Joue-moi encore, 22

Publié le par Louis Racine

Joue-moi encore, 22

 

S’il y en a parmi vous qui avaient senti venir le truc, je leur tire mon chapeau. Mais commençons par vérifier que j’avais bien compris ce que venait de me révéler ma mère.

« Ça fait plus, tu veux dire ?

– Norbert, c’est pas le moment de plaisanter.

– Au contraire, j’ai l’impression que ça pourrait m’aider. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

– C’est pas une histoire. Enfin si, c’est la tienne, la nôtre.

– La nôtre ? »

Je ne savais pas qui ranger dans ce possessif. La matouze et moi seulement, ou ma sœur aussi, voire mon père, ou les gens comme nous, ou l’humanité entière ? En tout cas c’était bel et bien une histoire – quoique guère belle ni bonne –, puisque ma mère me l’a racontée. Je vais essayer de vous rapporter notre conversation, où j’ai évidemment une part énorme, même si j’interviens peu.

« Je te prie de croire que j’ai longtemps hésité à te mettre au courant. Peut-être que j’aurais dû continuer à garder ça pour moi. Enfin, pour ton père et moi. Lui, ça l’aurait pas gêné. Il croit que je suis comme lui. Mais j’en peux plus de te mentir. Depuis que t’es censé avoir dix-huit ans – tu parles ! et Giscard qui en rajoute en te donnant la majorité ! –, y a pas un jour où j’aie pas eu envie de te dire la vérité.

– Ça rime. »

Ce regard ! Si je voulais connaître la suite, j’avais intérêt à me tenir tranquille.

Comme j’ai fait.

Ne me remerciez pas, j’étais loin alors de penser à vous.

« Ce qui m’a retenue jusqu’à maintenant, c’est que j’avais peur pour ton bac, de te perturber. Déjà que tu faisais pas grand-chose à l’école, si en plus t’apprenais que t’avais de la marge (ce qui est faux, comme tes papiers d’identité)... Et puis j’ai compris que c’étaient que des prétextes pour me protéger moi, et que si tu déconnais, excuse-moi mais y a pas d’autre mot, c’était justement parce que t’étais victime d’un énorme mensonge. Ce qui m’a ouvert les yeux, c’est d’avoir eu le courage de quitter mon boulot. Là aussi j’ai arrêté de mentir et de me mentir, et j’ai vu ce que ça pouvait avoir de positif. Mieux que ça : j’ai réalisé que si j’avais fermé ma gueule tout ce temps, c’était parce que je vivais moi-même dans le mensonge. Que j’acceptais comme un genre de punition de me faire avoir. Je veux pas que ça t’arrive. Je veux pas que tu restes immature parce que je l’ai été. »

Je me taisais, vous pensez. J’attendais.

« Tu dis rien. Tu me demandes même pas quel âge t’as ? »

En d’autres circonstances, j’aurais dit « J’ai passé l’âge de te demander quel âge j’ai, ou je l’ai pas encore atteint, mais quand je l’aurai atteint tu seras plus là », des finesses, mais il y avait mieux à faire pour manifester mon intérêt.

« T’as même pas dix-sept ans. Tu les auras le huit mai. »

Là, un vrai romancier vous parlerait d’un abîme s’ouvrant sous mes pieds, vous entendriez presque le sol se fendre et l’immeuble s’effondrer – et tant pis pour la dizaine d’innocents. Ah ? vous avez entendu ? Comme quoi on peut la jouer à l’économie.

Bon, c’est une image, l’immeuble est resté debout, et d’ailleurs, j’y songe, il devait être à peu près vide, tout le monde était parti bosser, sauf ma mère et moi, et madame Buciuni, la voisine du dessous, qui cependant avait pu sortir faire des courses.

Ma mère tardait à reprendre. Elle semblait fixer le vide comme avant de sauter en parachute. Elle s’est allumé une cigarette. Toute la suite, elle l’a dite en regardant alternativement sa clope et le plafond. Je ne m’en suis pas formalisé. Je savais que c’était la seule façon pour elle d’avancer. Et que, son histoire finie, elle me regarderait comme elle ne m’avait jamais regardé. Je veux dire : qu’on aurait un échange de regards tout à fait nouveau. Je me disais que j’allais rencontrer en ma mère une personne nouvelle.

