Joue-moi encore, 21

Publié le par Louis Racine

Joue-moi encore, 21

 

Non, je n’ai pas hurlé. Comme les yeux s’habituent à l’obscurité, ces deux heures passées chez Derambure en compagnie d’une rationaliste et d’un maître de l’illusion avaient suffisamment accommodé mon âme au bizarre pour que je reste sinon de marbre du moins de travertin. Il faut dire aussi que l’intuition ou des signes imperceptibles mais sûrs m’avaient d’emblée éclairé sur l’identité de notre visiteur – ou visiteuse.

Qui pouvait bien sonner en pleine nuit au domicile du défunt ? J’en devine parmi vous qui aiment les devinettes. Rien ne les oblige à se précipiter sur la solution. Elle risque toutefois de les décevoir. Si je l’avais trouvée si vite, c’est peut-être simplement parce qu’elle était évidente.

Je ne suis pas du genre à me moquer, vous le savez bien, et jamais je ne céderais à cette tentation s’agissant de Jules, mais en le voyant se hisser sur la pointe des pieds sans pouvoir atteindre le judas j’ai senti tout reste d’appréhension me fuir jusqu’à l’autre bout de Paris au moins. Paula a relayé notre ami. Elle, elle a pu regarder, cependant son expression quand elle s’est retournée vers nous prouvait assez qu’elle n’avait rien vu. Je me marrais, n’ayant pas épuisé les charmes de l’image précédente. Je vous la montre en coupe, avec de part et d’autre de la porte une personne charmante et de petite taille.

« Ouvrez, j’ai dit, c’est ma sœur. »

 

 

Je fais mon malin, mais à nous trois on n’était pas de trop pour calmer le courroux de la Nanette. Tout le génie de Jules n’y eût peut-être pas suffi, tant elle était, quoique descendue, remontée. Comment avions-nous pu la tenir à l’écart, elle qui allait sur ses quatorze ans, presque une adulte ? Sans doute en reconnaissance des services qu’elle nous avait rendus ? Et de nous rappeler ce que nous devions à son courage, quand, flanquée de sa cousine à peine plus audacieuse qu’elle, elle avait affronté la morgue aux sourcils froncés ou la concupiscence au sourire humide de vieux archivistes (des vieux au carré) pour nous rapporter des informations plus que précieuses, décisives.

« Comment t’as deviné qu’on était là ? » j’ai hasardé, croyant rendre hommage à sa perspicacité, et mettant le comble à son acrimonie. On la prenait vraiment pour une conne !

« Puisque t’es si futée, j’ai fait, dis-nous ce que tu penses de ça. »

Et je lui ai tendu la carte du club d’arts martiaux ainsi que mon propre butin.

Elle a commencé par jeter un œil sur la carte.

« Ben ouais, elle a dit, le beau-père d’Isabelle est dans le coup. »

Puis elle a examiné la feuille de papier pliée en quatre que je venais d’arracher aux profondeurs du secrétaire.

« On dirait un emploi du temps », elle a fait. « De terminale, vu la philo. Et de C, avec toutes ces heures de maths. »

On a applaudi. C’est ça qui l’a enfin apaisée.

« Oui, j’ai ajouté, même que c’est le mien d’emploi du temps. Comment il a fait pour se le procurer ? »

J’étais vaguement honteux d’avoir exclu ma sœur. Ça ne devait pas s’arranger.

« Et là, elle a lancé, un brin agressive, vous avez cherché ? »

Elle désignait, dans un angle du salon, une commode sans style supportant une hideur, une grosse lampe dont le pied était fait dans un tonnelet verni.

« Bien sûr », j’ai répliqué.

« Non, dans la lampe, je veux dire. »

Elle a marché droit à l’objet, ouvert une porte dans le tonnelet, tiré de ses rondeurs un carnet noir, qu’elle a tendu à Jules d’un air blasé.

Elle nous a sciés !

« Bah ! elle a fait, c’était facile, y a la même chez François. »

Le cousin Bourzeix, comme on l’appelait – l’homme au triporteur, le propriétaire du canapé qui me servait de lit –, s’était essayé quelque temps à la brocante, avec une prédilection marquée pour les belles choses.

