Charlie

Publié le par Louis Racine

Charlie

 

Il ne s’appelait pas Charlie, mais impossible de me rappeler son prénom.

On disait toujours Charlie. C’est Duval qui avait donné le mot.

Duval était notre professeur de mathématiques. Nous le détestions, à cause de ses blagues à deux balles, de ses regards dont on ne savait s’ils se voulaient intimidants ou aguicheurs, de son flegme nauséabond.

Charlie, c’est vrai, toute l’année, été comme hiver, était vêtu du même vieux jean déchiré aux genoux, des mêmes tennis crevées, et du même maillot marin à rayures. Un jour, peu de temps après la rentrée, au moment de faire l’appel, Duval a lancé : « J’ai trouvé Charlie ! » et c’est resté.

À chaque cours, Duval trouvait Charlie. Charlie ne réagissait pas plus que ça. Un sourire un peu gêné, c’était tout. Nous, on pensait qu’il en avait assez, à force. D’ailleurs il avait fini par se mettre toujours à la même place, au deuxième rang, mais ça ne manquait jamais, Duval faisait l’appel, et : « J’ai trouvé Charlie ! »

Blanche, la déléguée, était allée le voir : « Monsieur, vous savez, il ne nous a rien dit, mais on pense que vos petites blagues, à la longue... » Bon, peut-être qu’il s’est calmé une semaine ; pas sûr.

Et puis un jour, un jour de février, pas de Charlie.

Personne ne savait pourquoi il était absent. Personne ne le connaissait vraiment, à part Dorothée, qui, d’ailleurs, a quitté le lycée juste après.

Je me souviendrai toujours de ces paroles surprises comme je passais près du proviseur en conversation avec quelques profs : « En tout cas, je suis bien content d’avoir réussi à tenir la télé à l’écart. » Je me souviens aussi des copains qui étaient déçus de ne pas devoir accorder d’interviews.

Mais un suicide d’adolescent, c’est banal.

Donc, un jour, pas de Charlie. Et puis d’autres jours, avant qu’on apprenne.

Je ne sais plus comment nous avons fait, mais au cours de maths qui a suivi, nous sommes tous venus en tee-shirt rayé.

Duval est arrivé, nous a vus, s’est tu. Longuement. Il avait l’air encore plus con que d’habitude.

En fait, c’est parce qu’il était triste.

Nous l’avons bien vu quand il a enlevé son manteau.

 

 

 

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Publié dans Treize vendredis, 2

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Sam Bollaert 12/06/2018 07:23

Classe !

Louis Racine 12/06/2018 07:52

Merci ! Mais vous savez, moi, les jeux de mots...