L’Œil de Bathurst, 3

Publié le par Louis Racine

L’Œil de Bathurst, 3

 

Un choc moral.

D’une violence inouïe.

Le crépi du mur me becquetait le dos. À un mètre de moi sur la droite, la porte du garage, la petite porte, celle pour les piétons – l’autre se manœuvrait avec une télécommande qui restait en permanence dans la voiture –, me narguait.

J’en étais malade.

Moi, m’abuser à ce point !

J’avais beau me repasser en esprit mon raisonnement, dans l’espoir d’y trouver un point d’appui, je devais me rendre à l’évidence : ça ne tenait pas debout.

Je parle de ce délire autour des clés.

Comment avais-je pu imaginer – et, le plus fort ! en m’enorgueillissant de mon habileté ! – un système aussi boiteux ? Gangrené, pourri à la base ? Je ne le voyais que trop maintenant ! Honteux et confus !

Et pas la plus petite goutte de whisky pour me consoler.

À moins d’aller crier soifine chez les Campistron. Votre whisky dégueulasse, là – quoique cher –, je m’en contenterai ! Non, non, pas de verre, juste la bouteille. Pouah ! C’est de la pisse !

Me râpant le dos, parce que retardé par les aspérités du crépi mon tee-shirt l’avait laissé à vif durant toute la descente, je m’étais affalé au pied du mur, et à travers mes genoux, mon pantalon puant la sueur, je contemplais mon chez-moi déserté.

Où était-il, l’ennemi, hein ?

Mon pire adversaire c’était moi ! À supposer qu’il eût fallu réellement combattre, quel secours pouvais-je attendre d’une intelligence aussi défaillante ?

Franchement, un double de la clé du garage pour en avoir une sur chacun des deux trousseaux ! Ça m’aurait permis d’y entrer, c’est vrai. Et après ? Un autre exemplaire sur l’autre trousseau, avec celles de la voiture, bon, j’aurais pu y dormir. Mais avoir les deux trousseaux en permanence sur moi, non, merci ! Et tout à l’heure, il était bien question de ça ! Qu’est-ce que ça m’aurait apporté qu’il y ait une clé sur chaque trousseau si je n’en avais aucun des deux sur moi ?

Hein ?

Je n’y avais vu que du feu. Et maintenant je me tapais la tête contre le mur derrière moi, mes cheveux commençaient à s’imprégner d’un liquide chaud.

Je me suis endormi.

Quand je me suis réveillé, j’avais mal partout. La première idée qui m’est venue c’est que je n’allais pas pouvoir me relever, que tout inconfortable qu’elle était j’avais intérêt à garder ma position plutôt qu’à essayer d’en changer – au risque de rompre mes dernières attaches avec la vie.

J’étais couché en chien de fusil sur l’espèce de trottoir en ciment qui bordait le garage, le dos contre le mur, face à la maison, dont les premiers rayons du soleil caressaient le toit-terrasse, et dont la masse crayeuse m’a paru énorme.

J’étais propriétaire de ce machin-là ?

Mes angoisses de la nuit avaient disparu. J’aurais même pu croire à un cauchemar. Mais ce n’était pas nécessaire ; j’étais prêt à affronter la réalité. Ce mur crevé, par exemple, cette ouverture sur un ailleurs d’une profondeur insoupçonnée, vertigineuse : une anomalie, certainement, mais rien de vraiment affolant. La preuve : j’avais toute ma tête. Je ne dirais pas que cette histoire me laissait maintenant indifférent ; simplement, je ne m’en faisais plus une montagne.

Une chose qui, partant, me paraissait prématurée, c’était d’intervenir de l’extérieur. Rien ne pressait. Mieux valait attendre que Jeff soit au mieux de sa forme. En revanche, appeler le notaire et lui demander ce qu’étaient devenus les plans de la maison, ça ne pouvait pas attendre. Je m’y emploierais dès mon arrivée au boulot. Au fait, quelle heure pouvait-il bien être ? J’ai regardé ma montre, moins inquiet que confiant, et j’ai vu que j’avais largement le temps de me préparer. Le moral revenait avec la sagesse. J’ai repensé à la bouteille de whisky, à cette façon baroque et surtout stupide que j’avais eue de masquer mon intempérance. Je me suis promis de faire disparaître une preuve aussi accablante  d’une faiblesse plus méprisable encore. D’assumer.

Brusquement j’ai entendu une voix. Il m’a semblé que quelqu’un se dirigeait vers le portillon et s’apprêtait à entrer dans le jardin. En deux secondes j’étais sur pied. Ce mouvement dont j’avais craint qu’il me coûte de douloureux efforts, je l’avais effectué d’un seul élan. J’en étais tout étourdi, et j’ai dû m’appuyer contre le mur.

Fausse alerte, on longeait simplement la haie.

Qui ?

C’était la voix de Marie. Où allait-elle de si bon matin ?

Au moins, elle m’avait aidé à me relever.

Elle ne m’avait pas vu. Ni elle ni la personne qui l’accompagnait. Pourtant j’avais le sentiment qu’elle était seule.

J’ai compris. Elle téléphonait.

Arrivée à l’endroit où la haie touchait le mur du garage, elle s’est arrêtée. Mon cœur battait à tout rompre. Elle était à moins de deux mètres de moi. Je toussais seulement – j’en avais une de ces envies ! –, elle m’entendait.

La gorge me brûlait, les larmes me montaient aux yeux, Marie a brusquement haussé le ton :

« Mais c’est n’importe quoi ! J’ai jamais dit ça ! T’es trop un connard ! »

Je n’en pouvais plus, j’ai toussé un bon coup. Elle prendrait peut-être cela pour un signe de discrétion.

