Lila

Publié le par Louis Racine

Lila

 

C’était au temps où l’empereur Guti Lepta régnait sur ces contrées.

Guti Lepta était un empereur très cruel. Sa cruauté le faisait craindre à mille lieues à la ronde.

Guti Lepta était aussi un grand amateur d’art, le plus exigeant, le plus raffiné qui se puisse concevoir. Plus d’un peintre ou d’un sculpteur avait eu à se louer de sa générosité. Mais plus d’un aussi avait perdu la vie pour avoir déplu à l’empereur. La moindre erreur de dessin, la moindre faute de perspective, la plus légère disproportion valait à l’artiste d’avoir la tête tranchée.

Or, de tous les arts, celui que préférait Guti Lepta, c’était la musique. Et particulièrement celle de la flûte.

L’empereur mettait les instruments à vent au-dessus de tous les autres, au-dessus même de la voix humaine. La mort, disait-il, peut chanter, elle peut jouer de la harpe, du xylophone ou du tambour. Mais sans lèvres elle ne peut jouer de la trompette ni de la flûte.

Chaque soir, il se faisait donner un concert. Et toujours ce concert s’achevait par un solo de flûte. Cette ultime sonate était censée mettre l’empereur au comble du ravissement et lui assurer un sommeil parfait, peuplé des rêves les plus suaves.

Cependant, à la moindre fausse note, le malheureux ou la malheureuse flûtiste était impitoyablement décapitée.

Aussi l’entourage de Guti Lepta, ses ministres, ses courtisans étaient-ils sans cesse à la recherche de nouveaux instrumentistes pour remplacer leurs infortunés devanciers. Et, bien que l’empire fût vaste, on commençait à redouter la pénurie.

Un soir, la flûtiste qui depuis près d’une lune enchantait les soirées de l’empereur commit l’irréparable, et, comme toutes celles qui l’avaient précédée dans cette funeste voie, elle fut exécutée séance tenante. Ses adjurations, ses supplications n’y firent rien. Ou plutôt elles excitèrent davantage encore la colère de Guti Lepta, qui à l’idée de la mauvaise nuit qu’il allait passer par sa faute ne se contenait plus devant la pauvre musicienne et finit, ayant arraché son sabre des mains d’un de ses gardes, par lui faire sauter lui-même la tête.

Puis il se retira, courroucé, au fond de ses appartements.

Or cette flûtiste était la dernière qu’il y eût au palais.

À peine la sentence exécutée, le grand chambellan sortit fort alarmé de la salle de concert et rassembla ses conseillers. Avait-on des nouvelles des recruteurs récemment envoyés aux quatre coins de l’empire ? Avaient-ils trouvé un musicien ou une musicienne pour succéder à la malheureuse ? Hélas ! le message le plus optimiste, apporté le jour même par un pigeon voyageur, promettait une arrivée pour le surlendemain seulement.

Désespéré, incapable de trouver le repos, le grand chambellan parcourut les terrasses du palais, puis les jardins, puis franchit l’enceinte du parc et s’enfonça dans la campagne.

Il faisait déjà nuit, une nuit abandonnée des étoiles, et il erra longtemps sans but, jusqu’à ce qu’il atteignît une forêt. Il venait d’y pénétrer, sans trop savoir pourquoi, quand ses oreilles captèrent un son merveilleux.

Je dois rêver, pensa-t-il. On jurerait de la flûte. Mais qui pourrait en jouer ici à une heure pareille ?

Il avança toutefois, se frayant difficilement un chemin à travers fourrés et taillis, au risque d’abîmer ses beaux habits, guidé par la musique – la plus divine qu’il eût entendue. Les yeux écarquillés, le cœur battant, il progressait dans la pénombre. Enfin, une faible lueur filtra jusqu’à lui, et il parvint à une clairière au centre de laquelle se dressait, sous la lune que caressaient les nuages, la silhouette d’une jeune fille. C’était elle la flûtiste.

Elle jouait si divinement que la nuit retenait son souffle, et que la forêt faisait écrin de son silence à ce mystère.

