L’Œil de Bathurst, 13

Publié le par Louis Racine

L’Œil de Bathurst, 13

 

Engloutie, bel et bien.

Mais surtout, ce n’était pas ma maison.

Qu’elle fût rendue méconnaissable par son enfoncement dans le sol, l’hypothèse ne tenait pas. Les parties émergées m’en seraient demeurées familières.

Tandis que là...

Était-ce seulement une maison ? Ce machin biscornu, hérissé de tours et de poivrières ? Et dans quel état de délabrement ! J’avais cru voyager dans l’avenir, ce tableau me ramenait au passé, mais un passé jamais vécu, mort-né.

Quel cerveau avait pu concevoir pareille architecture ?

Je me suis approché de ce qui aurait dû être la fenêtre de ma chambre. Elle s’apparentait plutôt à une espèce de meurtrière. L’intérieur était obscur, alors que je me rappelais avoir laissé ma lampe de chevet allumée, comme le plafonnier de la chambre froide. Un horrible soupçon m’a tordu les tripes. Je suis retourné au trou dans le mur. Il béait sur d’épaisses ténèbres.

Au moment d’y passer la tête, j’ai eu un mouvement de recul. J’entendais dans mon dos la rumeur. Je n’en ai pas été sûr tout de suite, car les enveloppes dont je m’étais recouvert étouffaient quelque peu les bruits ambiants et perturbaient mon audition par leurs frottements, sans compter avec le sang qui me battait les tempes – et avec mon halètement. Je me suis immobilisé pour écouter de toutes mes forces. Pas de doute, c’était elle. Et, comme pour mieux me confirmer qu’il n’y était pour rien, le vent s’est levé, mêlant son lancinant hurlement aux accents de cette voix étrange, aussi impérieuse qu’inconstante, pathétique comme la flamme d’une bougie vacillant dans la tempête.

Pouvais-je faire marche arrière ? La chambre froide n’existait plus, remplacée par une sorte de puits. Mais c’est en moi qu’il s’est creusé à l’instant où j’ai compris mon erreur. Je m’étais pourtant promis de ne pas sortir sans m’être encordé. Mon étourderie m’avait privé de toute possibilité de retour. Quel plus grand danger, quelle menace plus effrayante, quelle terreur eût pu me convaincre de sauter dans cette nuit sans fond ?

Sous mes pieds, au contraire, le sol était stable. Le vertige naissait plutôt de profondeurs horizontales.

Rien ne bornait la vue que l’infini. Partout la même blancheur laiteuse, la même lumière diffusée par le même ciel de papier calque et réverbérée par le paysage comme par un abîme couché. Peu à peu je commençais à distinguer de vagues reliefs, infimes nuances, indiscrétions laissées sur le bristol par des doigts malpropres. La rumeur semblait provenir d’un de ces accidents.

Avant de me mettre en route, j’ai voulu regarder l’heure sur mon téléphone. Il était encore allumé, mais je n’avais plus aucune connexion. Évidemment.

J’ai quand même tenté la localisation, en pure perte. Je me suis hâté de remettre mes gants et mes moufles. Et je suis parti.

Mes pas s’enfonçaient à peine dans la neige durcie. Quand le vent et la rumeur se taisaient, j’entendais leurs crissements mêlés aux chuintements de mes oripeaux, au chuchotement incessant de mes divers bonnets et capuches. De temps en temps je me retournais, étonné à chaque fois par l’augmentation de l’écart. C’était comme si mes enjambées eussent compté triple, voire davantage, alors que mon harnachement ralentissait ma progression. Mais cet effet ne se manifestait qu’à l’aller. À l’inverse, la source de la rumeur ne semblait guère se rapprocher, quand elle ne paraissait pas reculer. J’étais condamné à ne pouvoir jamais rentrer chez moi. Ma maison n’émergeait plus qu’à peine du paysage, comme un chicot perçant un matelas de brume. Aviateur à pied, j’arpentais des nuages pétrifiés.