« C’est encore plus difficile que je pensais », elle a dit.

Elle s’est éclairci la voix. Assaut repoussé de l’angoisse qui vous lie la gorge.

« T’aurais pas dû t’appeler Norbert. »

Silence. J’étais au sommet d’une espèce de piton rocheux d’où on découvrait un vaste paysage, très vaste même, la vue portait à l’infini, mais de tous côtés accouraient de sombres nuées, porteuses d’un cataclysme inévitable, j’étais partagé entre l’émerveillement devant tant d’espace et la terreur.

« Norbert était ton frère. »

Dans mon plâtre et mes attelles, ma jambe malade a fondu d’un coup, suivie de tout mon corps. Comme un bonhomme de neige au soleil. Ou plutôt un bonhomme de pluie. Ou de larmes. Je ne sais comment elles tenaient encore à l’intérieur d’une enveloppe aussi fragile.

« Ton grand frère. »

Ma mère était lancée. Plus rien ne l’arrêterait. Mais de temps en temps elle devait marquer une pause, plus ou moins longue. J’avais pris le parti de me taire. Et de regarder ailleurs moi aussi. Le formica de la table faisait très bien l’affaire, lisse et pimpant, d’un optimisme absolu. Une patinoire idéale pour des yeux désorientés.

« Tu l’as pas connu.

« Ton père et moi on était trop jeunes pour avoir des enfants. On s’adorait à l’époque, remarque. Mais on était paumés. Seuls. Et solitaires, en plus. Surtout ton père. »

Il faudra qu’un jour je vous raconte leur histoire en détail. Du moins ce que j’en sais.

« On a eu un fils.

« On l’a appelé Norbert. Une idée de ton père, enfin tu connais.

« On l’aimait, comme on vous aime ta sœur et toi. Mais on était incapables de s’occuper de lui.

« On était trop jeunes, tu comprends. On connaissait rien à la vie. Nos parents étaient morts, on essayait de s’en sortir tout seuls. Alice... »

La tante Alice était une grande sœur de la matouze qui l’avait élevée après la mort de leur mère. Elle était née en Italie et était arrivée en France tout bébé. Elle faisait en quelque sorte la transition entre les deux générations. D’elle aussi je vous reparlerai.

« Alice, comme tu sais, est décédée juste après notre mariage. La seule à qui j’aurais pu me confier.

« Bref, on s’est mariés, très vite je me suis retrouvée enceinte.

« C’était pas une catastrophe. On était même ravis. Ton père est presque devenu sérieux. Il a bossé, il a gagné un peu de sous, pour le bébé. Mais on s’en sortait pas vraiment. Si y avait pas eu le cousin Bourzeix, je sais pas comment on aurait fait. On avait pas de logement, on vivait plus ou moins à l’hôtel, tu vois le genre d’hôtel. C’est François qui nous a dégoté un vrai chez-nous. C’était nul, une cave. On s’en foutait, on se rendait pas compte. L’accouchement s’est pas bien passé, mais je m’en suis remise. Ton frère était magnifique. Un beau petit gars.

« Il ressemblait comme deux gouttes d’eau à ton père. Beaucoup plus que toi.

« Assez vite ça s’est gâté. Il se développait pas normalement. Faut dire, dans une cave... Je le sortais souvent, mais ça lui réussissait pas, il était tout le temps malade. C’était l’hiver, tu sais.

« Ben oui, tu peux pas l’ignorer, il était né en décembre.

« Je manquais d’expérience, mais quand même je voyais bien que ça allait pas. Pourtant je faisais comme si. Ton père, lui, commençait à se désintéresser de la question. En somme il était déçu. Et tout était ma faute, évidemment.

« Ton frère a eu un an. Il était pas beaucoup plus gros ni beaucoup plus grand qu’à la naissance. On osait pas le montrer, on avait honte. Je demandais conseil à qui je pouvais, j’étais devenue copine avec une pharmacienne de notre quartier, elle me dépannait, mais elle prenait des airs tellement désolés quand elle nous voyait, surtout ton frère, que j’ai arrêté. Et j’avais pas le courage de l’emmener chez le médecin. C’était pas une question de fric. J’avais trop peur qu’on m’accuse de mal m’occuper de lui.

« Et puis un jour...

