Joue-moi encore, 11

Publié le par Louis Racine

Joue-moi encore, 11

 

Vous n’allez pas me croire, j’étais plutôt serein. Je me suis certes dépêché d’aller me rendre compte avant que le visiteur ou la visiteuse ait réveillé ma mère et/ou ma sœur (si ce n’était déjà fait), mais je n’éprouvais pas d’appréhension particulière, et même j’avais confiance. Je serais bien incapable de vous expliquer pourquoi.

J’ai regardé par le judas et j’ai jubilé.

« Tu ne pouvais pas mieux tomber », j’ai murmuré en ouvrant la porte à Paula.

Puis j’ai vu l’expression de ma copine et j’ai été ressaisi par l’angoisse.

« Qu’est-ce que t’as ? »

Elle s’est approchée du téléphone, l’a examiné :

« Vous ne voulez pas être dérangés ? »

Elle était en colère. Elle si compréhensive et douce d’habitude. J’ai remis le combiné en place.

« Désolé, on ne s’en est pas aperçus. C’est pour ça que vous n’appeliez pas.

– Nous appelions, Norbert. Moi, du moins, j’appelais. Comme ça sonnait toujours occupé, j’ai fini par téléphoner aux réclamations. On m’a dit que votre combiné devait être mal raccroché.

– Alors tu es venue.

– Alors, oui. Alors que j’ai une dissert’ de philo à rendre demain. Je te préviens, j’ai apporté de quoi bosser. Pas question de dodo pour l’instant. Je vais m’installer dans la cuisine. Mais, Norbert, il fallait que je te parle. Pour savoir comment tu allais, d’abord.

– Comme tu vois.

– Rémi ne m’avait pas parlé de ta jambe. Il m’a juste dit que tu boitais.

– Et quoi d’autre ?

– Que tu jouais les preux chevaliers à la sortie d’H4.

– En fait, je me suis cassé la gueule tout seul. »

Mentir à Paula ou même seulement la laisser gober des bobards, je ne pouvais pas. Je lui ai tout raconté. On s’était assis sur le canapé déplié et on parlait à voix basse.

« J’y avais cru », elle a fait.

« Et t’en pensais quoi ?

– Je me suis demandé pourquoi tu n’étais pas en cours. »

C’était la dernière réponse que j’aurais imaginée.

« Et que je sois blessé, ça ne t’a pas émue ?

– Bien sûr que si. C’est pourquoi je voulais savoir si ça valait la peine de te mettre en danger. Rémi m’a parlé de Pithois, que vous appelez Putois. C’est facile.

– Putoyable, même.

– Norbert. »

Elle ne riait vraiment pas.

« Je me suis tapé le trajet jusqu’à chez toi, je suis crevée et j’ai plein de boulot, mais l’amitié avant tout.

– Merci. Tu as du nouveau, donc. Moi aussi. Je commence ? Ce sera pas long. »

Je lui ai parlé de la visite des flics à l’appartement de Derambure.

« Je suis pratiquement sûr que c’était la même 504 que celle qui poursuivait Jules.

– Ou qui en donnait l’impression.

– Très nette. »

J’en ai profité pour lui exposer ma théorie concernant une éventuelle mise en scène réglée par les deux frères.

« Ou par Jules tout seul », elle a fait. « Sinon ça suppose que la scène était destinée à tromper un tiers. Or c’est le hasard qui a fait que vous vous trouviez là. Je préfère penser que Jules a voulu échapper définitivement à ses poursuivants, même si je vois mal comment il aurait pu improviser un tel numéro. Je ne peux pas dire que j’aurais aimé être là aussi, mais je ne parviens pas à me figurer les choses. Il faudrait en parler au commissaire. Il doit bien savoir s’il a fait filer son frère.

– Apparemment il n’est au courant de rien.

– Comment ? Tu l’as vu ? Mais non, suis-je bête, tu étais déjà blessé. Et puis tu ne serais pas allé là-bas sans m’en parler. »

J’avoue, elle m’agaçait, à chuchoter à toute allure et à piger plus vite que moi. Si en plus elle se mettait à me faire la leçon, pire, la morale…

« C’est lui qui t’a appelé, c’est ça ?