On s’était rassemblés autour de notre ami. Les yeux brillaient. Nul doute que la Nanette avait mis la main sur un trésor. Elle en était la première convaincue, mais continuait de jouer les modestes.

« Tout le monde est prêt ? » a demandé Jules.

« Il est tard, j’ai dit. On ferait pas mieux d’aller dormir ? »

J’ai eu mon petit succès. N’empêche que je préfère vous consulter, vous qui me lisez. D’accord pour cautionner une conduite aussi déraisonnable ? Ma sœur a école demain, je vous rappelle. On s’en tape ? Bon.

Jules a ouvert le carnet.

 

 

Quelle déception !

Pas une inscription, rien. Que des pages vierges. Du début à la fin, et retour.

« Et si c’était écrit à l’encre sympathique ? » a dit ma sœur, qui avait failli mettre le feu à la baraque quelques années plus tôt, un jour où elle avait voulu tester le truc du jus de citron et le pouvoir révélateur d’une simple flamme.

Complaisamment, Jules a incliné le carnet, en a approché son œil droit, a scruté comme ça toutes les pages, et il y en avait un paquet, Non, il a dit, nous le verrions.

Paula ne s’avouait pas vaincue.

« Il semble bien pourtant que Derambure ait voulu dissimuler ce carnet. Pourquoi ? »

Jules le tournait et le retournait entre ses doigts. Je sentais le découragement nous gagner, quand soudain :

« Attendez ! » j’ai fait.

Je le lui ai pris des mains et l’ai ouvert en grand, de sorte qu’un tunnel s’est formé entre le dos des cahiers et la couverture. Et, de ce tunnel, j’ai extrait un long bout de papier.

Il portait une série de chiffres et de lettres que je vais me faire un devoir et un plaisir de reproduire :

1M9 2B5 3F6 4F10 5M9 6B10

« Comme ça, j’ai fait, on sait que B ne va pas rejouer.

­– Pourquoi ? » a demandé ma sœur.

C’est Paula qui a répondu.

« Parce que si son dix était un double, il serait souligné, comme le six du troisième coup.

– Ce que c’est que la manie du renseignement ! » s’est exclamé Jules. « Il n’a pas pu s’empêcher de noter la partie.

– Ça nous arrange », j’ai fait.

« Plus ou moins. Il nous manque l’essentiel, et je ne vois guère comment prévenir le prochain meurtre. À moins que la mort de Derambure n’ait mis fin au jeu.

– On le saura samedi », j’ai prophétisé.

« Donc demain. Nous sommes vendredi, mes amis. S’il doit y avoir un nouveau lancer de dés...

– C’est ce soir », a conclu Paula.

– Et c’est le tour de F, j’ai dit, le plus monstrueux de la bande. Qui peut bien être ce F ?

– M, c’est Maurice, bien sûr », a commenté ma sœur.

Jules avait raison : il nous manquait l’essentiel.

« Comment il s’appelle, le beau-père d’Isabelle ? » je lui ai demandé. J’étais sûr qu’il le savait.

« Robert. Robert Morand. »

Aucun rapport.

Une parenthèse pour vous traduire précisément les notes du carnet. Ne le prenez pas mal si vous aviez déjà compris, sautez plutôt le paragraphe suivant.

Dans chaque groupe de données, la première est le numéro du coup, la deuxième l’initiale du prénom du joueur, la troisième le nombre indiqué par les dés. À ce stade de la partie, M occupait la case 18 (boulevard Saint-Michel), B la 15 (gare de Lyon), F la 16 (avenue Mozart). Le hasard avait fait que B était tombé à deux reprises sur une gare, et que F avait rejoué.

« On est pas tellement avancés », j’ai fait.

Paula a renchéri.

« Le seul assassin qu’on ait identifié n’est plus là pour nous mener aux autres. Si au moins nous savions où ils se réunissent ! Chez l’un des trois, probablement.

– Pas ici, j’espère », a dit ma sœur.

