Joue-moi encore, 26

Publié le par Louis Racine

Joue-moi encore, 26

 

Je me suis tourné vers Paula. Elle arborait un de ses sourires. Celui-là, je ne l’avais pas souvent vu, heureusement. Il signifiait : indulgence apitoyée.

Entre-temps le commissaire avait décroché. À ses premières répliques on a compris à qui elles s’adressaient, bien qu’elles fussent des plus laconiques et des moins explicites. Deux minutes et une vingtaine de syllabes plus tard, il a pris congé de son interlocuteur sur un dispendieux « Bon courage, cher collègue » et avant de s’adresser de nouveau à nous a levé les yeux au plafond, comme pour y lire la suite de son texte. Nous, par discrétion, on regardait ailleurs. Enfin il a daigné lâcher :

« Vous devinez qui c’était. Et ce que nous avons décidé. »

Toute une tirade.

On n’avait pas spécialement l’impression qu’il avait participé en quoi que ce fût à la décision, mais c’est drôle comme même moi je sais fermer ma gueule parfois. Sauf pour dire une grosse connerie, ce que je n’ai pas manqué de faire.

« Vous allez nous arrêter pour magie. »

En  guise de réponse, il a posé ses deux mains sur son bureau et planté ses deux yeux dans les miens, et il est resté comme ça un moment. Le genre de personnage qui fait le désespoir des dialoguistes payés au kilomètre. Il avait bien fallu pourtant qu’il passe des concours pour arriver à ce poste. J’imaginais son dernier oral : à la fin de l’épreuve, le jury épuisé, au bout du rouleau, réduit à évaluer sa propre prestation, avec  une complaisance bien naturelle. Ou, mieux, se disant qu’un type aussi doué pour faire parler les autres devait absolument entrer dans la police.

Et de fait son silence m’a encouragé à poursuivre, alors même qu’il y avait d’autres urgences et que vous avez hâte de connaître l’issue de l’affaire. Stimulé par ce mutisme et insoucieux des devoirs d’un narrateur à l’égard de lecteurs si peu d’actualité je me suis lancé dans une sorte de délire. Après tout, mon vis-à-vis avait finement laissé entendre que j’étais bourré, non ? Autant jouer cette carte forcée.

« Allez-y, j’ai fait, coffrez-nous. Avec un peu de chance on sera condamnés à mort pour sorcellerie. La peine capitale est toujours en vigueur dans notre beau pays. Et maintenant que je suis majeur j’y ai droit comme les autres. Vous savez quoi ? Si Giscard était un président vraiment moderne, il ne se serait pas contenté d’abaisser l’âge de la majorité, donc des plus jeunes guillotinés, il aurait aussi aboli la peine de mort, en même temps ou avant, voire en commençant par là : ça aurait pu être sa toute première mesure. »

Je n’en jurerais pas (je jure pourtant assez facilement) mais il me semble que ce discours m’a valu un tant soit peu de sympathie de la part du taiseux. C’est toutefois Paula qui a réussi à lui arracher sa réplique suivante.

« Pardonnez-moi, monsieur le commissaire, et pardonnez à mon ami, nous sommes fatigués, mais je crois comprendre que notre bonne foi a été établie, et que par conséquent nous allons être autorisés à quitter ces augustes parages. Auquel cas nous vous serions infiniment reconnaissants de nous le confirmer, car nous nous faisons du souci, non pour nous mais pour nos proches, qui doivent se demander pourquoi nous tardons tant à les rejoindre. Êtes-vous en mesure de nous indiquer si nous pourrons bientôt mettre un terme à leurs angoisses ? Serons-nous libérés dans l’heure qui vient ? »

Il a réfléchi, on a cru qu’il attendait que l’heure vienne en effet, mais au bout d’une minute à peine il a fait :

« Oui.

– Ben vous voyez c’est pas si difficile d’avouer », j’ai failli dire mais je m’en suis bien gardé, j’avais commencé à débourrer et je n’étais pas fier d’avoir perdu tout ce temps à faire mon intéressant en totale ignorance de ce que ma mère et ma sœur étaient devenues.

« Eh bien au revoir, monsieur le commissaire », a dit Axel en se soulevant de son fauteuil, sans oser se mettre debout. Ce flic mutique était décidément très fort. Non seulement il vous faisait déballer tout ce qui vous passait par la tête ou presque, mais il vous tenait en laisse sans rien dire et parce que justement il ne disait rien. Je me suis fait la réflexion que si un jour je devais écrire des romans, et à supposer que j’aie besoin  d’un personnage de commissaire de police, je penserais à lui.