– Il est venu ici. Il est passé avant le dîner.

– Tu ne me l’as pas dit.

– J’allais le faire. »

Elle a souri, pour la première fois depuis son arrivée.

« S’il n’est au courant de rien, c’est qu’il n’est rien arrivé à son frère. À moins qu’il t’ait menti. Comment t’y es-tu pris pour l’interroger ?

– À vrai dire… »

J’ai hésité. Je n’aurais pas dû. Son sourire s’est effacé d’un coup.

« J’ai peur d’avoir été maladroit.

– Pourquoi ? Tu ne l’as pas accusé, quand même ? »

Cette fille comprenait trop bien tout et trop vite.

« Mais, Norbert, qu’est-ce qui t’a pris ? Il fallait la jouer finement, cette partie. Si ça se trouve, il t’a mené en bateau, et il sera difficile de rectifier le tir.

– S’il m’a menti, c’est peut-être que son frère et lui sont de mèche.

– Très drôle.

– Quoi ?

– Ne fais pas l’innocent.

– Désolé. »

J’avais répondu machinalement, sans vouloir ce jeu de mots stupide. Tant pis.

« Tu y tiens, à cette idée. Mais réfléchis : à supposer qu’ils aient organisé la disparition de Jules, comment René pourrait-il ne pas avoir été informé, depuis samedi, de la mort de son frère ? Il nous sous-estime peut-être, mais il ne nous prend pas pour des demeurés. Cela dit... »

Elle s’est rendu compte qu’elle allait trop loin. Cependant le mal était fait.

« Je sais, j’ai soupiré, j’ai été en-dessous de tout. J’ai laissé passer une occasion en or. »

J’ai vu briller ses yeux, en or eux aussi, tandis qu’elle fronçait légèrement les sourcils. Ça renforçait moins son air félin que son côté diabolique.

« Tu m’expliqueras pourquoi le commissaire est venu jusqu’ici, mais auparavant j’aimerais savoir précisément ce que vous vous êtes dit à propos de Jules. »

Je me suis exécuté. Je voyais bien que quelque chose ne lui convenait pas, en plus de mon agressivité envers notre allié.

« C’est bizarre. Tu es sûr qu’il ne t’a posé aucune question sur ce que tu avais vu ?

– Sûr. Il a balayé le problème d’un revers de main. Je faisais ma crise, il n’avait rien pu arriver à son frère.

– Attends. Deux choses m’étonnent, en fait.

– La première ?

– La moins étonnante ?

– Vas-y.

– C’est qu’il n’ait pas cherché à savoir de quoi tu l’accusais exactement. Il pouvait comprendre ta colère, mais ça ne lui en indiquait pas le prétexte.

– Et la plus étonnante ?

– C’est que ça ne t’ait pas étonné.

– C’est toujours le cas. »

J’étais de mauvaise foi, mais, par une logique absurde, je préférais m’enferrer plutôt que de reconnaître mon erreur. Peut-être que je comptais sur une inspiration miraculeuse.

« Allons, Norbert, ne te fais pas plus bête que tu n’es. N’importe quel accusé exige des précisions sur ce qu’on lui reproche. »

Elle avait raison. Tout d’un coup, je me suis senti très fatigué.

« Qu’est-ce que t’en déduis ?

– Que tu es fatigué. Ça saute aux yeux, d’ailleurs. D’où, peut-être, l’indifférence du commissaire. Donc, il est venu ici ce soir. Pourquoi ?

– Je vais te répondre, mais auparavant on est bien d’accord que Jules est injoignable et introuvable depuis l’accident ? Je veux dire : tu ne penses quand même pas qu’on s’est tous trompés sur la Mini ? À commencer par Maké, le vieux pote de Jules ?

– Je te l’ai dit – à regret –, je regrette de ne pas avoir été là.

– Parce que toi, tu vois mieux que tout le monde ?

– En tout cas, moi, j’aurais appelé le numéro qu’on t’a donné.

– Quel numéro ? »

La réponse était pourtant évidente, et déjà des millions de fourmis rouges couraient sous ma peau.

« Oh putain !