« On a pas pu... enfin, on a pas réagi à temps. Et il est mort. »

Un ange est passé.

« Et comme j’étais enceinte...

« Ton père et moi, on a décidé... Si c’était un garçon... En plus, on avait pas encore choisi le prénom...

« Quand j’y songe...

– Ça va, j’ai fait, j’ai compris. »

Ma mère gardait les yeux baissés sur sa clope. J’ai poursuivi :

« Mais comment vous avez fait avec la différence d’âge ? Un an et demi, sauf erreur. »

Parler chiffres, c’était moins douloureux.

« Attends.

« D’abord, on a foutu le camp.

« On a dit au cousin Bourzeix, notre seul contact, que ton père avait trouvé du boulot en province. On s’est fait héberger quelque temps chez diverses personnes qu’il connaissait vaguement, très vaguement, ça durait jamais longtemps, t’imagines, avec un bébé – toi –, et toujours on racontait des salades, l’idée c’était de tenir quelques années, le temps...

« Le temps que Norbert puisse réapparaître au grand jour. Comme tu dis, y avait la différence d’âge. Heureusement...

« Tu vas peut-être avoir du mal à admettre ce que je vais te dire, mais t’as eu de la chance.

« Et on a eu de la chance avec toi.

« J’ai accouché au pire endroit, dans les toilettes d’un buffet de gare.

« Mais tout s’est bien passé. Même pour ta sœur j’ai pas été vernie comme ça.

« C’est bizarre la vie.

« Une autre chance qu’on a eue, c’est que t’étais grand. Et doué, mais doué ! On a eu aucun mal à te faire passer pour ton frère. Comme t’étais censé être de la fin de l’année, n’importe qui aurait trouvé normal que tu rames un peu à l’école. Mais pas du tout ! T’étais un très bon élève. À part la conduite. Tu tenais pas en place. On mettait ça sur le compte de la fin de l’année. Mais t’as su lire à quatre ans, mon fils ! »

Elle pouvait être fière d’elle.

« Et le corps de mon frère, il est où ? »

Elle a respiré un grand coup et elle a dit très vite :

« Me demande pas ça aujourd’hui. Je te le dirai plus tard, promis. Là, je peux pas. Mais je te jure qu’on a trouvé une solution correcte.

– Correcte ! »

J’imagine que c’est comme quand on vous annonce que vous avez un cancer. Tout prend sens, ces petites douleurs que vous éprouviez depuis des années, auxquelles vous ne faisiez pas plus attention que ça, surtout si on vous avait appris à ne pas vous plaindre au premier bobo, mais ça aussi ça fait partie du tableau, tout se tient, tout prend sens, le seul problème c’est que ce sens est absurde, logique et absurdité triomphent côte à côte, ex-æquo, si vous décidez de vous battre c’est autant contre celle-ci que contre celle-là : vous ne voulez ni de l’une ni de l’autre, merde !

« Merde ! »

Ma mère a sursauté.

Jamais je n’avais crié aussi fort de ma vie.

Si, une fois.

J’avais dit que je n’en reparlerais pas.

Tout ce que je peux faire, c’est de vous renvoyer à mes Pigeons.

Je croyais avoir douze-treize ans à l’époque.

J’en avais onze.

« Merde ! »

 

 

Vous savez, j’ai réagi violemment, mais là encore ma mère et moi on a eu de la chance, que la satisfaction de comprendre l’emporte chez moi sur toute autre affection. Si j’ai fait la gueule, et pas qu’un peu, c’était plus pour la forme. Après m’avoir vidé de ma substance, ce coup de théâtre me regonflait. Les nuées de tout à l’heure s’étaient dissipées, je n’avais plus qu’à explorer ma nouvelle vie – l’ancienne aussi ! –, et je ne voulais pas me précipiter. Comme quand on retarde un orgasme. Mais si, on peut. Par exemple en faisant la vaisselle.

C’est comme ça qu’on a prolongé notre entretien. Plus ça allait, plus la matouze donnait de signes de soulagement. Elle a même fini par rire, et je peux vous dire que ce rire revenait de loin. On allait le vaincre ce cancer ! On avait commencé !