Quand il a jugé qu’Axel s’était suffisamment fait les muscles en appui sur ses accoudoirs, il s’est levé lui-même et, sans un mot bien sûr, pour qui le prenez-vous, il nous a congédiés, allant jusqu’à nous tourner le dos pour aller trafiquer je ne sais quoi dans les profondeurs de son domaine, comme si nous avions déjà quitté la pièce et qu’il pût enfin se consacrer à quelque secrète marotte.

Nous voilà donc dans la rue, hagards, affamés et super inquiets.

« Comment on va rentrer ? » j’ai fait, juste avant de réaliser le sans-gêne de ma question. Elle supposait qu’Axel ait projeté de nous ramener, et elle faisait bon ménage des problèmes que pouvait lui poser à lui l’emprunt de sa bagnole.

Ça n’a pas semblé le choquer. Il a même eu un sourire des plus francs.

« Il est formidable, ce Jules », il a dit en exhibant un trousseau de clés. « Je sais pas comment il s’est débrouillé, mais il a réussi à glisser ça dans ma poche ! Tout en se servant ! »

Jules, quoi. Allez, en route !

On a marché un bon quart heure sous la pluie qui s’était mise à tomber, malgré mes béquilles j’avançais vite, subitement doué d’une sorte de légèreté, le truc dont vous savez que ça ne va pas durer mais que – et que – vous pouvez – devez – en profiter à fond, j’ai connu ça à skis ou au pieu, mais je ne pratique pas tous les sports, bref, on est arrivés à destination.

Avant de tourner le coin on a jeté un œil dans la rue des Messmer. D’où on était on ne voyait pas la façade de l’immeuble. On n’a pas vu non plus la 504. Axel a traversé, s’est retourné, nous a fait signe que la voie était libre. On l’a rejoint et, levant régulièrement les yeux vers les fenêtres éteintes, opaques, des Messmer, on a longé le trottoir jusqu’à la fourgonnette, vulnérable avec ses portières aux serrures déverrouillées, mais enfin rien ne manquait, apparemment du moins – mieux valait rester prudent : on n’avait pas fait l’inventaire complet des accessoires farfelus de Jules, parmi lesquels je n’aurais pas été surpris de dénicher un raton-laveur empaillé. On est montés à bord, Axel au volant.

« Bon, où c’est qu’on va ? » il a fait, heureux comme un gamin de parler ce français-là.

« À Clichy, évidemment », j’ai répondu.

« Quand même, a dit Paula, je serais curieuse de savoir ce qui s’est passé ici après notre départ. J’ai presque envie d’aller sonner chez les Messmer.

– Sous quel prétexte ?

– Je me ferai passer pour une voisine qui a oublié ses clés. Si personne ne répond, c’est que tout ce beau monde a été emmené au poste.

– Et s’il y a quelqu’un ?

– Vous rappliquez, je vous fais entrer et on avise. Apparemment, tu es maintenant aussi à l’aise sur tes cannes que nous sur nos jambes.

– Trop dangereux », a dit Axel. « S’il y a quelqu’un là-haut, on appelle le frère de Jules.

– Dans l’autre hypothèse aussi », j’ai fait. « Sauf qu’il risque de pas être accessible. Enfin, rien ne coûte d’essayer. »

Paula est allée sonner. On a attendu. Elle a recommencé, puis elle est revenue.

« Personne. Tous les espoirs sont permis. »

Curieusement, ça a ravivé en moi une terrible angoisse, comme si le fait qu’un problème soit réglé impliquait que les choses se gâtent ailleurs. J’étais plus impatient que jamais d’arriver à Clichy. Je suis quand même allé jusqu’à la cabine téléphonique et j’ai tenté ma chance avec la ligne directe de René au commissariat. Il ne répondait pas. Alors j’ai appelé le standard, je me suis nommé, vu que j’avais plutôt bonne presse là-bas, et on m’a dit que le commissaire était sorti. J’ai demandé s’il avait laissé un message pour moi, non, rien.

Je suis retourné à la fourgonnette. Axel a démarré, et de nouveau j’ai pu admirer sa connaissance du plan de Paris. Il aurait pu faire taxi. Je le lui ai dit. Il était aux anges.