– C’est bien ce que je craignais, tu n’as pas appelé. Norbert, ça ne va pas du tout. »

Un long silence a suivi. Je me vidais de ma substance. On m’aurait bousculé d’un souffle. Et pourtant je pesais des tonnes de regrets, bien plus lourds que des remords.

« Bon, raconte : que te voulait le commissaire ? »

C’était plus que je ne pouvais supporter. J’ai essayé de lutter, mais le sentiment de ma faiblesse m’a submergé. J’ai éclaté en sanglots. Devant Paula. Et devant ma mère, dont la silhouette venait de s’encadrer dans la porte vitrée.

 

 

Ça n’a pas été du millefeuille d’éviter l’esclandre, mais tout le monde y a mis de la bonne volonté, y compris Annette que nos premiers échanges verbaux avec la matouze, pour contenus qu’ils fussent, avaient tirée de son sommeil. Nous voilà donc tous les quatre dans la cuisine à partager une infusion insipide ou plutôt dont mieux valait ne pas chercher à identifier le goût, comme il eût mieux valu sans doute boire notre eau chaude sans y avoir préalablement trempé ces sachets dénichés au fond d’un placard, mais je ne voudrais pas troubler le calme d’ailleurs relatif qui règne sur notre tablée. On se regardait par-dessus nos bols, et là j’ai eu une révélation, c’est qu’en quelques semaines, quelques jours même, ma sœur avait tellement changé que l’image de son visage enfoui dans le large récipient ne m’évoquait plus l’enfance, se peut-il, me disais-je, que l’on se métamorphose ainsi du jour au lendemain, ma mère attendait les éclaircissements de Paula, je vous rappelle que tout en lui trouvant de grandes qualités elle la soupçonnait de jouer avec mes sentiments, j’avais justifié mes larmes par ma fatigue, mais ça n’expliquait pas cette visite nocturne dont j’ignorais encore les raisons, et quand la matouze a posé la question l’air s’est brusquement tendu au-dessus de nos têtes.

« Il fallait absolument que je parle à Norbert.

– Ben pourquoi t’as pas téléphoné ? »

Annette a poussé un petit cri. C’était sa faute. En rentrant du collège elle avait trouvé la matouze qui l’attendait pour sortir. Elle allait chez Zerbib chercher mes cannes et mes médicaments. Elle lui avait appris mes malheurs et recommandé de me laisser dormir. Ma sœur alors avait fait du zèle, s’enfermant dans sa chambre après avoir décroché le téléphone. Elle avait oublié de le raccrocher, et personne ne s’en était aperçu.

En l’écoutant, je constatais avec douleur et ravissement le décalage entre la mignonnerie enfantine de son comportement et ce nouveau visage qu’avait ma sœur. Elle serait toujours notre Nanette, mais cette permanence prenait désormais un autre sens. Je me disais autre chose, c’est que si j’avais été moins vaniteux, si j’avais essayé d’appeler Géraldine au lieu de vouloir tester son intérêt pour ma pomme je me serais rendu compte du truc du téléphone.

Ainsi Géraldine s’est invitée clandestinement parmi nous. Ça ne rendait pas ma position plus confortable. Je me considérais comme un traître à l’égard de Paula, en plus d’être traître à tout le monde avec cette histoire d’Axel que je n’avais pas du tout envie de raconter. À cause de ce qu’elle révélait de ma fragilité.

Si vous cherchez un héros un peu moins antihéroïque, passez votre chemin.

Ce qu’il y a, vous aurez du mal à lui trouver une sœur aussi fondante. On l’a plutôt félicitée qu’engueulée, même Paula, qui adorait Annette.

Bon, mais ce que ma copine avait à me dire, alors.

« Remarque, a ajouté la matouze avec une mauvaise foi à couper à la tronçonneuse, ça ne nous regarde peut-être pas. »

Je flippais. Si ça concernait l’enquête, il allait falloir marcher sur des œufs. J’avais avoué m’y intéresser encore malgré l’interdiction maternelle, mais on n’était pas censés s’y consacrer au point que Paula vienne m’en parler en pleine nuit.

