Joue-moi encore, 16

Publié le par Louis Racine

Joue-moi encore, 16

 

« Maintenant il nous manque un meurtre.

– Je suis arrivé à la même conclusion. Toute la journée je me suis retenu d’en parler au commissaire.

– Pourquoi ?

– J’attendais qu’on en discute toi et moi.

– Oh ! »

On ne se voyait pas du tout, mais son ravissement était palpable.

On était vraiment sur la même longueur d’onde. Par exemple, comme on parlait de Jules :

« Il vient dîner demain soir.

– En voiture ? »

Le personnage d’Axel l’a beaucoup intéressée.

« Tu sais ce que je crois ? » elle a fait.

« Je crois. »

Et ainsi de suite. Une dernière preuve ?

« Et Mozart, t’avais pigé ? Moi, c’est les mots croisés qui m’ont mis sur la voie, c’est le cas de le dire.

– Cela prouve que tu te rappelais bien le jeu. Tu aurais fini par faire le rapprochement, comme moi. J’ai pris mon temps ! Alors même que je savais que l’assassinat d’Isabelle était différent des autres.

– Oui, j’ai rebondi, il était le seul à pouvoir s’expliquer. Isabelle avait été tuée parce qu’on la soupçonnait d’en savoir trop sur tous ces meurtres.

– Dont la série ne s’est pas interrompue pour autant.

– C’est ce qu’il va falloir vérifier. »

Une fois de plus, les capacités intellectuelles de ma copine me sidéraient. Elle aurait fait une joueuse de go ou d’échecs exceptionnelle. Elle avait très exactement en tête la configuration du plateau, et elle avait mémorisé tous les coups. Je lui ai dit mon admiration. Bah, elle a fait, j’ai révisé pendant notre partie à nous.

Joueurs comme on était, on s’est livrés à un genre de ping-pong pour le seul plaisir de constater que l’autre avait raisonné pareil. Je vous en laisse profiter, des fois que vous n’auriez pas tout saisi, ou que vous voudriez faire la ou le troisième.

« Bon, j’ai lancé, combien de joueurs ?

– Trois ; en considérant que la partie a commencé...

– Le soir du 7 décembre.

– Un vendredi.

– Oui, c’est ce jour-là qu’il se réunissent.

– On ne tient pas compte de la rue de Dunkerque.

– C’est bien avant. Et le 11 novembre était un lundi.

– Néanmoins, ce crime peut avoir un rapport avec les autres sans entrer dans la série.

– Comme le meurtre d’Isabelle ou l’agression de Géraldine.

– En effet. 

– Restons-en au 7 décembre, et à trois joueurs.

– Mettons A, B, C.

– Pour l’instant.

– C a fait un double, il a rejoué, et il est passé de la rue de Vaugirard à l’avenue Mozart.

– Un quatrième joueur n’aurait pu faire seize d’un coup.

– Et si c’était A – avec un sept –, B n’aurait pu faire treize pour aller de la gare Montparnasse au boulevard Saint-Michel.

– Il a fait dix, et il s’est retrouvé gare de Lyon.

– Deux fois le même genre de cadre, deux fois le même mode opératoire.

– Il manque d’imagination.

– Si ça se trouve, son dix était un double, et il va rejouer.

– Au risque d’aboutir gare du Nord, s’il refait un dix. 

– Encore un double, peut-être ! Au troisième, ce sera la prison. »

Vous ne savez plus qui dit quoi, c’est normal. Ça n’a du reste pas grande importance, nos répliques sont parfaitement interchangeables, on était d’accord sur tout.

« Donc, j’ai repris, au coup suivant...

– Première hypothèse : B rejoue ; deux, caisse de communauté.

Égale une semaine blanche.

– À moins que la carte qu’il tire ne contienne une injonction, quoique non topographique.

– J’adore comme tu dis quoique.

– Tu connais le sketch de Raymond Devos ? »

On s’est marrés.

« Trois, j’ai fait, boulevard Saint-Michel.

– Sur les traces de A.

– Quatre, place Pigalle. Cinq, parc gratuit. Semaine blanche ? Non, hein ?

– Par ma chandelle verte ! S’il faut surveiller tous les lieux où l’on peut se garer sans payer ! Déjà qu’une simple rue...

– Six, avenue Matignon. Tu crois qu’il oserait s’en prendre à Chirac ?

