L’Œil de Bathurst, 4

Publié le par Louis Racine

L’Œil de Bathurst, 4

 

« Ça risque de prendre plus de cinq minutes. Tu vas devoir courir très, très vite.

– Pas autant que vous. D’ailleurs vous êtes déjà en retard. Mais peut-être que vous aviez pas l’intention d’aller gratter ce matin. »

J’ai crié de douleur. Jusqu’alors pourtant j’avais résisté.

« J’ai le temps. Une toilette rapide, un café, et en route.

– Il est quand même presque huit heures.

– Tu rigoles ? »

Brusquement c’est tout mon dos qui me faisait mal. J’ai regardé ma montre, et j’ai constaté deux choses à la fois : que les aiguilles n’avaient pas bougé depuis mon réveil, et qu’elles indiquaient non pas sept heures vingt-cinq, comme je l’avais cru, mais cinq heures moins vingt-cinq. Conclusion : je ne savais plus lire l’heure, et ma montre s’était cassée dans ma chute.

« OK, je file.

– Mais j’ai pas terminé.

– Tant pis ! Je renonce à tellement de choses en ce moment. Je peux te demander de fermer ? Désolé pour ton footing.

– Vous feriez mieux de passer la matinée chez vous à récupérer. Je dis ça, je dis rien. »

Je lui avais lancé un regard plus méchant que je ne l’eusse voulu. Elle m’a planté là.

« Je vous fais un café.

– Pas le temps !

– Mais si, enfin !

– Alors d’accord. Merci ! Te brûle pas ! »

Plus question de toilette. J’ai dû me contenter du minimum. Dans l’escalier, j’ai failli me vautrer et me suis rétabli de justesse. Marie m’attendait au bas des marches avec un mug.

« Je l’ai refroidi ce qu’il fallait. Sucre ?

– Pas le temps. »

J’ai bu d’un trait, attrapé mes affaires et foncé vers la sortie.

« T’es un amour. »

Tout en courant, j’essayais de réfléchir, pour déterminer quel chemin serait le plus rapide. D’ordinaire le raccourci méritait bien son nom, mais il se prêtait moins au sprint, et je risquais de tomber sur des gens promenant leur clébard, ma hantise. Je suis resté sur la route.

La gare était en vue quand une douleur aiguë à la hanche m’a obligé à m’arrêter. Aussitôt c’est mon pied qui s’y est mis, les deux douleurs ont convergé l’une vers l’autre et ont fait leur jonction, je me suis trouvé handicapé de toute la jambe gauche, conséquence probable de ma demi-chute dans l’escalier. J’ai réussi à me remettre en marche en claudiquant, puis petit à petit j’ai trouvé comment poser le pied pour diminuer le supplice, j’avançais lentement mais sûrement, ça m’a redonné un peu d’espoir, j’avais hâte de pouvoir m’asseoir dans le RER, justement il arrivait, j’ai accéléré, c’était encore jouable, j’y ai cru jusqu’au bout, jusqu’à ce que la rame me reparte pratiquement sous le nez, la prochaine passerait dans vingt minutes, c’était fichu pour être à l’heure au boulot.

J’étais encore dans la gare et ç’a été plus fort que moi, plus fort que la douleur, que la logique, il a fallu que je sorte sur le quai pour regarder mon train s’éloigner. Qu’est-ce que j’espérais ? Qu’il s’arrête pour que je puisse monter ?

Je me suis laissé tomber sur un banc et j’ai levé les yeux vers le tableau. Dix-huit minutes à attendre. Attendre pour être en retard, génial !

Échouer si près du but ! Je me suis demandé si c’était d’avoir bu ce café, mais évidemment non, ça m’avait pris trois secondes tout au plus, je ne pouvais pas en vouloir à Marie, et cette pensée m’a procuré un vrai plaisir, jusqu’à ce que je me ravise : elle savait très bien, elle, quelle heure il était. Et justement, mon téléphone a vibré, c’était elle.

« Alors, vous l’avez eu ?

– Non, je l’ai raté. C’est de ta faute. À vouloir jouer les infirmières...