Le grand chambellan se garda de manifester son émoi, mais il ne put empêcher une branche de se briser sous son poids. Le bruit sembla résonner dans toute la forêt. Aussitôt la musique cessa, la flûtiste regarda un long moment autour d’elle, apeurée, puis reprit son jeu. Le grand chambellan n’avait fait qu’entrevoir ses traits, mais il en était illuminé. Il s’avança encore, de nouveau se trahit. Cette fois la flûtiste l’aperçut. Elle s’enfuit à toutes jambes. Mais il bondit, la poursuivit, la rattrapa, l’arrêta et la força à lui faire face.

Il vit alors le plus charmant visage qu’il eût jamais contemplé. Il en tomba aussitôt amoureux, et c’est à genoux, se prosternant aux pieds de la jeune fille, qu’il se répandit en compliments sur son talent et sur sa beauté. Mais elle, détournant la tête, fixait un point aveugle dans la nuit, fronçant les sourcils avec tant de grâce qu’elle ne faisait que tordre plus violemment le cœur du grand chambellan, – ou baissant les paupières, et elle n’en devenait que plus troublante de délicatesse et de pudeur.

En vain il tâcha de la convaincre de le suivre au palais. Non, disait-elle, les yeux tantôt braqués sur lui, tantôt levés vers le ciel dans une prière douloureuse et muette, cent fois non. Je sais ce que deviennent les flûtistes qui jouent pour l’empereur. Jamais je ne jouerai pour un homme aussi cruel.

Mais certainement vos parents sont pauvres, votre fortune serait assurée.

Les yeux de la jeune fille s’embuèrent. Ma fortune ! s’exclama-t-elle. Ma fortune, c’est ma vie, et ma vie, c’est de jouer pour moi seule ou pour ceux que j’aime et qui m’aiment.

Toi, ma poulette, pensa le grand chambellan – tout amoureux qu’il était, il restait homme de pouvoir –, tu as de la chance que je sois sorti sans ma garde, car je t’eusse vite fait entendre raison.

Il se rassura en se disant que s’il avait pu malgré son âge, son manque d’entraînement et le dîner quelque peu arrosé qui avait précédé le concert rattraper la jeune fille à la course, il n’aurait pas de mal à vaincre sa résistance ; il y répugnait pourtant, non seulement parce qu’il l’aimait, d’un amour dont il ne faut pas douter, mais encore pour une raison qu’il ne pouvait éclaircir.

Il décida donc d’user de douceur et de persuasion.

Quelle était, lui demanda-t-il, cette merveilleuse musique que vous jouiez ? Qui a pu en composer d’aussi surnaturelle ?

C’est moi, lui répondit-elle. J’improvisais, comme toujours. Je ne joue que quand je suis inspirée. Ce soir, je l’étais. Mais je crains que votre intervention n’ait tout gâché. Et ce ne serait pas, que je refuserais quand même de vous suivre. Jamais je ne jouerai pour l’empereur.

Et pour moi ? Pour moi qui vous aime autant que votre musique ? Autant que peut aimer un homme ? Pour moi qui vous adore ?

Elle le regarda, considéra ses beaux habits déchirés, ses bas griffés et tachés aux genoux, et elle fut suffisamment troublée pour marquer quelque hésitation. Il en profita. Il lui tenait fermement les bras. Il resserra encore son étreinte et dit :

De toute façon vous êtes à ma merci. Je suis plus fort que vous. Personne ici ne vous  viendra en aide.

Tout en parlant, il pleurait de honte. La jeune fille pleurait elle aussi.

Je suis bien malheureuse, dit-elle.

Je suis bien malheureux, dit-il.

Et il lui exposa le détail de l’affaire.

Ah ! s’écria la jeune fille, pourquoi vous soumettez-vous aux caprices de ce tyran ? Si vous m’aimez, fuyons ensemble.

Et ma famille ?

Et la mienne ? Puis, je croyais que vous m’aimiez plus que tout au monde.

Je n’ai pas dit cela.

Vous êtes lâche.

Peut-être, mais ce n’est pas seulement à moi que je pense. Si l’empereur n’entend pas de flûte demain soir, il passera sa rage sur quelqu’un, pas forcément moi : sur un de ses ministres, de ses serviteurs ou de ses courtisans. Comment vous appelez-vous ?

Lila.

Ô ma chère Lila, laissez-vous convaincre. Vous ferez votre bonheur et le mien ! Quant à votre famille, j’obtiendrai de l’empereur qu’elle loge au palais et ne manque plus jamais de rien. Vous ne savez pas quel prix il attache à son concert vespéral.