Quand elle m’a vu, j’ai eu la nette impression à son regard qu’elle était justement en train de parler de moi.

« Je te rappelle. »

Elle a ôté ses écouteurs, tourné vers moi son visage où les dernières traînées de colère s’estompaient. Je me suis approché, du pas le plus nonchalant possible.

« Hello ! Tu es bien matinale.

– C’est la bonne heure pour courir. »

Elle s’est hissée sur la pointe des pieds, m’a examiné.

« Ne te gêne pas.

– Vous avez passé la nuit dehors ?

– Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

– Votre dégaine. Tournez-vous.

– Pourquoi ?

– Pour voir un truc. »

J’ai obéi. Je me sentais soudain libéré d’un poids.

« C’est quoi ce tee-shirt plein de sang ? Vous vous êtes promené dans la forêt et vous avez été attaqué par un sanglier ? Il y en a, sérieux. Non, je sais. Vous êtes sorti en oubliant vos clés et vous avez essayé de rentrer par le soupirail de la cave.

– Tu ne manques pas d’imagination.

– En vrai, montrez-moi. »

Docilement, mais sans prolonger l’exhibition, je lui ai découvert mon dos.

« Tss... Vous allez pas rester comme ça. Il faut vous désinfecter. Vous avez la clé de chez vous ou pas ?

– Bien sûr.

– Sinon je serais allée chercher la mienne. J’arrive. »

Et elle a fait demi-tour jusqu’au portillon. Avant que j’aie compris ce qui se passait, elle avait bondi par-dessus et atterri dans l’allée.

Rien à voir avec mon mouvement réflexe. Il y avait tant de grâce et d’aisance dans ce saut que j’en ai eu un sanglot. Silencieux, par chance.

Elle a éclaté de rire.

« Vous pourriez pas en faire autant, hein ? Venez, je vais m’occuper de vous.

– Mais tu devais courir.

– Oh ! c’est bon. J’en ai pour cinq minutes. Vous avez de l’alcool ? En plus de celui que vous buvez ?

– J’ai dû en garder un peu en réserve. »

Des fossettes que je ne lui avais jamais vues mais que je connaissais par cœur, qui appartenaient à quelqu’un d’autre et à un passé perdu se sont creusées assez haut dans ses joues. Elle rayonnait de bonne humeur et de santé. Je l’ai devancée pour lui ouvrir. En passant tout près d’elle, j’ai éprouvé du désir. Cela faisait si longtemps que ça ne m’était pas arrivé dans la vraie vie. Et il fallait que ce soit avec cette gamine. Avec la fille de Campistron.

« Tu es sûre ?

J’ai immédiatement regretté ma question, qui ne voulait rien dire, ou plutôt dont il valait mieux qu’elle ne veuille rien dire. Elle l’a quand même comprise, sans dommage pour moi.

« Mais oui, j’aurai qu’à courir plus vite. »

J’ai failli répliquer « Plus vite que moi ? » et je me suis retenu. J’ai bien fait.

« Dites donc, je sais pas qui fait le ménage ici, mais quel bazar ! »

Elle avait longé l’entrée jusqu’au salon, où elle était allée droit à la bouteille bien en évidence sur la table basse.

« C’en est une autre ! Déjà ! Vous charriez !

– Comment ça ?

– La dernière était moins remplie. Vous en avez entamé une nouvelle.

– Marie ?

– Oui ?

– Tu sais quoi ?

– Non, mais vous allez me le dire. »

J’ai saisi la bouteille avec un dégoût sincère et je me suis dirigé vers la cuisine, où je l’ai vidée dans l’évier. Marie m’avait suivi et a franchi le seuil juste comme je terminais.

« C’est malin ! C’est pas comme ça que vous arrêterez ! Vous allez vous ruiner tout court en plus de vous ruiner la santé. D’ailleurs ça sent l’urine. Vous êtes pas en train de nous couver quelque chose, au moins ?

« Marie, je te trouve... »

Mais je n’ai pas su choisir le mot. Il y en avait trop, et aucun ne se détachait de la masse, ne s’imposait comme plus pertinent, plus évident.

« Les compliments, ça attendra. Je vais d’abord vous soigner. On monte ? »

Là encore, je me suis gardé de toute allusion déplacée. Si quelque chose a pu lui sembler suspect, c’est la hâte que j’ai mise à lui passer devant, décidé à m’interdire un trop charmant spectacle. Une fois dans la salle de bains, je ne me suis plus retourné, lui tendant la bouteille de désinfectant par-dessus mon épaule et relevant mon tee-shirt d’un geste aussi peu libidineux que quand on dénude son bras pour une prise de sang. Je sacrifiais suffisamment à la politesse en lui parlant dans la glace.

« Vous vous êtes drôlement arrangé. Vous êtes vacciné contre le tétanos ?

– Je suppose.

– Tous les mêmes. Attention, ça va piquer. »

Je la regardais opérer, ému par ce front parfaitement lisse et cependant concentré, admirant l’arc ferme et délicat de ces sourcils, leur sereine puissance, comme d’un ciel pur.

« Tu prends ton téléphone pour aller courir ?

– Je pourrais pas m’en passer, avec ma musique et toutes mes applis.

– Tu n’avais pas l’air contente tout à l’heure. Tu as des soucis ?

– J’aimerais mieux qu’on parle d’autre chose.

– De quoi ?

– De Barbara, par exemple. »

 

(À suivre.)

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