– Mais ce culot ! La prochaine fois vous vous débrouillerez tout seul. Article vingt-deux.

– Je plaisantais. Tu as été parfaite. Et ce café était le plus beau jour de ma vie.

– C’est grave que vous soyez en retard ?

– Surtout si Germain est à l’heure.

– Vous voulez que l’appelle pour le retarder ?

– Tu ferais ça ? »

Sa voix a pris une intonation incroyable de maturité.

« Qu’est-ce qui pourrait m’en empêcher ?

– Merci, alors.

– De rien. Au fait, dites plus ce truc.

– Quel truc ?

– T’es un amour. Pourquoi pas un ange ? C’est complètement ridicule. Et après on s’étonne.

– Que quoi ?

– Que vous renonciez à tant de choses. Bon, je vous laisse, j’appelle Germain. Ah ! je me mêle peut-être de ce qui me regarde pas...

– Penses-tu ! Ce n’est pas ton genre.

– Non, hein ? Vous devriez demander à votre patron comment s’est passée sa soirée squash.

– Sa soirée quoi ?

– Vous vous rappelez pas ? Hier c’était mardi, il a joué avec mon père. Allez, à ce soir. Loupez pas le suivant. »

Elle a raccroché. J’étais secoué de tremblements. Il faisait pourtant plus chaud que tout à l’heure quand j’avais dormi dehors. Et voilà que je claquais des dents.

Ah ! non, pas ça.

Je me suis levé et j’ai fait quelques pas sur le quai, à grand-peine d’abord. Puis, posant de mieux en mieux le pied gauche, j’ai réussi à marcher presque normalement. Les tremblements en tout cas avaient disparu. Restait un sentiment de dégoût mêlé d’une joie bizarre.

Partout des pièges.

L’idée d’une trappe s’est imposée à mon esprit, et aussitôt je me suis senti chanceler.

Encore une chose que Marie avait dite.

Cette petite avait pris bien de l’importance dans ma vie. Je la retrouvais à chaque détour de mon labyrinthe mental.

Ça concernait le soupirail de la cave.

C’est à peu près comme ça que je m’étais figuré la trappe en question, et il me revenait brusquement que ce soupirail était ouvert en permanence.

L’ouverture était trop étroite pour un être humain, d’où la plaisanterie de Marie, mais pas pour un chat errant.

Ou autre chose.

Je me suis fait tout un film. J’imaginais un singe dressé à ouvrir les maisons de l’intérieur. Pour la porte d’entrée, il aurait du mal, vu qu’elle était fermée à clé, mais il pouvait manœuvrer les volets des portes-fenêtres et des fenêtres et en ouvrir les battants.

Puis cette histoire de singe m’a fait rire. N’importe quoi !

N’empêche qu’il valait mieux fermer ce soupirail. Si Marie l’avait remarqué, n’importe qui pouvait le faire. Cela dit, fermé, il ne constituait pas un obstacle digne de ce nom. Il eût fallu le doubler d’une grille. Encore des frais.

Pour la première fois, je prenais conscience de la vulnérabilité de cette baraque. Les pires failles étant celles que j’avais ménagées moi-même à l’adversaire par mes coups de masse énergiques et résolus.

L’adversaire ! Encore !

Il devenait vital de changer de sujet. Le train entrait en gare et il ne s’agissait pas que je me jette sous ses roues sur un coup de tête.

Je me suis raisonné, mais par précaution j’avais reculé d’un mètre et me tenais comme nonchalamment à un pilier.

Péniblement, je me suis hissé à bord. On n’était pas loin du bout de la ligne et la rame était peu remplie. J’ai pu occuper ma place préférée, ce qui m’obligeait à grimper à l’étage, mais j’y suis arrivé sans trop souffrir, et j’ai savouré ma position dominante et la vue qu’elle m’offrait sur le paysage. Il faisait un temps magnifique, j’aurais à tout casser un quart d’heure de retard ; pas de quoi fouetter un chat, intrusif ou non. Sauf ce problème de jambe, les choses ne se présentaient pas trop mal.