Paula s’était arrangé un siège derrière nous et se tenait aux dossiers des nôtres. Je nous sentais un fameux trio, mais ça ne suffisait pas à me redonner le moral. Pour fuir le marécage de la déprime je me concentrais sur les questions non résolues de l’affaire, et il m’a traversé l’esprit que le moment était peut-être venu d’interroger Axel sur ses liens avec la victime de la rue de Dunkerque. Cependant quelque chose me retenait, la peur de faire flipper notre ami ou de paraître trop indiscret. Il faut dire aussi que le martèlement de la pluie sur le toit de la fourgonnette ne favorisait guère les confidences.

Alors je me suis repassé le film de ces dernières semaines, en évitant tout ce qui pouvait se rapporter à ma mère et à ma sœur : en restant le plus loin possible de Clichy, dont on se rapprochait à vive allure.

Pas assez vite cependant au gré de la voiture qui nous suivait depuis un moment et qui nous lançait de furieux appels de phare.

À moins que...

Oh putain !

Je me suis pelotonné mentalement.

On était foutus. On avait eu tort de vouloir jouer les détectives, les justiciers. Misérables larves que nous étions ! Peut-être en d’autres circonstances aurais-je été heureux d’en découdre avec l’ennemi, mais encoquillé dans cette fourgonnette et si peu ingambe je me faisais plutôt l’effet d’un escargot sous les yeux d’une grive.

« Qu’est-ce que c’est que ce connard ? » a crié Axel, bien acclimaté. « Qu’est-ce qu’il a à nous emmerder avec son... »

Au lieu de finir sa phrase, il a brusquement levé le pied, s’est rangé tant bien que mal en double file et j’ai vu la Capri nous dépasser et s’arrêter devant nous.

Jules en est descendu, tout sourire. À travers la vitre arrière Annette nous faisait des coucous.

« Avec cette pluie j’ai même pas reconnu ma propre voiture », se désolait Axel, tandis que Jules s’encadrait à sa portière.

« Vous roulez trop vite, Monsieur », il a fait en levant deux doigts vers un képi imaginaire. « Veuillez nous suivre.

– Où ça ?

– Au restaurant.

Les voitures klaxonnaient en nous contournant. La portière passager de la Capri s’est entrouverte, la matouze a passé la tête pour nous lancer :

« Alors, on y va ? Le peuple a faim ! »

 

 

Paris ne manque pas d’endroits où dîner tard le soir, du genre après le spectacle, c’était un peu notre cas, et d’un commun accord on avait opté pour Charlot, place de Clichy. On a eu plus de mal à trouver à garer, je voyais que Jules regrettait Pégase et ça me peinait.

Maintenant que j’étais rassuré quant au sort de mes proches, je patientais plus facilement, n’empêche que quand on a enfin été attablés, somptueusement d’ailleurs, vue sur la place et tout, je n’ai pas attendu qu’on commande pour questionner ma sœur.

« Vous avez pas déjà dîné ?

– J’ai la dalle. On va te raconter. »

Bon, il a fallu choisir parmi une pléthore de mets affriolants et se mettre d’accord sur le vin. Et c’est seulement quand on a eu trinqué – je redoutais l’acidité du muscadet, sa rondeur m’a ravi, une fois de plus Axel se révélait de bon conseil – que j’ai obtenu satisfaction. Vous me permettrez, j’espère, de vous résumer la chose plutôt que de vous infliger un dialogue entrecoupé de bruits de mastication et de déglutition, dites, on avait bien mérité de festoyer.

Vu la tournure que prenaient les événements, Jules n’avait pas longtemps balancé. Il filerait à Clichy tandis que les flics se débrouilleraient avec la soirée Messmer. L’échange des clés, sa propre disparition, ç’avait été un jeu d’enfant. L’urgence l’avait contraint de repasser près de nous, il avait bien ri de l’indifférence des flics et de mon air ébahi (hum !), et vingt minutes plus tard...

« Un instant, j’ai fait (oui, je suis censé résumer, mais là excusez-moi ça mérite qu’on entre dans le détail), les flics en civil connaissaient bien la voiture d’Axel, puisqu’ils le surveillaient plus ou moins, enfin à ce que j’ai compris.

– Ils ont laissé faire. Ils n’étaient pas mécontents de me voir quitter les lieux, c’était ce qui importait le plus à mon frère. Et ça éviterait les confrontations gênantes. »

Paula hochait la tête. Impossible de me rappeler si elle savait ou non que la 504 et la Capri s’étaient trouvées sous nos fenêtres le même matin, mais si oui elle était capable d’en avoir tiré la bonne conclusion avant moi.