Je ne le sais que trop. Et comme il punit la moindre fausse note.

Vous n’en ferez pas. Vous penserez à moi, à vos parents.

Il y a autre chose, dit Lila.

Nous y voilà, pensa le grand chambellan.

Il avait senti la détermination de la jeune fille fléchir progressivement, tandis que demeurait, comme caché par un rideau, un obstacle d’une autre nature. Serait-il assez habile pour vaincre celui-là ?

Même si je joue juste, reprit Lila, l’empereur ne supportera pas un seul instant...

Quoi donc ?

Lâchez-moi. Vous comprendrez.

Plantant ses yeux dans les siens, elle recula d’un pas, porta la flûte à ses lèvres et préluda.

Le grand chambellan ne put retenir une exclamation de surprise et d’horreur.

C’est de loin que jusqu’alors il avait entendu Lila jouer. Maintenant il n’avait qu’à tendre la main pour lui prendre son instrument. Et il fut tenté de le faire, d’un mouvement réflexe. Car Lila, quand elle jouait, déformait si affreusement le bas de son visage, tordait ses lèvres en une grimace si odieuse que le spectacle en était intolérable. Comment un aussi charmant visage pouvait-il donner naissance à une telle monstruosité ? Les oreilles charmées, mais les yeux exorbités d’effroi, le grand chambellan dut faire effort pour s’empêcher de gifler la jeune fille, qu’il s’était mis à haïr autant qu’il l’avait aimée.

Arrête ! Tu le fais exprès ?

Ces mots lui avaient échappé. Il en sentait toute l’injustice, sans parvenir à la combattre, l’esprit troublé par la violence qu’il subissait, plein de rancœur contre cette gamine dont la fierté dissimulait une tare abominable.

Elle obéit. Son visage retrouva toute sa beauté. Mais il s’y superposait désormais, comme une brume infecte, une image de cauchemar.

Tu m’as trompé.

Vraiment, c’est ce que vous pensez ? Alors que j’ai tout fait pour vous ménager ?

Ce n’est pas possible, il y a sûrement un moyen d’arranger cela.

Indiquez-le-moi. Non, il n’y en a pas. Plus je cherche à corriger ce défaut, plus je l’aggrave, et mon jeu par ailleurs en pâtit.

Elle parlait avec franchise, tristesse et colère. À défaut de ressusciter son amour, les larmes qui coulaient sur ses joues inspirèrent de la compassion au grand chambellan, en même temps qu’il recouvrait son sens pratique.

J’ai une idée, dit-il.

 

 

Le grand chambellan n’occupait pas cette fonction depuis plus de dix ans sans quelque raison. Il sut persuader l’empereur que la jeune flûtiste qu’il avait recrutée pour remplacer la précédente, fort justement décapitée par Sa Majesté, jouait assez bien pour lui plaire, mais hélas ! était si laide qu’il en serait à coup sûr offensé. Pour pallier cet inconvénient, elle jouerait le bas du visage dissimulé par un voile.

Il sut, donc, lui faire accepter ce dispositif. Il passa toutefois une très mauvaise journée. Il était rentré tard dans la nuit, en compagnie de Lila et de sa famille, et il avait fallu loger tout ce monde dans ses propres appartements. Il n’avait pas dormi du tout. L’empereur de son côté avait eu le sommeil agité, malgré les soins de son apothicaire. Il le fit décapiter au petit déjeuner. Il devait ce jour-là recevoir des ambassadeurs ultramontains. Il les reçut mais les écouta à peine, et, comme son ministre des affaires étrangères lui signifiait que ce manque d’égards risquait d’être interprété comme une déclaration de guerre, il le fit décapiter. Il chassa une heure ou deux, dans la même forêt où le grand chambellan avait rencontré Lila, et le reste du temps se promena dans ses jardins, s’accordant une petite sieste à l’ombre du Tamarinier impérial.

Enfin le concert arriva.

Le dîner avait été des plus mornes. Le grand chambellan n’avait rien pu avaler qu’un verre de vin qui avait encore aiguisé les griffes de son angoisse. L’empereur, que n’avaient apaisé ni la chasse ni la sieste, s’était montré de très méchante humeur et avait dîné de fort mauvais gré, du bout des dents. C’est tout juste s’il ne fit pas décapiter son rôtisseur – et sut ainsi s’abstenir d’une erreur politique majeure, car un rôtisseur de ce talent, ça ne se trouve pas en claquant des doigts, ni même en coupant la tête des gens.

