L’Œil de Bathurst, 2

Publié le par Louis Racine

L’Œil de Bathurst, 2

 

Je n’avais toujours pas sommeil. Crevé, pourtant. La lune était maintenant couchée, je l’avais mise au lit en ressortant, attiré au dehors par je ne savais quelle nécessité, une idée qui m’avait traversé l’esprit. J’étais là, mon verre la main, à défaut de me redonner le moral le whisky m’aiderait peut-être à dormir, je n’avais pas allumé la lumière extérieure et celle du salon projetait sur la terrasse de grands rectangles jaunâtres, une fois de plus je m’étais dirigé vers l’arrière de la maison, c’est là que j’avais vu la lune assise au bas du ciel sombre sur le matelas plus sombre de la forêt, c’est là aussi que je m’étais rappelé cette pensée que j’avais eue, ah ! oui, pas bête. J’avais fini mon verre et j’étais rentré m’en servir un autre, le dernier, que je sirotais maintenant les yeux dans le vague. Pas bête, mais pas le moment.

Je m’en suis voulu de mon intempérance qui m’empêchait d’agir, puis j’ai compris que c’était l’ivresse elle aussi qui me faisait perdre de vue que, même et surtout en pleine possession de mes moyens (et du matériel adéquat) jamais je ne me serais sans précautions, voire sans certaine compagnie, lancé dans cette nouvelle expérience.

Laquelle ? Celle à laquelle peut-être vous auriez, vous avez pensé beaucoup plus vite que moi.

Vu de l’extérieur, le mur était resté parfaitement intact.

Et si je le perçais de ce côté-là ?

J’essayais de me figurer la chose. Une échelle suffirait, une double. Pas besoin d’échafauder.

J’ai toussé en riant dans mon whisky. Après la corde, l’échafaud.

Reprenons.

Donc, moi sur l’échelle, Jeff en bas, comme simple témoin et assistance morale. Et logistique : une échelle double, c’était typiquement le genre de matériel qu’il possédait et qu’il serait heureux de mettre à ma disposition. Il n’aurait rien d’autre à faire, il lui suffirait d’être sur pied. Béatrice pourrait venir elle aussi. Plus on est de fous.

Attention, j’en dirais le moins possible sur ce que j’avais vécu là-haut, là-bas. Je garderais ça pour moi, c’était mon problème, inutile d’embêter les copains avec cette histoire. Jeff serait tellement content de me voir m’attaquer à ce mur ! C’était ça l’important. Je le laisserais faire son expérience à lui. Je n’essaierais sûrement pas de justifier l’étrange idée d’opérer de l’extérieur ni de dissuader l’homme du métier de revoir d’abord la chambre. Impossible de lui dissimuler le travail déjà accompli. Il m’engueulerait d’avoir commencé sans lui, mais au fond mon esprit d’initiative et mon regain d’énergie lui feraient plaisir. Je ne pourrais pas non plus l’empêcher de passer la tête dans l’ouverture, lui qui avait rêvé du Pays profond et m’en avait livré le nom. Et si Béatrice était là, elle en profiterait elle aussi.

Je serais obligé de partager, mais eux devraient admettre les limites de leur rationalisme, sans que j’aie besoin de leur faire la leçon.

Je pouvais programmer l’opération pour le week-end prochain. Plus que quelques jours à attendre. Quelques nuits, malheureusement.

Mais non !

On était quoi ? Mercredi ? Je veux, mon neveu. Trois heures du matin, presque. Le lendemain, donc, c’était le quatorze juillet ! Jour férié ! Nous, on ne faisait pas le pont. Trop de boulot. Ça m’a renvoyé à quelque chose, à quoi ? Aqua ? Le plombier, bien sûr. Il devait venir vendredi. Je lui avais demandé pour le pont, osant supposer tout haut que la saison était calme dans sa partie, Ne croyez pas ça ! Entre les résidences d’été, ici aussi il y en a, et les propriétaires qui profitent des vacances pour les réparations on est débordés, cher monsieur, et en août ce sera pire. Quand je lui avais parlé de la chaudière il avait reconnu que je m’y prenais tôt mais tant mieux, ça le changerait de l’ordinaire. Si je comprends bien, avais-je conclu, j’ai eu beaucoup de chance que vous soyez disponible. D’être un ami de Philippe, surtout, avait-il corrigé. De fait, c’est mon obligeant voisin qui me l’avait indiqué en me conseillant de me recommander de lui.