« Je pense à une chose, j’ai fait. Les flics surveillent Derambure depuis son retour d’Étretat, ils doivent donc l’avoir suivi vendredi soir. Et celui d’avant.

– C’est possible », a dit Paula. « Et Annette a raison, le beau-père d’Isabelle est sans doute dans le coup. La partie se jouerait-elle chez lui ? Ça expliquerait que Derambure ait eu peur qu’Isabelle les ait trahis.

– Brillant, j’ai fait, mais on a peut-être tort d’imaginer un rituel luxueux. Si ça se trouve les coups se jouent discrètement, à la sauvette. Il suffit de réunir les joueurs n’importe où, celui dont c’est le tour lance les dés, en deux secondes c’est plié.

– Je ne sais pas, a dit Paula. Ces gens sont tordus. Je pencherais au contraire pour un cérémonial, dans un endroit défini, avec le plateau et les pions. Pas ici, donc. De toute façon, après la mort de Derambure ils auraient dû changer de crèmerie.

– De boucherie, tu veux dire.

– Brillant.

– OK, on va essayer de soutirer des infos à... au commissaire, en échange des nôtres. »

Jules me regardait avec douceur.

« Parce que vous pensez avoir désormais de quoi convaincre mon frère ? Mais, mon cher Norbert, il faudrait d’abord que vous lui expliquiez comment vous vous êtes procuré ce brimborion. Ensuite, je ne suis pas sûr qu’un document de ce genre puisse être authentifié. Je suggère même que nous le remettions en place, ainsi que les deux autres, la carte et l’emploi du temps. Nous n’avons pas pour autant à regretter notre visite, c’est d’y avoir renoncé a priori qui pouvait nous donner des regrets.

– J’ai pas fini, d’ailleurs, a dit ma sœur, et elle est passée dans le couloir, Paula sur ses talons. Jules s’est approché de moi.

« Je peux vous poser deux questions indiscrètes ?

– Pourquoi ? J’ai encore des secrets pour vous ?

– Il s’agit de votre maman. »

Je ne sais pas quelle tête j’ai faite, mais je flippais vaguement. À tous les coups il avait le béguin lui aussi. Si les deux frangins ajoutaient cette rivalité au reste, ça promettait.

« Je vous écoute.

– Elle est d’origine italienne, n’est-ce pas ?

– Ses parents, oui. Ils avaient fui Mussolini. Elle, elle est née en France, elle connaît personne en Italie. Pour vous dire, on y est jamais allés. Elle a tourné le dos à tout ça.

– À tout, vraiment ?

– Sauf la bouffe, c’est vrai. C’est la seule chose. Le reste, pfft !

– Moi qui voulais faire mon intéressant en l’appelant Orlanda...

– Je vous le conseille pas. Son prénom, ça a toujours été Rolande. Ses parents voulaient absolument s’intégrer. Résultat, ils sont morts pendant la guerre. C’est quoi, votre autre question ?

– Annette parlait tout à l’heure de claustrophobie à votre propos. Vous avez démenti, mais je me demandais... Enfin, c’est par rapport à certaines scènes du film... »

Ça n’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd !

« Écoutez, j’ai dit, je reconnais que j’ai des tendances, mais c’est très variable. Ça dépend de ma forme. La motivation aussi compte beaucoup. Donc vous inquiétez pas. Je me fais davantage de souci avec mes dents cassés. Martial a pas encore vu le travail.

– Ces choses-là s’arrangent au maquillage. Mais peut-être qu’il vous préférera comme vous êtes, vu sa problématique. Vous avez dû entendre parler de l’effet de réel.

– Non.

– Paula vous expliquera. »

Il a vu qu’il avait froissé mon amour propre. Il s’est dépêché d’ajouter, comme les filles revenaient :

« Et maintenant, si nous prenions un peu de repos ? Je vais vous laisser.

– Comment vous comptez rentrer ?

