L’Œil de Bathurst, 9

Publié le par Louis Racine

L’Œil de Bathurst, 9

 

Si l’on peut appeler répondre débiter de vagues monosyllabes du haut de son mètre quatre-vingt-dix sans jamais baisser les yeux vers son interlocuteur, alors Lahouari a répondu à toutes mes questions, mais je ne suis pas remonté plus instruit pour autant. Le sourire en coin d’Adeline pour viatique. Seize étages de rumination, avec à l’arrivée cette tête à claques de Ferdinand et, pour couronner le tout, le retour subreptice de cette pensée que j’avais pris soin d’écarter tout à l’heure et que vous ne tarderez pas à connaître. Bref, je ne savais comment tenir le coup, et quand j’ai surpris Germain en train de regarder la télé sur mon ordi j’ai failli tout casser. Non mais juste une minute, a-t-il expliqué, il y a eu une alerte info, l’étape de demain va être raccourcie à cause du vent.

C’était tellement incongru que ça m’a calmé. J’ai quand même protesté du manque total de rapport entre le Tour de France et nos activités, indépendamment de ma personnelle indifférence à cette compétition comme à beaucoup d’autres.

« Pas très sportif, hein ? »

Ignorant cette nouvelle insolence, j’ai célébré les charmes du Ventoux, dont le sommet pouvait sans dommage céder la vedette au Chalet Reynard le temps que quelques godelureaux amusent la galerie, rappelé à Germain qu’il avait des traductions à vérifier, les lui ai copiés sur une clé USB, l’ai envoyé chez Courbebaisse se faire prêter un ordi pour la durée de son stage, lui ai dégagé pratiquement la moitié de mon bureau, et sans attendre son retour me suis noyé dans le travail.

Je ne sais donc pas avec certitude à quoi mon protégé a employé son après-midi, mais il m’a fichu une paix royale, les écouteurs aux oreilles, s’interrompant juste dix minutes à l’heure du goûter pour aller se chercher un soda et m’en rapporter un, délicate attention que j’ai saluée comme elle le méritait. À cinq heures dix, il m’a rendu ma clé – « J’ai mis les corrections en rouge, il y en a très peu » –, cinq minutes plus tard nous nous séparions dans le hall, nous souhaitant mutuellement un bon Quatorze Juillet devant l’œil goguenard ou inhumain d’Adeline et des caméras de Lahouari, puis Samantha est arrivée, m’a pris le bras comme par une vieille habitude et nous sommes partis.

« Au fait, je te ramènerai. »

Elle a eu un sourire craquant. Mais elle ne m’a pas laissé le loisir de rêver. Elle avait hâte d’en savoir plus sur la tête de mort. Ça nous a occupés jusqu’à la gare (où j’ai renoncé à mon Canard) et même jusqu’à l’arrivée de notre rame. Nous étions d’accord pour juger Lahouari capable de s’être laissé corrompre par Machuel et de lui avoir facilité les choses voire servi de go-between.

« Tu aurais dû m’en parler. Je me serais débrouillée pour accéder aux enregistrements vidéo. Il va falloir attendre vendredi. »

Comme pour le Canard.

« Je ne te connaissais pas ce pouvoir. »

Pour toute réponse,  elle a souri de nouveau et détaché ses cheveux.

Dans le train, la promiscuité et le vacarme ambiant nous ont contraints à communiquer par de simples œillades, propices à toutes les équivoques. Et quand, sur le raccourci à travers bois, nous nous sommes pris la main, je me serais contenté de garder le silence, mais Samantha l’a rompu pour me faire remarquer que j’étais plein de contradictions.

« C’est peut-être ce qui m’attire chez toi.

– Plus qu’une invitation à l’apéro ?

– Ça alors ! Monsieur joue sur les mots. »

Je me suis arrêté, elle aussi. Face à face, tout près l’un de l’autre, nous étions idéalement placés pour échanger un baiser. Je suis sûr qu’elle y a pensé.

« Deux nouvelles contradictions. La première, je vais te parler de moi, alors que ce n’est pas mon genre, tu l’avoueras. Et la seconde, c’est ce que je vais tapprendre, et que je viens seulement de découvrir. Tu as raison – ai-je enchaîné comme nous repartions –, je n’aime pas les jeux de mots, ça m’agace quand tu me sers tes petites interprétations psychanalytiques, je déteste les calembours. Or, étonnamment... »

J’ai dû faire un effort pour poursuivre.

« Je suis un grand lecteur du Canard enchaîné.

– Où il n’y a que ça.

– Surtout dans les mots croisés, et je me jette dessus. J’attends le mercredi avec impatience, parce que c’est le moment du grand défi. J’achète le Canard en sortant du boulot et je me donne la durée du trajet pour remplir la grille.

– Mais dis donc, on est mercredi.

– Je n’ai pas voulu...

– C’est mignon.

– Oui, enfin, je disais donc...

– Énorme contradiction, en effet.

– Tu te moques. »

Comment lui faire comprendre à quel point cette histoire me troublait ?

« Et attends, ça va plus loin que ça. Tu connais Alan Bathurst ?

– Non.

– C’est un poète. Lui aussi joue sur les mots. Tout le temps. Eh bien, j’adore ce qu’il écrit.

– Tu me montreras.

– Je vais d’abord te montrer la maison. »

Nous arrivions.

Je m’attendais à des exclamations de surprise, je n’ai pas été déçu. Il faut dire qu’en cette belle journée d’été la lumière du soir était particulièrement favorable. À peine avions-nous tourné le dernier bosquet :

« Non ! C’est là ? »

J’étais tellement ému que je n’ai su que hocher la tête.