Un ami de papa Campistron ? Je me sentais plutôt comme un pantin pour toute son aimable famille. Je les imaginais à table, se moquant gentiment de moi, ou à l’apéritif avec des gens qui ne me connaissaient pas, que je ne rencontrerais jamais et dont pourtant j’étais la risée, ou Philippe dégoisant sur mon compte au téléphone avec mon patron, un ami à lui, lui, un vrai.

J’avais de moins en moins sommeil. 

Quand j’ai vu ce qui restait dans la bouteille, j’ai estimé qu’il valait mieux la finir. J’en ai vidé le fond dans mon verre. Ah ! quand même, une bonne lampée. Puis j’ai eu honte. Que penserait Marie en trouvant le cadavre ? Je n’étais pas obligé de le laisser traîner, d’accord, mais si je remettais la bouteille en place elle verrait bien qu’elle était vide, et si je ne le faisais pas elle la chercherait, car c’était une fille d’ordre, presque aussi maniaque que moi. J’ai cru pouvoir la tromper avec de l’eau, grâce à la teinte foncée du contenant, mais c’était stupide, le liquide n’en apparaissait pas moins incolore. Alors, inspiré, j’ai pissé dans la boutanche, la remplissant au tiers à peu près. Ça restait crédible à tous les niveaux, ha ha. Il n’eût pas fallu évidemment que la gamine y mît le nez, mais pourquoi eût-elle fait ça, hein ? Pourquoi ?

Pourquoi ? Je criais ça en passant d’une pièce à l’autre, sans quitter le rez-de-chaussée.

Est-ce que ça s’entendait de là-bas ?

J’ai eu brusquement envie d’un bon café et je me le suis préparé en sifflotant. Cela faisait longtemps que je n’avais pas passé une nuit blanche, ce devait être la première fois depuis la mort de ma mère, là j’étais resté une semaine sans dormir, mauvais souvenir, tu parles, mais j’avais été surpris par ma résistance et surtout, à certains moments, j’avais connu une espèce de légèreté extraordinaire, je m’étais senti flotter au-dessus des réalités, comme ivre, mais d’une ivresse dénuée de toute forme de pesanteur, morale en particulier, totalement incompatible avec l’angoisse ou la mauvaise conscience.

Si je ne pouvais en dire autant de mon état actuel, quand même, ça n’allait pas trop mal. Et puis j’aurais le lendemain pour me remettre. Car j’avais réfléchi. Jeff ne serait pas encore sorti de l’hôpital, or j’avais besoin de lui et de son échelle. Pas question de faire appel à Philippe. C’était vraiment le dernier avec qui je me serais associé, même de loin, dans l’aventure.

Ce type ne serait jamais un ami. Il eût fait des efforts en ce sens que je n’en aurais pas voulu.

Les heures qui me séparaient du matin et de mon départ pour le boulot, c’était un peu comme le reste de whisky tout à l’heure, il y en avait plus que je ne l’avais cru. J’ai dû trouver à m’occuper, mais je ne regrettais pas ma décision. C’était la sagesse : la journée serait longue, je m’en tapais, j’aurais tout le jeudi pour récupérer. Entre-temps, c’est vrai, il y aurait eu une autre nuit, et j’étais parti pour ne pas la passer au lit, ça ferait deux nuits blanches de suite, je m’en sentais capable, plus que de me coucher dans une maison peu sûre. Le jour, aucun problème. Voilà pourquoi on percerait samedi. Le matin. Ce serait l’idéal. Après quoi on fêterait tout ça, la fin du cauchemar, le rétablissement de Jeff, on trinquerait à l’amitié. La vraie.

En entrant dans le salon, avant de rallumer, j’ai cru voir que le ciel commençait à s’éclaircir à l’est, mais je n’en aurais pas juré. En revanche le dernier quart de la nuit était bien entamé et l’angoisse le cédait suffisamment en moi à la curiosité pour que je me demande si je ne devrais pas monter tendre un peu l’oreille, et même, pourquoi pas ? essayer d’enregistrer la rumeur, maintenant qu’elle était devenue plus audible. Je me disais qu’un enregistrement de qualité, comme le permettait l’appareil, serait peut-être exploitable, qu’en amplifiant le volume à l’écoute et en essayant différentes vitesses j’en tirerais peut-être quelque chose. L’idée qu’on eût passé l’heure où se produisait habituellement le phénomène n’était pas de nature à me faire reculer, au contraire. Je me serais accommodé d’un échec. Et puis ça m’intéressait de tâter du Pays profond à un moment où je ne l’avais jamais fait, ça vous avait un aspect expérimental qui n’était pas pour me déplaire.