« Depuis que vous m’aviez parlé du chat, je n’étais pas tranquille. Je me demandais s’il ne valait pas mieux que vous rentriez à Clichy, et j’allais me résoudre à vous en parler quand Paula a donné elle-même l’alerte. C’est alors que Pithois est survenu. »

C’était (je reprends mon résumé) le directeur du club d’arts martiaux. Je l’avais aperçu la première fois à l’enterrement d’Isabelle. Pouvait-il être de la famille du cyrard dont je vous ai parlé ? Je n’ai pas osé poser la question.

Cette arrivée rassure Jules. Néanmoins il met son projet à exécution. Et le voilà parti pour Clichy.

Il y trouve ma mère et ma sœur dans tous leurs états. Celle-là regrette de nous avoir laissés partir. Celle-ci ne se remet pas du choc de l’après-midi. Elles restent prostrées dans le salon à déprimer en regardant vaguement la télé. Pas question de se faire à manger, elles n’auraient rien pu avaler.

Elles accueillent Jules avec chaleur, un peu alarmées quand même. Il les rassure ; il est venu les chercher pour qu’on dîne tous ensemble. Car au premier coup d’œil il a jugé la situation. Et il les embarque. Direction le commissariat du deuxième arrondissement, où il devine que nous avons été emmenés. Quand ils s’y pointent, on vient de partir. Ils se lancent sur nos traces, cap sur la rue des Messmer. La fourgonnette n’y est plus. Qu’à cela ne tienne, il sait où nous allons. Et la poursuite reprend de plus belle, jusqu’au delà de la Fourche.

Voilà, vous savez tout. Et que pensez-vous de ces huîtres ?

On fait maintenant le point sur l’affaire, qui pour se mettre à niveau, qui pour compléter l’information des autres. Plus question de cachotteries. On va même jusqu’à parler de ça, de ces mystères qu’on a faits à la matouze et à la Nanette. On peut bien leur révéler maintenant qu’on a craint le pire pour Jules, leur raconter la fin de Pégase. On essaie quand même de ne pas trop charger René, par égard pour ma mère voire pour Jules. C’est Paula qui trouve les mots. Elle s’arrange pour qu’il soit clair que les flics de la 504 sont seuls coupables, que le commissaire n’y est pour rien. Et Jules la soutient de son sourire. S’il avait des raisons d’en vouloir à son frère, ça se verrait.

La matouze alors nous surprend en évoquant d’elle-même la séquestration à Londres. N’y a-t-il pas du René là-dessous ? Probablement, répond Jules, mais je ne vais pas me plaindre. J’ai eu tous les jours mon récital gratuit. C’était comme un festival singulier à tous les sens du terme.

Depuis le début de nos échanges, Axel, celui qui y participe le moins, ouvre de grands yeux et des oreilles qu’on sait expertes. Soudain je vois son visage s’éclairer d’une lueur plus vive encore, son regard s’enfiévrer. On est en train d’évoquer l’ours. Accordez-moi ce bout de dialogue :

« Une piste, Axel ? Sans jeu de mots ! (J’ai déjà pas mal bu.)

– Mais ça alors ! C’est incroyable ! Unwahrscheinlich ! (Il accentue énormément le wahr, comme s’il écrasait l’accélérateur ou poussait le curseur à fond. Toutefois la comparaison entre pilote de rallye et ingénieur du son peut attendre.)

– Bien sûr, dit Jules, c’est à vous qu’il fallait poser la question. Un pianiste de ce niveau, vous le connaissez forcément.

– Marc ! Marc Hohvannisyan ! Il vit à Londres. Il ne fait que du studio. Il est ex-cep-tion-nel ! Mais le plus drôle...

– Je crois que je devine », dit Paula. Elle est agaçante, hein ? « Il a un frère jumeau, qui, lui, ne joue pas de piano et peut-être même ne supporte pas la musique. Ils se sont relayés ! »

Où va-t-elle chercher tout ça ?

J’ai l’impression que sans la table qui les sépare, Axel l’aurait prise dans ses bras. Il le fait du regard.

« Bravo, Paula ! Mais c’est mieux que ça encore. Les frères Hovhannisyan sont des triplés ! Tous les trois de la même mesure, comment dites-vous ? Du même gabarit. Il paraît qu’ils étaient plutôt petits à la naissance, normal, des triplés. Marc, Charles et Ange. Tous les trois à Londres, et souffrant de la même maladie : hypertrichose.

– Par quel hasard mon frère pourrait-il les connaître ?

– Ce sont au demeurant des délinquants notoires. Spécialisés dans le trafic de drogue. »

On rêve un moment là-dessus.