– L’hôtel Matignon est rue de Varenne, Norbert ; ça n’a rien à voir.

– T’en sais des choses.

– C’est tout près de Duruy, je n’ai aucun mérite.

– Sept, chance ; comme caisse de communauté, en gros.

– Huit, boulevard Malesherbes ; neuf, avenue Henri-Martin.

– Les beaux quartiers.

– Et ce n’est pas fini ; bon, dix, gare du Nord, puis ça reprend : onze, faubourg Saint-Honoré, douze, place de la Bourse.

– L’autre hypothèse, maintenant. C’est au tour de C de lancer les dés. Il est toujours avenue Mozart, où on aimerait bien savoir ce qui s’est passé.

– On l’apprendra bientôt.

– Il a une case d’avance sur B, ce qui fait qu’un douze le mène à la Compagnie des eaux. C’est où, ça ?

– Je me suis renseignée. Plusieurs sites sont possibles. Sans compter que nous ne savons pas quelle latitude s’accorde l’ennemi dans l’interprétation de la consigne. »

Vous entendez comme parlait ma copine ?

« De toute façon, on voit mal comment l’empêcher d’agir. Impossible de boucler le terrain.

– J’ai hâte de connaître l’avis de René sur tout cela. »

Notre partie de ping-pong était terminée. On s’est reposés un instant, haletants, puis j’ai fait :

« À propos d’avis, qu’est-ce qu’il a trouvé de si intéressant, Rémi, dans le bouquin de Derambure ?

– À propos d’avis de décès, tu crois vraiment qu’il est mort ? Et si c’était un bruit que la police faisait courir pour brouiller les cartes ?

– J’y ai pensé. Après tout Jules aussi était donné pour mort.

– Pas de manière aussi officielle.

– Qu’est-ce qui te fait douter alors ?

– Une intuition.

– Bon, parle-moi des découvertes de Rémi.

– Tu as lu l’Odyssée ?

– Oui, grâce à toi.

– Tu as dû remarquer que Derambure avait très librement adapté le texte original.

– Ça m’a même choqué, tout libéral que je suis.

– Te souviens-tu de l’orientation générale qu’il a donnée à l’histoire ?

– J’avoue qu’à part les premières pages, je me suis contenté de feuilleter son bouquin.

– Moi aussi. Mais, d’après Rémi, Derambure met uniquement l’accent sur la vengeance d’Ulysse. Avec une très grande violence, rendue plus acceptable par la forme versifiée, par la fiction et par l’autorité d’Homère.

– Ah ! c’est tout. J’imaginais quelque chose de plus croustillant, un code, un cryptage, lié par exemple à l’ordre des chapitres.

– Rémi n’y a peut-être pas fait attention.

– Jules aussi l’a lu, ce bouquin. Et tu te rappelles son commentaire ?

– Très intéressant. Mais il n’a pas dit pourquoi.

– Bon, je me demande si on n’est pas influencés par ce qu’on sait de l’auteur. En tout cas ça ne constitue absolument pas une preuve de son implication dans la série de meurtres.

– Attends quand même qu’on puisse en reparler avec Rémi. Il était catégorique.

– Qu’est-ce qu’il a fait du bouquin ?

– Il l’avait apporté aux 4S pour te le rendre et nous exposer ses découvertes. Mais tu n’es pas venu, il a remis à plus tard son explication de texte, et il a prêté le livre à Félix, qui le lui demandait. Comme je devais dormir chez lui, je n’y ai vu aucun inconvénient. Puis j’ai décidé de déménager.

– Oui, mardi soir. T’as débarqué avec très peu d’affaires. T’as laissé le bouquin chez Félix, où t’es pas retournée.

– Si, pour prendre deux ou trois trucs, mais j’avoue que je n’ai pas pensé au livre.

– C’est pas grave. »

Elle paraissait fatiguée, or on devait encore arrêter une stratégie pour nos échanges avec le commissaire. On s’y est employés sans plus tarder. Vous serez juges du résultat. Si vous n’aimez pas les ellipses, lisez des procès-verbaux. Pour l’instant, il faut dormir. Vous avez vu l’heure ?