Il fallait que les bruits portassent très loin dans ces contrées pour que j’aie pu entendre la rumeur à une telle distance. À mesure que celle-ci diminuait – car elle diminuait, je n’eusse pas admis le contraire –, celle-là grandissait à peine, sans gagner en intelligibilité.

Pour me donner du courage et oublier la peur, je concentrais mes pensées sur des points positifs. J’en voyais au moins deux. Je n’avais pas du tout mal à la jambe. Un souci de moins. Mais me serais-je aventuré dans le Pays profond sans la certitude même illusoire de pouvoir courir si c’était nécessaire ? Autre satisfaction, toute relative, je m’étais suffisamment protégé contre le froid pour ne pas en souffrir à l’excès. J’évitais en revanche de prolonger mes réflexions, de m’aviser que ni ma résistance au froid ni ma mobilité ne me feraient retrouver le monde d’où je venais. Toutes deux du reste étaient liées, formaient un seul système, et fragile, car tôt ou tard je me fatiguerais.

J’avais bien essayé de fonder quelque espoir sur la rumeur, mais, plus j’avançais, plus je doutais qu’elle pût m’apporter le salut. J’allais à ma perte, et volontairement. C’était le troisième point positif. J’étais encore capable de résolution.

Quand même, je faiblissais. La tache grisâtre sur laquelle je fixais mes regards devait-elle donc me demeurer inaccessible ?

Les vociférations du vent formaient avec la rumeur une sorte de canevas sur lequel commençait de se détacher un motif. C’est du moins ce que j’ai cru d’abord, avant qu’une brève interruption de celles-là ne me fasse attribuer à celle-ci ce que j’avais pris pour une efflorescence sonore et qui en réalité constituait la teneur même du message.

La rumeur était un appel.

Depuis le début, probablement. Le même, toujours.

Je savais maintenant ce qu’elle disait.

C’était mon nom.

 

 

Tout à coup j’ai vu que j’étais arrivé à destination. Dans une espèce de repli du sol se blottissait une pauvre cabane, dont seule celle ou celui qui l’avait bâtie eût su dire de quoi elle était faite, à moins qu’il ou elle n’eût sombré dans l’amnésie ou dans la folie. Des planches peut-être, ou des bâches, des peaux, des plaques de métal ou de carton, le tout d’un gris maladif de fumée de cigarette. Étrange bijou que cette fumée solidifiée, tandis qu’une autre, de même teinte mais plus agile – si peu que ce fût – s’échappait d’un horrible tuyau planté là-dedans comme pour une trachéotomie de la dernière chance.

Je me suis baissé pour soulever quelque chose comme une trappe. Une bouffée de tiédeur a effleuré mon visage avec des audaces de toile d’araignée, la rumeur s’est faite plus aiguë et plus faible, un râle. Mes yeux fouillaient les ténèbres, où palpitait une lueur exsangue de feu mal éteint. Vite, entrer avant que cette maigre chaleur se soit évanouie. Avant même d’allumer la lampe de mon téléphone, je me suis laissé glisser dans l’ouverture, rabattant la trappe au-dessus de ma tête sur l’horreur du toit.

Tandis qu’une puanteur âcre, opiniâtre, suffocante s’insinuait à travers mes enveloppes protectrices jusqu’à mes narines et investissait mes fosses nasales, je distinguais peu à peu dans l’obscurité, sous un invraisemblable tas de haillons de toutes natures, une forme humaine, un corps allongé, parcouru de frissons. J’ai dénudé une de mes mains pour allumer ma lampe. J’ai eu beau en masquer le rayon de ma paume, l’être qui gisait là s’est détourné dans un violent sursaut qui semblait devoir lui coûter tout son restant de vie. Balbutiant des excuses, j’ai éteint. Puis, en attendant que mes yeux s’accoutument à la pénombre, j’ai hasardé ma main vers cette souffrance, prêt à la retirer aussitôt si mon geste devait déclencher quelque nouveau refus. On m’a laissé faire. Je sentais sous d’immondes étoffes vivre une idée de corps. Le visage même se cachait. Le silence s’était installé dans la cabane, dehors le vent gémissait. Je ne voulais rien brusquer, conscient que la petite flamme qui tremblait là pouvait mourir d’un instant à l’autre. La main posée sur ce qui pouvait être une épaule, je restais le plus possible immobile. Puis je me suis mis à chantonner des paroles d’apaisement : Je suis là. C’est tout ce que je parvenais à articuler, mais ces trois syllabes ont fini par produire leur effet. Lentement, au prix d’immenses efforts, le corps s’est retourné, révélant un visage.