« Attends mais c’est un château ! »

Tout juste si elle ne s’était pas mise à sautiller en battant des mains.

« Quel cachottier ! »

Bizarrement, ça m’a fait penser au soupirail. Le matin au téléphone j’avais oublié de demander à Marie de le fermer – les deux fois –, mais en y jetant un œil j’ai constaté qu’elle avait pris les devants.

« On voit que tu es heureux.

– Je ne suis donc pas si cachottier que ça. »

La porte s’est ouverte et Marie est sortie. Elle devait nous guetter. Elle a dévalé le perron.

J’ai bien senti que je n’étais pas le seul à être bouleversé. Elle n’avait jamais été aussi jolie. Je crois quand même que Samantha ne risquait pas comme moi de défaillir. Elle n’avait pas fait un bond de vingt ans en arrière.

Jamais Marie n’avait autant ressemblé à Barbara. Jusqu’à son épaisse chevelure brune flottant sur ses épaules. Et à cette jupe qu’elle portait.

Les deux femmes se sont serré la main. On aurait dit deux concurrentes d’un jeu télévisé. De les voir aussi proches l’une de l’autre m’a aidé à comprendre une chose toute simple. Elles s’étaient faites belles. Samantha depuis le matin.

Quant à moi, mes efforts pour rester naturel ayant bien sûr l’effet inverse, j’en étais réduit à souhaiter que Marie s’en aille le plus vite possible. Sans vraiment s’attarder, elle a pris son temps. Me donnant des précisions sur le repas, peut-être même des consignes. J’écoutais à peine ce qu’elle me disait. Cependant, faute de pouvoir ou de vouloir en savoir plus sur le retard de Germain, je l’ai félicitée pour le soupirail. « C’est peut-être pas une bonne idée, a-t-elle dit, s’il était resté ouvert il doit bien y avoir une raison, la ventilation ou autre, vous avez qu’à le fermer que quand vous êtes pas là. »

Puis elle m’a parlé du magnétophone qui traînait sur le palier et qui avait failli la faire tomber, mais rien de grave, elle l’avait mis dans ma chambre. Enfin elle est partie, sur un échange de bises.

« Encore une de tes cachotteries, a dit Samantha en la regardant s’éloigner. J’admire qu’elle ait pu faire le ménage dans cette tenue.

– Elle s’est peut-être changée.

– Peut-être ! Je crois que je vais devoir beaucoup boire pour oublier ta mauvaise foi. Qu’est-ce que tu m’offres ?

– Tu ne veux pas visiter d’abord, pendant qu’il fait jour ? »

Je l’avais vaguement perçue de l’extérieur ; une délicieuse odeur de cuisine nous attendait.

« Elle te fait la bouffe, en plus ?

– Tu vas pouvoir en profiter.

– Ah bon parce que... ?

– Ce n’est pas ce que tu avais compris ? »

Nous étions gênés tous les deux. Et, comme sur le sentier, assez près l’un de l’autre pour que nos lèvres se rencontrent à l’improviste. Cela ne s’est pas fait.

« Super, alors.

– Je te l’ai dit, je te ramènerai. »

Déjà elle était passée dans le salon.

« Wow ! »

Elle a donc visité. S’émerveillant. Parlant de son deux pièces. Sympa, certes, du cachet, bien situé, et puis un bon placement, mais petit, et bruyant. Tandis que là ! Et puis la question ménage était réglée, apparemment. Au passage, j’ai pu noter une nouvelle fois l’efficacité de Marie.

« Et cette chambre froide, alors ? »

J’avais prévu de faire le tour de l’étage dans le sens indirect, de manière à la garder pour la fin, ou presque, juste après la mienne, donc, laquelle a beaucoup plu à Samantha. Je me suis même demandé si elle n’eût pas trouvé tout naturel que nous cédions sans plus attendre à l’appel de la chair. Pour moi, j’en étais incapable tant que je serais le seul de nous deux à savoir ce qu’il y avait de l’autre côté de la cloison. Une expression s’est présentée à mon esprit que lui et moi avons chassée avec horreur : l’appel de la chair de poule. Stop !

« Qu’est-ce que tu as ? »

Je ne voulais surtout pas qu’elle attribue mon embarras à un désir mal assumé.

« Quand même, ça fait un peu con, non ? »

Je désignais mon étagère à petites voitures.

« Bah ! c’est une chambre de mec. Au pire, ça fait ado attardé. C’est pas forcément pour me déplaire. Toi aussi tu es sensible aux charmes de l’adolescence. »

J’ai montré que je goûtais la blague, ou que j’essayais, en faisant mine de lui balancer mon oreiller à la figure.

« Samantha, ai-je enchaîné, l’oreiller encore à la main, l’heure est grave.

– L’heure de l’apéro ? Grave !

– Sérieusement.

– Une autre heure, peut-être ? Celle de... ?  »

Elle était clairement prête pour une partie de jambes en l’air.

« Je vais te révéler un secret, qui risque de refroidir tes ardeurs. Pardon pour le jeu de mots.

– Quoi ? Tu es un serial killer ?

– Suis-moi. »

Un dernier regard sur mon Uher, que Marie avait posé sur ma table de nuit, et j’ai entraîné Samantha dans le couloir jusqu’à la porte de la chambre froide. J’ai tiré la targette.

« Après toi.

– Tu veux que j’entre dans un placard ? »

Elle n’avait pas fini d’ouvrir la porte qu’elle poussait un cri strident.

 

(À suivre.)

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