Paula n’a pas tardé à trouver le sommeil, moi je l’ai cherché en vain. À l’excitation se mêlait un sentiment de malaise. L’adversaire était vraiment très fort. Il se permettait même de nous narguer. Et puis la clé de l’énigme ouvrait sur un monde de ténèbres. Elle ne satisfaisait l’esprit que pour mieux le mettre à la torture. Loin de les rendre compréhensibles, la logique des faits en exaspérait le caractère gratuit, se réduisait à un travestissement grotesque. J’étais ainsi ballotté entre le découragement et le dégoût, tentant vainement d’élaborer des parades, d’imaginer des contre-pieds, condamné à entrer dans un jeu auquel je savais devoir perdre et dont la perversité m’ôtait toute envie de vivre. Le fantôme d’Isabelle se glissait entre Paula et moi, transformait la respiration de ma copine en râle d’agonie, le masque de Géraldine se greffait sur mon visage, en voulant l’arracher je me défigurais, mes traits se recomposaient selon d’horribles physionomies, désormais je ressemblais à Derambure comme deux gouttes de pus, suspendu au plafond d’une chambre d’hôpital j’y cognais frénétiquement des ailes de plomb. Seule la présence de Paula me retenait de hurler. Je rassemblais les débris de mes forces psychiques pour repartir à l’assaut, il y avait forcément moyen d’enrayer la machine, où sont mes sabots que je bloque cet engrenage infernal, des preuves ! c’est ce qui nous manquait. Où les trouver ? J’errais dans des appartements inconnus, guidé par des éclats de voix et des rires je poussais des portes, tombais sur des réduits enfumés où des sacrificateurs penchaient leur visage fuligineux sur d’invisibles et poignantes victimes, immolées à même un plateau de jeu, puis je débouchais dans une salle immense où roulaient d’énormes dés au son de la clarinette basse, tandis que tout au fond, assis autour d’une table, des médecins et des policiers se montraient en pleurant des photos de jeunes filles enceintes. C’est moi le père ! tonnait une voix, cela devenait une chanson accompagnée à la guitare et diffusée par les haut-parleurs, je demandais le nom du chanteur, c’est Jules qui me le donnait, Jules méconnaissable, son sourire disparu, le visage éteint, figé, comme mort : « Félix l’Obscur ».

Ces cauchemars éveillés m’ont ballotté jusque vers les six heures. Tant mieux, puisque je m’étais promis de rattraper ma défaillance du matin précédent. Je me suis levé, habillé vite fait et enfermé dans la cuisine pour faire le petit-dej, le plus silencieusement possible. Comme, contre toute attente, je ne me sentais pas fatigué, pendant que le café passait j’ai battu quelques œufs et mis du pain à griller. Le sourire de Paula découvrant mon œuvre m’a bien récompensé.

« Omelette ou œufs brouillés ? » j’ai demandé.

« Omelette. Tu es un amour. »

On a encore causé un peu de l’affaire en déjeunant. J’ai remercié ma copine de m’avoir réservé la primeur de sa découverte.

« Ça devait pas être facile, devant Rémi et Félix. »

Mes propres mots m’ont rappelé mes visions nocturnes et, comme à d’autres reprises déjà, notre alliance avec Félix m’est apparue comme problématique.

« Oh ! tu sais, ils étaient tout entiers absorbés par le récit de tes exploits.

– Tu disais que Félix voulait me présenter des copains à lui.

– Oui, des anars ; pas du genre paisible, j’ai l’impression.

– Je vois pas Félix s’acoquiner avec des gens violents. »

Elle m’a décoché un regard qui m’a fait sentir, au choix, toute ma bêtise ou toute ma mauvaise foi. Le moment n’était-il pas venu de lui demander pourquoi elle avait pris ses distances avec notre copain ? Je n’avais pas fini d’arranger ma question que ma sœur nous rejoignait, tout endormie encore, souriante aussi, on a savouré à trois cette communion d’avant le lever du jour parfumée au pain grillé et au café, puis Paula est partie.

Après quelques gorgées de potion magique Annette était en mesure de reparler de notre partie de Monopoly et de son émotion quand elle avait compris en même temps quel rôle je lui avais fait jouer en la laissant choisir ce jeu (il n’y en avait pas trente-six) et pourquoi. Elle avait bien tout pigé, y compris l’histoire de l’avenue Mozart dès avant que la matouze y pose son pion.

« Combien de joueurs, à ton avis ? » j’ai lancé.