Les voyageurs se faisaient de plus en plus nombreux. À la station où il était descendu, j’ai vu monter le black de la veille. Il m’a salué de loin d’un grand sourire et s’est assis en me tournant le dos. Les autres voyageurs m’étaient tous parfaitement inconnus. On voyait que ce n’était pas mon train.

J’ai ramassé un gratuit abandonné sur une banquette et parcouru les nouvelles sans parvenir à m’y intéresser, mon indifférence culminant avec le Tour de France, qui venait justement de franchir le point le plus haut de l’épreuve. L’étape du jour, entre Carcassonne et Montpellier, s’adressait plutôt aux sprinteurs. On avait hâte d’être au lendemain et à l’ascension du Ventoux, cerise sur le gâteau du 14 juillet. Christopher Froome rééditerait-il l’exploit de 2013 ?

Je n’en avais strictement rien à battre, comme du Brexit, de la campagne de Macron ou de celle d’Hillary Clinton, en faveur de qui Sanders se désistait. Tout était plié d’avance, les choses réputées les plus sérieuses tournaient à la farce sous les yeux du monde entier, George Bush tenant la main de Michelle Obama dansait sur The Battle Hymn of the Republic pendant l’hommage aux policiers tués à Dallas. J’étais prêt à parier que Macron serait élu président, que Trump aussi et que Theresa May ne pourrait pas empêcher Boris Johnson de devenir un jour Premier ministre. Qu’est-ce que ça pouvait bien me faire qui gagnerait le Tour de France, Christopher Froome ou un autre, si l’une des compétitions les plus célèbres du monde n’était plus depuis longtemps qu’une affaire de dopage et de gros sous ?

Nous courions vers l’abîme.

J’ai quand même enregistré tout ce qui m’est passé sous les yeux, histoire d’avoir l’air au courant et de ne pas devoir mes informations à je ne sais quel collègue heureux de m’édifier devant des tiers ou, à défaut, en présence de la machine à café. Puis j’ai rempli la grille de sudoku, classée expert, le niveau de difficulté maximal. Ça m’a pris dix minutes. Je n’étais pas mécontent de moi. Ce qui m’a fait plaisir aussi, c’est de me dire qu’on était mercredi et qu’au retour j’aurais Le Canard enchaîné pour me tenir compagnie, avec les mots croisés d’ADN.

Avant de descendre, j’ai fait un petit signe au black, qui malheureusement regardait ailleurs. Ce minuscule ratage a tout fichu en l’air. À moins que ne ce soit ma douleur se ravivant. Je pouvais désormais multiplier par deux mon quart d’heure de retard, pour cause de claudication. Et en effet, je suis arrivé à la demie bien sonnée.

J’étais d’une humeur massacrante, ne croiser aucun fâcheux n’a pas suffi à m’apaiser. J’ai passé ma rage sur Ferdinand, le réceptionniste. Loin de me réjouir, même en secret, d’apprendre que Germain n’était pas encore là, je m’en suis pris à ce pauvre garçon, qui n’en pouvait mais, lui rappelant sa défaillance de la veille, dont il s’était pourtant racheté. Le voir baisser les yeux a mis le comble à ma colère, surtout quand j’ai compris qu’il avait moins honte de lui que de moi, moins de son incapacité à se défendre devant pareille injustice que de la mienne à la concevoir.

« Qu’est-ce que vous croyez ? » ai-je failli lui aboyer au visage. « Que je ne me rends pas compte que je suis un gros con ? Si c’est ça, vous vous trompez, et vous n’êtes pas près de renverser ce pouvoir qui vous méprise. Un peu de courage, bordel ! »

Au lieu de ça, j’ai gagné à grands pas douloureux mon bureau, que j’ai trouvé plus sinistre que jamais.

Je me suis effondré sur mon fauteuil, j’ai réveillé mon ordinateur et je m’apprêtais à lire mes mails quand j’ai aperçu une enveloppe posée sur la pile des dossiers à traiter en priorité. Elle contenait une feuille A4 que j’ai dépliée et au centre de laquelle était imprimée une tête de mort.

 

(À suivre.)

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