« Si, elle a dit. Je suis à la rue. »

 

 

Paula, vous vous souvenez, habitait une chambre de bonne dans le septième arrondissement, un espace de huit mètres carrés que son lit (à deux places, mais je ne m’en plaignais pas) occupait presque pour moitié. Nous y avions vécu de chaudes heures, dont je conserve la nostalgie. Depuis quelque temps j’y passais certaines nuits, avec l’assentiment plus ou moins complet de ma mère. Mon infirmité du moment remettait cet arrangement en question. Et voilà que Paula nous apprend que son voisin vient de se suicider au gaz. Enfin, on le supposait. On n’a jamais vraiment su. Ce qui est sûr, c’est qu’une forte explosion avait détruit l’étage supérieur, rendu inhabitable. Par chance, l’explosion s’était produite en l’absence de Paula, et n’avait d’ailleurs pas fait d’autres victimes que ce type qu’elle croisait quelquefois sur le palier. Toujours est-il qu’elle avait dû déménager en catastrophe et cherchait un point de chute. Elle avait laissé ses affaires chez Félix, mais ne se voyait pas partager durablement sa piaule, sa vie, ses fréquentations, sans renoncer à ses études. J’imaginais très bien les inconvénients d’une cohabitation avec ce zigue. En attendant, c’est bel et bien lui qui l’hébergeait. Ça ne pouvait être que provisoire. Quant à Constant, il était prêt à l’accueillir le temps qu’elle se trouve une nouvelle chambre, mais c’est le père de notre copain qui ne voulait pas. L’homme le plus chiant du monde. Si vous voulez comprendre ou si vous avez oublié, lisez Bakounine. Pauvre Constant ! Bref, Paula avait pensé à nous. On ne pourrait pas forcément la loger, mais on connaissait peut-être quelqu’un.

J’ai tout de suite vu que ma mère – je la connais, quand même – était d’accord au fond, mais qu’elle nous ferait lanterner. Elle était comme ça. Soit c’était un oui ou un non spontané, soit – souvent, en fait – c’était un oui différé. Elle aimait bien faire durer le suspense, mais elle n’aurait jamais voulu donner de faux espoirs. Il faut lui reconnaître cette honnêteté.

« Et Jules? » elle a fait.

Oh putain !

« Il ne répond pas au téléphone depuis samedi. Et ce n’est pas parce qu’il a mal raccroché. Je suis allée chez lui, personne. J’ai même failli appeler son frère, mais vous connaissez leurs relations. Je me suis abstenue.

– C’est bizarre, a dit Annette, c’est comme si Jules avait disparu. »

Personne n’a relevé, heureusement. En fait, j’étais de moins en moins convaincu de la mort de notre ami, et Paula de toute évidence ne l’avait jamais été.

« Bon, a statué la matouze, pour cette nuit, y a pas de problème. Après, on avisera. »

Remerciements chaleureux, y compris de moi et d’Annette, qui adorait Paula.

« De rien, voyons. N’empêche, ça va te faire lever tôt.

– Je serai discrète.

– C’est pas ce que je voulais dire. »

Tu parles ! Depuis qu’elle était au chômage forcé, elle avait pris l’habitude de se la couler douce le matin. Bon, elle avait le droit.

On est donc allés se coucher, sauf Paula qui avait sa fameuse dissert’ à faire.

« C’est quoi ton sujet ? » j’ai demandé. Je me suis fait l’effet de Joseph me posant la question l’autre soir. Elle a souri :

« Prévoir et espérer.

– Super », j’ai fait.

On l’a laissée dans la cuisine, et c’est là que je l’ai trouvée vers quatre heures, quand je me suis levé pour aller pisser, la tisane aidant.

« Ça va ?

– J’ai presque fini.

– T’auras pratiquement pas dormi.

– Je me rattraperai ce soir. Tu crois que je vais pouvoir rester ici ?

– Je l’espère et je le prévois.

– Je ne sais pas ce que je ferais sans toi.

– T’en as un.

– Tu es incorrigible. »

Elle souriait à travers sa fatigue. Je me suis retenu de l’embrasser. Bon, si j’eusse été plus ingambe...

« Mais tu pouvais pas rendre ta dissert’ en retard ?

– J’avais déjà obtenu un délai.

– Toi ? »

Elle a rougi.

Un moment fort, suspendu dans le ciel de notre existence comme un oiseau du temps.

 

(À suivre.)

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Épilogue

 

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