Joue-moi encore, épilogue

Publié le par Louis Racine

Joue-moi encore, épilogue

 

« Monsieur ? Ça va ? »

Je me hisse péniblement sur un avant-bras, puis je retombe, et m’éclate la lèvre sur le trottoir.

Je ne suis plus à ça près.

Cette lampée de sang me fera mon petit-déjeuner. Avec un peu de poussière dedans. C’est toujours du solide. Et du plus solide que moi.

Soudain, j’ai une illumination. Elle se transforme en décharge électrique. Je me redresse, m’assieds. Ouh là ! Ça tourne. Je vais de nouveau m’écrouler. En tombant de plus haut. Pas de ça Lisette. J’empoigne le col de la vieille, au risque qu’elle me repousse et s’enfuie. Mais non. Elle sait que je ne suis pas méchant. J’ai bien reconnu sa voix. Son parfum, aussi.

Ça remonte à quand ?

Cinq ans, sept ans?

Elle, elle n’a pas changé.

« Comment, elle dit, c’est vous, c’est bien vous...

– La dame au Ricqlès », je fais.

La tête me tourne horriblement. Elle la prend entre ses mains.

« Mais, jeune homme, vous pouvez pas rester comme ça. »

Maintenant elle me tamponne la lèvre avec son mouchoir. Il sent elle, il sent bon.

« Le Ricqlès, j’en ai pas aujourd’hui.

– C’est pas de chance, alors. »

Et je perds connaissance.

 

 

Ça va mieux.

Je ne sais plus d’où me vient cette pièce de cinq francs, mais elle est à moi, bien à moi.

Dans cinq minutes elle sera au cafetier.

Un franc par minute.

« Un demi, s’il vous plaît. »

Avec ces cinq francs plus quelques piécettes j’aurais pu m’acheter un pack de kro, six fois trente-trois centilitres, deux litres, c’est plus avantageux, mais où je les aurais bues mes six canettes ? Et puis c’est trop, je ne suis pas un alcoolique. Là, je peux boire debout, le plus important. Boire debout, rester debout. Et en bonne compagnie. Capital. Je vous dois combien ? Deux francs cinquante ? OK, je les ai. Je ne le dis pas, bien sûr. Ça ne passerait pas forcément pour une blague vu ma dégaine et la méfiance que je peux inspirer. Oh ! je m’en rends compte, qu’est-ce que vous croyez ?

Petit tour d’horizon. Pas grand-monde. Ouais. C’est l’heure creuse. Dix heures. Entre le petit-déj’ et l’apéro. L’heure médiane. L’heure du demi, quoi.

« Putain, la langue française !

– Pardon ? »

Le patron n’est pas un intellectuel. Il aime bien pourtant jouer sur les mots. L’autre jour il racontait cette blague du mec qui entre dans un magasin de pompes funèbres pour acheter des godasses : Bonjour monsieur Funèbres, il me faudrait des pompes. J’ai ri ! À m’en étrangler.

« Joue-moi encore ! »

Hein ? Quoi ? Qu’est-ce que c’est ?

Putain, c’est le flipper !

Je m’approche.

Il est tout neuf.

« Un flipper qui parle ! » je m’extasie auprès du joueur qui vient de rejoindre le bar. Et qui se détourne comme si je ne sais quoi.

« Va te faire foutre, tête de con !

– Monsieur, s’il vous plaît, vous buvez et vous partez.

– Respectueux de la réglementation, c’est ça ? OK, je bois, je t’emmerde en buvant, je pars, et je t’emmerde encore en partant. Ça lui allait au marchand de pisse ?

– Ça suffit, Monsieur », dit la patronne.

« Je peux faire un flip quand même ? »

Ils allaient sûrement dire non, mais trop tard, j’ai nourri la machine, de mon déjeuner, et vas-y que j’te !

Des années que je n’ai pas joué. Plus envie.

Et je gagne !

Je n’ai pas dit mon dernier mot !

 

 

 

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Épilogue

 

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