Celui de Barbara.

Une Barbara défigurée par la misère et la maladie, par le malheur et l’abandon.

Toute différente de celle dont j’avais été amoureux. De celle que j’aimais encore à mourir.

Plus proche de celle...

Je l’ai prise dans mes bras et serrée contre moi.

Trop tard.

Je suis là.

Trop tard.

Pour elle. Pour nous.

Pour moi, peut-être.

 

 

Écoute, Marie, la suite de l’histoire, ce que je n’ai pas osé te raconter, me raconter. Dédaignant la planche de salut que tu me tendais.

Nous avions donc cessé de nous voir. Autrans resterait un souvenir, sombre et joyeux, éblouissant et triste.

Immortelle et fragile comme un film super-8.

Une nostalgie.

Que restera-t-il de l’héritage de l’oncle René, bricoleur génial et passionné au point qu’il fabriqua une caméra 16 mm avec laquelle il tourna de petites fictions qui ont enchanté mon enfance et des films de famille sur lesquels apparaissait mon père – son neveu –, seule image que j’aie connue de lui ? Que sont devenues ces traces du passé ? Que deviendront cette caméra super-8 et ce projecteur qu’il m’a offerts pour mes douze ans avec un stock de chargeurs au bord de la péremption, à une époque où déjà on peinait à les faire développer ?

Tu ne vois pas pourquoi je te parle de ces choses, parce que tu ne sais pas – tu ne peux savoir – ce que c’est que de vivre dans un monde qui se croit nouveau parce qu’il veut ignorer son passé.

Il y a dix ans, dix ans après Autrans, j’ai revu Barbara sur une aire d’autoroute. Elle faisait du stop, je venais de prendre de l’essence et m’apprêtais à manger un morceau. Je ne l’ai pas reconnue d’emblée, c’est elle qui m’a abordé, avec un grand sourire édenté. Les yeux enfoncés, le visage creusé, les cheveux ternes et clairsemés. Nous nous sommes attablés à la cafétéria, je lui avais offert le repas. Elle s’est jetée dessus, mais elle mangeait avec difficulté. Elle m’a donné des nouvelles. Après quelques années de vie commune, Frédéric et elle avaient rompu. Ils ne s’entendaient plus, s’étaient mis à boire, à se taper dessus, rapport à un enfant qu’ils avaient perdu. Je regardais cette femme que j’avais tant aimée, qui ne m’était plus rien, qui n’était plus rien pour personne, qui peut-être aurait pu redevenir quelqu’un pour moi, c’est de cela que j’ai eu peur. J’étais censé l’emmener à Tours. Elle est passée aux toilettes. Je suis parti sans l’attendre.

 

 

Barbara était morte en prononçant une dernière fois mon nom.

Je l’ai longuement tenue dans mes bras.

Jusqu’à ce que j’entende de la musique au dehors, et des rires.

Je suis sorti.

Il faisait nuit et je n’ai pas compris tout de suite où je me trouvais. Puis la lune se faufilant entre les arbres a révélé la forêt voisine de la maison.

La cabane avait disparu.

J’y avais laissé mon sac.

Au loin brillait la lueur d’un feu de camp.

Je crevais de chaud sous mes vêtements. Je me suis orienté comme j’ai pu, et j’ai pris ce qui m’a paru être la direction de ma maison.

J’avançais à tâtons, malcommodément, quand j’ai senti le danger.

Soudain, je me suis figé sur place.

Un énorme sanglier me barrait le passage.

Avant que j’aie pu imaginer la moindre parade, il a chargé.

 

(À suivre.)

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