Bref, j’ai pris mon petit Uher et je suis retourné dans la chambre froide.

Arrivé devant la porte, j’ai eu un choc en trouvant la targette tirée.

Encore ces conneries ?

Je ne pouvais pas avoir oublié une protection aussi élémentaire maintenant que la chambre était en communication directe avec l’inconnu.

La porte ne pouvait pas non plus avoir été déverrouillée de l’intérieur.

Alors ?

Il n’était pas tout à fait improbable que j’aie pris la décision de braver le sort, comme pour mieux me prouver à moi-même la solidité de mon rempart.

Pas tout à fait improbable, mais très douteux. Je me rappelais m’être dit en redescendant qu’un adversaire suffisamment motivé, costaud ou imaginatif pourrait venir à bout de mes défenses.

Pourquoi ne me rappelais-je pas mes gestes avec la même précision ?

Avais-je tout simplement, perdu dans mes pensées, commis une négligence ? Une étourderie ?

Mais pourquoi imaginer un adversaire ? Un ennemi ?

Une onde de chaleur m’a envahi, tandis que je faiblissais sur mes jambes.

La porte ne pouvait pas avoir été déverrouillée de l’intérieur, mais si c’était moi le fautif, j’avais ouvert la voie à... je ne savais quoi.

J’ai posé le magnétophone sur le plancher, pour avoir les mains libres, sans doute, et j’ai tâché de me figurer la suite des événements, de manière à être le moins possible surpris. Par exemple, j’ouvrais, je constatais que mon installation avait été déplacée, que le trou béait sur le Pays profond, laissant entrer une lumière insoutenable.

À moins qu’il ne fasse nuit là-bas aussi.

Soit je serais fixé dès l’ouverture de la porte, soit je me dépêcherais d’allumer pour regarder dans la pièce.

Mais ouvrir la porte ! Rien que ça ! Si encore j’avais pu la pousser du pied d’un coup sec, quitte à lui faire heurter violemment la cloison ! Je risquais plutôt de me la prendre en pleine poire. À peine entrouverte, elle pouvait libérer des forces irrépressibles.

Je savais que j’étais loin d’avoir atteint le summum de la terreur, mais je me contentais largement de l’épreuve présente. C’est à peine si j’osais poser les yeux sur la poignée, trop sûr de défaillir si je la voyais ou même seulement croyais la voir s’abaisser.

J’ai bondi en arrière, m’assommant presque contre le chambranle de la porte de la salle de bains. Non que rien se fût produit, mais parce que je venais de prendre conscience que peut-être le mal était déjà fait. Sans que je m’en sois rendu compte.

Depuis le percement du mur, je n’avais cessé d’aller traîner dehors, comme pour faciliter l’accès de ma maison à qui voudrait.

Mais quel con !

Je n’ai plus eu la force de lutter. Vite, j’ai repoussé la targette et foncé dans l’escalier. Poursuivant sur ma lancée, j’ai cavalé jusqu’à la porte d’entrée, elle était verrouillée, je n’avais pas pu m’en empêcher, mais elle était fermée à clef aussi, ça m’est revenu, j’avais fait ça, c’était rare que ça m’arrive, ça tombait mal, ne pas m’affoler, ne pas me retourner même, tandis que je sentais comme une avalanche couler jusqu’à mon dos, vite, pas de panique, mes clés, elles se coinçaient dans ma poche de pantalon, vite, je sentais une haleine glacée me pénétrer, enfin j’ai ouvert la porte, l’ai franchie, claquée derrière moi, puis j’ai dégringolé le perron et couru jusqu’au garage, dont je n’avais pas la clé, c’est vrai, mais du moins j’ai pu m’adosser au mur et regarder derrière moi.

Tout était calme. Les vitres dépolies filtraient la lumière de l’entrée. Une image probablement accueillante pour d’autres mais qui me serrait le cœur, car j’avais l’impression d’avoir abandonné mon domicile à des étrangers. À tout moment je m’attendais à voir se profiler une silhouette derrière les barreaux, ou une ombre se projeter sur le gazon par la fenêtre de la cuisine restée éclairée. Ça non plus, ça ne me ressemblait pas. On aurait dit que j’avais voulu me montrer grand seigneur avec mes hôtes.

Mais quels hôtes, à la fin ?

Soudain j’ai reçu un choc qui m’a fait chanceler, tandis que me sautaient à la mémoire ces vers de Bathurst :

Le coup viendra
d’où tu ne l’attends pas

 

(À suivre.)

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Publié dans L’Œil de Bathurst

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