« Trois, et le troisième a fait un double. »

Ses joues resplendissaient d’Ovomaltine et de fierté. Oh ma Nanette ! je l’aurais croquée.

 

 

On ne s’est pas beaucoup vus ma mère et moi ce jour-là. Je me suis recouché avant qu’elle se lève et j’ai roupillé un bon moment. Quand je me suis réveillé, l’appartement était désert. Elle avait dû descendre au pain et au courrier, non, à tous les coups elle était allée faire des emplettes en prévision du dîner.

J’avais vaguement mauvaise conscience. Avec la matouze on était censés avoir une conversation qui lui tenait à cœur – bon, elle n’avait qu’à émerger plus tôt –, et Paula et moi on était convenus que j’appellerais le commissaire en début de matinée – mais bon, on n’était pas non plus à trois heures près. Trois heures, la durée d’une partie de Monopoly. Trois heures comme trois joueurs. Et voilà, j’étais reparti dans ce labyrinthe où je ne savais pas sur quel Minotaure je pouvais tomber à tout instant.

En plus Thésée, à ma connaissance, se déplaçait sans béquilles.

J’ai bien révisé mon plan de vol, et – sur trois jambes – je me suis dirigé vers le téléphone. Autant profiter de l’absence de la matouze.

Aucun profit à tirer, en revanche, de celle de René.

Avec Paula, on avait prévu cette éventualité. J’ai laissé un message à transmettre de ma part au commissaire Laforgue en personne : Avenue Mozart et gare de Lyon.

Il n’y avait plus qu’à attendre.

J’ai passé en revue les cartes chance et caisse de communauté, histoire de voir quelles applications elles permettaient. La plupart n’avaient aucune influence sur la position, ce qui pouvait laisser espérer un tour sans meurtre. Et réciproquement cette absence confirmerait l’arrivée sur une des cases en question.

Au total, cependant, la probabilité restait la plus forte qu’une innocente victime paie de sa vie le divertissement de quelques cinglés.

 

 

« Rêvez pas, nous avait avertis la matouze, j’aime bien Jules, mais ça sera à la bonne franquette. »

Oh mes amis ! QCT (oui, je profite qu’on est à l’écrit) si elle se fût forcée ! Je ne vous infligerai pas la liste des plats, sachez seulement que c’était plutôt les grands dans les petits que l’inverse, ma mère ne faisait pas d’effets de vaisselle ni de chichis dans la présentation, pour elle une assiette n’était bien remplie que si on ne la voyait plus, mais je peux vous garantir qu’il y avait la qualité autant que la quantité.

L’appartement était tout parfumé au minestrone, à l’osso bucco et la cuisinière à autre chose de plus sentimental – elle s’était pomponnée, avait mis sa meilleure robe – quand on a sonné. Au même moment, vous commencez à avoir l’habitude, le téléphone a sonné lui aussi. Et je ne vous surprendrai pas en disant que c’était le commissaire.

« Désolé de rappeler si tard, il a commencé tandis que ma mère ouvrait à son frère, porteur d’une bouteille aussi haute que lui, et que mon cœur menaçait d’éclater, vous n’imaginez pas la journée que j’ai eue. Comment allez-vous, Norbert ? Vous ne trouvez pas le temps trop long ? »

C’était bien joli d’avoir minutieusement préparé, Paula et moi, nos échanges avec le commissaire ; on n’avait pas du tout envisagé ces circonstances. D’un haussement de sourcils j’ai alerté ma copine, qui finissait d’aider Annette à mettre la table. « Je vous passe Paula », j’ai dit sans plus de civilités. Elle a brièvement salué Jules et pris ma place. Je n’étais pas mécontent de moi, un peu honteux quand même de me défausser, mais c’était une façon comme une autre de prouver ma confiance à l’élément le plus solide de notre duo ; pas de gaffe, de méprise ou d’étourderie à redouter de sa part. Et je me faisais fort de suppléer ce qu’elle aurait manqué côté Jules.

On s’est installés au salon. J’avais tenu à m’occuper de l’apéritif. Tout en officiant, je tendais l’oreille vers l’entrée. La porte était restée ouverte, mais Paula parlait trop peu et à voix trop basse pour que je puisse suivre.

« Alors, Norbert, a lancé Jules une fois servi, que pensez-vous d’Axel ? »

 

(À suivre.)

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Épilogue

 

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