Enhardis ou amollis par la bonne bouffe on aborde tous les aspects de notre enquête. La matouze pousse les hauts cris en découvrant qu’on l’a mystifiée le soir du Monopoly, qu’elle était la seule à ne pas piger, que du coup on l’avait prise pour... Bon, Annette lui fait un gros câlin.

« Quand je pense, philosophé-je, qu’à Étretat on jouait à l’assassin pour de faux, pendant qu’à Paris d’autres y jouaient pour de vrai... »

Il nous reste à prouver la validité de notre théorie. Elle nous ouvre sur la perversité humaine  – s’il en est une autre – des perspectives affolantes. On se livre à toutes sortes de spéculations, et on se met d’accord sur un point : le divertissement peut prendre forme criminelle, et de la pire façon. Cela n’explique pas comment les membres de l’horrible club en sont arrivés là, ni ce qui a permis leur rencontre. Et la mort de Derambure nous frustre à jamais de ces clés. J’hésite à interpeller Axel à ce sujet, il prend l’initiative. Le touriste allemand assassiné rue de Dunkerque, il le connaissait bien. Comme les flics se désintéressaient de l’affaire, il a enquêté de son côté, non sans leur livrer le résultat de ses recherches. Mais, c’est triste à dire, le fait que la victime soit un homosexuel notoire semblait le prédestiner à leurs yeux à un sort tragique, on était donc dans la logique des choses, pas de quoi montrer un zèle excessif. Axel ne se décourage pas, suit l’enquête de loin, les flics apparemment ont fini par prendre ses indications au sérieux puisqu’ils épient Derambure, il l’épie lui aussi, découvre qu’il m’épie, il se fait du souci pour moi, le hasard veut qu’il loge tout près de mon bahut, c’est comme ça qu’on se rencontre, à la faveur des circonstances que vous connaissez. Il ne sait rien en revanche de la série de meurtres, jusqu’à ce que Paula le mette au courant, tout récemment, tandis qu’on planquait sous les fenêtres des Messmer.

Pauvre Isabelle ! On se recueille un moment.

« J’espère que les autres salopards vont payer », dit Axel.

Ce qu’on ignore encore, c’est que quand les flics se sont décidés à investir l’appartement, deux heures plus tôt, ils ont trouvé le beau-père d’Isabelle, Robert Morand, dit Bob Morane, et Franck Pithois attablés devant leur partie de Monopoly, entièrement nus et parfaitement morts, s’étant fait hara-kiri à l’aide de sabres japonais.

Depuis, le voisin anxieux a déménagé.

On glose sur les provocations du ou des joueurs, le chat surprise, mais aussi : Au fait, Paula, j’ai complètement oublié de te raconter... Et je lui parle des deux mystérieux coups de fil, celui que ma sœur avait reçu le jour du meurtre de la gare de Lyon, et celui des propos énigmatiques. Vous savez, l’auteur du premier avait imité la voix du commissaire.

« J’ai manqué de présence d’esprit, j’aurais dû demander à René d’identifier l’appel.

– Je suis sûre que ça n’aurait rien changé. Ce salaud a certainement utilisé un téléphone public. Et l’autre message, tu ne t’en souviens pas du tout ?

– On a essayé de le reconstituer avec Annette, mais c’était tellement bizarre... Ça n’avait aucun sens. Des mots qui s’enchaînaient sans suite, comme jetés au hasard. Avec la voix d’un acteur célèbre, mais je pourrais pas vous dire qui. »

Ses yeux dorés se mettent à briller d’un éclat plus intense.

« Fais un effort. Ce sont les mots qui m’intéressent. »

Je me concentre.

« Il y avait par exemple, je crois, un truc du genre surface vacante et supérieure. »

Maintenant elle exulte.

« Ah Norbert ! C’est le Coup de dés ! Le Coup de dés de Mallarmé !

– Ah ? »

Mallarmé, pour moi, c’était un bahut où ça avait pas mal bardé en mai 68 du temps où j’étais à Balzac.

Bon, elle a fait mon éducation.

« Oh putain ! »

Là non plus ça n’aurait rien changé, enfin, pas grand-chose. Ça pouvait juste nous mettre sur la voie d’une série aléatoire.

 

 

Le lendemain matin, j’ai été réveillé par le téléphone. J’ai eu beau me dépêcher, je n’ai pas pu décrocher avant que ma mère surgisse dans l’entrée.

« Norbert ! C’est à toi que je voulais parler.

– Carmen ? Qu’est-ce qui se passe ?

– Tu vas être papa. »

 

(À suivre.)

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Épilogue

 

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