Le concert parut plaire à Guti Lepta, qui donna même les signes d’un léger assoupissement. Son entourage s’en inquiéta. Que l’empereur s’endormît pour de bon au milieu du concert était certes une façon comme une autre de marquer son approbation. Il n’était pas question en revanche que les musiciens se retirassent avant d’avoir achevé leur programme ni tout simplement s’arrêtassent de jouer avant le réveil de l’empereur, qui parfois ne dormait que d’un œil ou même feignait le sommeil, par perversité. Et ceux qui assistaient avec lui au concert (il était rare qu’il demandât à rester seul, et même alors il ne pouvait se passer de serviteurs ni surtout de sa garde rapprochée) devaient attendre – sans dormir – que le mélomane voulût bien les congédier.

Ce soir-là, donc, Guti Lepta semblait assez goûter le programme, jusqu’à ce qu’un des bassons du dernier ensemble (un octuor tout droit venu de la péninsule et qui officiait depuis deux lunes) le tirât brutalement de sa somnolence par un de ces canards !

Furieux, Guti Lepta fit signe au plus proche hallebardier de trancher la tête de tous les musiciens. Et, comme le hallebardier hésitait, il en trouva un autre pour décapiter l’indécis avant d’exécuter sa sentence.

Le moment était venu d’entendre la nouvelle flûtiste.

Malgré des années d’endurcissement, le grand chambellan était au comble de l’anxiété. On fit entrer Lila, le bas du visage voilé. Elle salua et se mit à jouer.

Tout le monde avait les yeux tournés vers l’empereur. On vit aussitôt qu’il était sous le charme. Comment ne l’eût-il pas été ? La musique de Lila vous transportait si haut, si loin, vous reliait si solidement à l’esprit universel qu’on éprouvait à l’entendre comme un orgasme supérieur et prolongé, et l’on se disait que mourir ainsi eût été la plus douce des morts.

Cependant Guti Lepta, séduit, fasciné par les yeux, les sourcils, le front de la flûtiste autant que par sa musique, se leva, s’approcha de Lila et souleva son voile. Elle, bien sûr, s’arrêta de jouer, et l’empereur vit le plus ravissant visage de jeune fille qu’il eût jamais contemplé.

Sa réaction fut terrible.

Quoi ! on s’était moqué de lui ! On avait osé lui cacher cette sublimité !

Fou de rage, il prit un sabre des mains d’un de ses gardes et trancha la tête du grand chambellan.

Puis il fit mine de frapper Lila, mais se retint. Quand même. Et la jeune fille mit cette hésitation à profit. Plongeant ses yeux dans les siens, elle joua.

Il recula d’épouvante, comme toute l’assistance.

Lila jouait.

Guti Lepta, toujours armé de son sabre, revint à la charge. Tant de laideur lui était insupportable. Il leva le bras.

Mais cette musique combattait si bien sa cruauté !

Mais cette vision l’attisait si bien !

Lila jouait, et, progressivement, l’empereur se sentit faiblir.

Il éprouva même comme un très léger remords – lui, Guti Lepta ! – en pensant à son grand chambellan, qui avait cru bien faire.

Une onde inconnue lui parcourut le corps.

Des images affolantes affluèrent en désordre sur la scène de son théâtre intérieur. Des images de lèvres sabrées, de têtes de mort jouant de la flûte, de mutilations, d’hybridations, d’ineffables métamorphoses. Il s’y mêlait des visions radieuses, de sommets enneigés dont la blancheur rivalisait avec celle du ciel, avec celle du plumage des êtres qui s’y mouvaient en une danse dont chaque figure tirait des larmes du plus profond de votre âme.

Lila jouait.

Plus rien n’existait que sa musique.

Guti Lepta ne s’appartenait plus.

Guti Lepta était en transe.

Puis Lila fit une fausse note.

 

 

 

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Publié dans Treize vendredis, 2

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Commenter cet article

GZ 25/05/2018 13:22

Impérial !

Louis Racine 25/05/2018 19:56

Trop aimable !