Une chose sur laquelle on s’était mis d’accord, et ça n’avait pas peu contribué à notre réconciliation, c’est qu’il valait mieux ne rien dire à Annette pour l’instant. On s’est vraiment interrogés, on a débattu le plus honnêtement possible, je me suis fait l’avocat du diable plus souvent qu’à mon tour (ne me demandez pas quelle thèse il s’agissait de défendre en l’occurrence), la matouze et moi on voulait à tout prix limiter les dégâts et on avait pris le mensonge en horreur mais on a jugé – à tort, peut-être – ma sœur trop fragile pour encaisser un truc pareil, même si ça la touchait moins directement que mézigue. On attendrait la fin de l’année scolaire.

Quant à la réconciliation elle-même, excusez-moi mais je ne décrirai pas ce moment. Sachez seulement que l’échange de regards tout à fait nouveau était au rendez-vous.

La vaisselle terminée, on n’avait pas vraiment faim, besoin de détente plutôt, on était à la fois pleins d’énergie et tout ramollis, on s’est fait des croque-monsieur qu’on a mastiqués sans conviction d’abord, puis avec un semblant d’appétit, puis avec entrain, puis on s’en est fait d’autres. On n’avait pas quitté la cuisine depuis mon lever.

À un moment je me suis mis à trembler, comme si j’avais froid, malgré la bouffe. Impossible de m’en empêcher. J’ai enfilé un autre pull par-dessus le mien, sans résultat. Je me suis dit que je devrais peut-être avouer à ma mère notre virée nocturne chez Derambure. Après tout, on était avec Jules. Alors j’ai tout raconté. Tête de la matouze !

« Mon chéri, elle a fait, c’est là qu’on voit que t’es un vrai gamin. Mais maintenant j’espère que ça va changer.

– C’est la meilleure ! Tu me rajeunis d’un an et demi et tu me demandes d’être plus mûr ! Et Jules, il a quel âge, à ton avis ? Tu sais au moins s’il est l’aîné ou si c’est ton René ?

– Quoi mon René ?

– Je vais pas dire ton Jules. »

Je lui ai rapporté sa question la concernant, et elle en a été toute troublée.

« Maman, tu peux bien me le dire. T’es amoureuse ?

– Et toi ? »

Ma parole, je ne m’y attendais pas. J’ai voulu gagner du temps.

« Amoureuse ? non.

– S’il te plaît.

– J’aime beaucoup Paula.

– Bien sûr. C’est une fille géniale. Elle fera de grandes choses. Mais ton cœur, qu’est-ce qu’il te dit ? »

J’allais lui répondre sincèrement, je vous jure, quand le téléphone a sonné.

C’était Paméla.

 

 

Ça devenait farcesque cette réaction physique instantanée. Aujourd’hui encore, rien que d’y repenser... Bon.

« Je salue mon noble adversaire. Ça tient toujours ?

– Pour ce qui est de tenir...

– Norbert ! Qu’est-ce qui t’arrive ? Il ne s’agit que d’une partie de go ! »

Je ne rougis pas facilement, mais je crois bien que j’étais écarlate. D’autant plus que je ne comprenais pas comment elle avait pu déceler une allusion sexuelle dans mon innocente réponse.

Innocente ? À d’autres. Voilà comment !

J’ai cru pouvoir régler le problème en précisant que ma mère serait là. Rire de Paméla.

« Tu te protèges !

– N’importe quoi. (Ce qui relevait de l’autocommentaire.)

– Elle va compter les points ?

– Paméla...

– Elle va goûter avec nous ? J’apporte un gâteau de plus. »

Ma mère s’est pointée comme je raccrochais. Je lui ai expliqué la situation. Tout en réalisant que j’avais complètement oublié de la prévenir.

« Pas de problème. Je serai heureuse de faire sa connaissance.

– J’espère bien. Cela dit, pour répondre à ta question de tout à l’heure, cette fille, je suis pas amoureux d’elle. Et pourtant elle est incroyable.

– Comment ça ?

– Attends de la voir.

– Ouais. Et Paula ?

– Mais puisque je l’aime d’amitié.

– Paula ?

– Oui.

– Bon. Et ton cœur alors ? »

Vous allez vous moquer de moi.

J’ai éclaté en sanglots.

De nouveau le téléphone a sonné.

Ma mère a décroché.

« C’est pour toi. Géraldine. »

 

(À suivre.)

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Épilogue

 

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