– En taxi. Je vais utiliser le téléphone de notre hôte. Il ne peut me refuser ça. »

Il a commandé son sapin. Il serait là dans cinq minutes. On a tout remis en place, on est sortis sur le palier, Jules a verrouillé la porte en un tournemain et on s’est séparés en se souhaitant une bonne fin de nuit. Puis nous, les jeunes, on est remontés sans bruit.

On a été accueillis par les ronflements de la matouze. On a échangé des regards émus. Elle nous avait régalés, elle s’était donné du mal, on pouvait bien lui pardonner ce défaut de vigilance maternelle.

On a regagné nos lits, Paula et moi le même, où ma copine commençait à s’endormir quand je me suis brusquement dressé sur mon séant.

« Qu’est-ce que tu fais ? » elle a grogné.

« Oh putain !

– Grossier, en plus.

– Écoute, on est nuls.

– Merci.

– Robert Morand !

– Eh bien ? »

Je la sentais tout à fait réveillée maintenant.

« Oh putain !

– Toi aussi tu t’y mets.

– On est nuls.

– Demain soir on planque devant chez Isabelle.

– Ce soir.

– Exact.

– Et tes béquilles ?

– Ça ira. »

On est resté silencieux quelques secondes, puis elle a demandé :

« Et F ?

– Félix ?

– Brillant. Allez, il faut dormir. »

Elle y est parvenue assez vite. Mais ma blague s’était fichée dans mon esprit comme une écharde. Félix ? D’autant plus absurde qu’il était avec nous à Étretat. D’où me venait alors cette impression d’avoir entrevu quelque chose comme un embryon de piste ?

J’ai gambergé un moment sans fruit, puis j’ai fini par céder à la fatigue.

 

 

Je me suis réveillé crevé. Il était tard pourtant. Et j’avais dormi, profondément, puisque je n’avais pas entendu Annette partir, ni même Paula. Dans la cuisine, ma mère planchait sur ses mots croisés. Je lui ai fait la bise, puis je me suis assis en face d’elle. J’avais la tête vide et j’étais de mauvais poil. Il n’eût pas fallu que la matouze choisît ce moment pour me déballer ce qu’elle avait sur le cœur. Vous vous rappelez, à plusieurs reprises elle avait été sur le point de me confier un truc important apparemment, et pour une raison ou pour une autre il avait fallu différer. Seulement ce matin-là je n’étais pas en état. Tout en buvant mon café, j’essayais de comprendre ce qui me flanquait le bourdon à ce point. C’est vrai que l’inertie de ma mère y contribuait, à se demander si elle-même n’était pas en train de déprimer, elle qui tenait les dépressifs et surtout les dépressives en si basse estime. Mais la source de mon mal-être était ailleurs. Et brusquement, en me servant une part respectable du cantuccio de la veille (je n’allais quand même pas me laisser abattre), j’ai eu un flash. J’avais rêvé d’Italie. Il ne me restait plus grand-chose de mon rêve, sinon justement qu’il avait à voir avec ce pays où je n’avais jamais mis les pieds. Je n’aurais pas pu le raconter. Néanmoins je m’en rappelais la tonalité, bien triste et bien flippante.

Ma mère ne disait rien, cloîtrée derrière sa grille. Dans l’évier s’empilait la vaisselle du dîner. Ce n’était pas ça qui me gênait, j’approuvais au contraire la matouze d’avoir attendu mon lever pour exécuter sa symphonie ménagère, et puis je n’avais qu’à la faire moi-même, la vaisselle.

« Qu’est-ce que tu dis, mon chéri ?

– Rien. C’est marrant ça. C’est quand je dis rien que tu m’entends.

– Oh ça va hein. D’ailleurs c’est moi qu’ai à te parler.

– Nous y voilà.

– Tiens, ressers-moi donc un café. »

Je me suis exécuté.

« Je peux te prendre une clope en échange ?

– Tu devrais pas fumer, à ton âge.

– Quoi mon âge ? Je suis majeur. Merci Giscard.

– Justement non.

– Comment ça non ?

– Norbert, mon fils...

– Ma mère ?

– Ça fait pas dix-huit ans que t’es né. »

 

(À suivre.)

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Épilogue

 

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