L’Œil de Bathurst, 12

Publié le par Louis Racine

L’Œil de Bathurst, 12

 

Enfin seul !

Enfin, seul...

Il n’y avait pas eu d’esclandre. Papa Campistron avait montré une colère froide. On ne savait si elle était plutôt dirigée contre sa fille ou contre moi. Je n’avais pas cherché à nous défendre, puisque nous n’avions rien à nous reprocher. À part d’avoir éclusé chacun trois bières (Marie ayant fini la sienne) dont les cadavres faisaient une mini-forêt entre nous. Il n’avait pratiquement rien dit, les engueulades ce serait pour plus tard, Il faudra qu’on parle, tous les deux, m’avait-il juste lancé, Marie l’avait suivi sans broncher, ils avaient vaguement commencé à donner de la voix sur le chemin du retour, peut-être ne seraient-ils pas couchés avant un moment, c’était leur problème.

Ça m’ennuyait bien un peu, cette histoire. Surtout une des rares choses qu’il avait dites : On fait pourtant le maximum.

Cette phrase me tournoyait dans le crâne à me filer la gerbe, et sans un gorgeon de whisky je ne voyais guère comment retrouver mon équilibre. Je me suis installé au salon pour siroter tranquillement mon breuvage en relativisant, et j’ai d’abord eu bon espoir de reprendre le dessus, j’étais même près de sourire de cette suite de péripéties, quand tout à coup j’ai compris.

On fait pourtant le maximum. Marie aussi, à sa manière. Mais manifestement il ne l’incluait pas dans ce on. En revanche...

Ah ! les braves gens.

Je m’étais relevé en sursaut et je tournais comme un fauve en cage devant mes baies vitrées, rêvant de voir émerger de la nuit le visage d’un Germain, d’un Groseille ou d’une Parenty. Ils auraient été bien reçus ! Même chose pour Campistron. Qu’il s’avise de revenir me faire la leçon ! Si je ne fonçais pas moi-même tout de suite lui dire ma façon de penser, c’était pour ne pas m’immiscer dans ses relations avec sa fille. Pour ne pas verser dans leur ignoble travers. Je ne me mêlais pas des affaires des autres, moi.

Ce maximum était le comble.

Il avait un regard, un nom, un corps et un numéro de téléphone.

Son zéro-six ! Et si je l’appelais maintenant, la petite Chloé, hein ?

Je m’en sentais capable, le pire.

À vrai dire, je me sentais capable de tout. Or il y avait peut-être plus urgent que de moucher les indiscrets. Les indélicats.

Il y avait la suggestion de Samantha.

Elle, je n’ai pas hésité à l’appeler.

Je doutais qu’elle réponde. Elle l’a fait assez vite. Manifestement joyeuse et bien entourée. Je ne comprenais rien de ce qu’elle disait. J’ai crié au petit bonheur, Pas de problème, juste content de te savoir à bon port, profite ! puis j’ai raccroché. Le silence est revenu, aussi brutal que la musique. J’ai vidé mon verre. Mon téléphone a vibré. Elle avait pris la peine de m’envoyer un texto : merci. Sympa.

Merci à elle. J’allais suivre son conseil.

Un autre message est arrivé. Il était de Marie : DSL. J’ai répondu comme il convenait : TKT. Elle avait donc fini de s’expliquer avec son père. Je suis retourné dans la cuisine, je n’ai pas allumé, et j’ai vu une fenêtre éclairée chez eux, dans un chien assis. Une svelte silhouette s’y profilait. Je n’ai pas voulu en faire davantage. J’avais confiance en Marie, mais notre complicité ne pourrait aller plus loin.

J’avais aussi trois messages vocaux. Marjorie avait appelé dans la soirée, sans doute pendant que je montrais la maison à Samantha. Elle se proposait de passer me faire un petit coucou le lendemain en fin de matinée, juste comme ça. En attendant ma réponse, elle espérait que j’allais bien et que je me plaisais dans mon domaine. À très vite, bisous. Suivait Béatrice. Elle viendrait courir dans le coin et se laisserait bien offrir un café vers les dix heures si j’étais chez moi. Enfin Jeff donnait de ses nouvelles. Pas de problème, il sortirait vendredi matin comme prévu, par contre il ne pourrait pas m’aider dans mes travaux avant un moment, à part superviser les opérations, il disait ça pour le cas où j’aurais eu l’intention de démarrer le prochain week-end. J’allais peut-être donc devoir tout remettre à septembre, à moins que je dégote un artisan rapide et fiable et disponible dès maintenant, mais il n’y croyait pas.

J’ai répondu par trois SMS : OK pour 11h. Bisous. OK bisous. OK pour reporter. Venez dîner vendredi ou samedi. Bises.

Il était temps de monter mesurer la chambre froide.

Trouver mon mètre, prendre des mesures, je m’efforçais de surnager dans ce cloaque de calembours, mais l’ennemi réclamait sa nourriture, et sa nourriture c’était ma raison. Je savais comment mettre fin à mon supplice. Un grand verre de whisky bu d’un trait me sauverait pour un moment de ces attaques sournoises. Soit je déchaînerais une telle tempête d’à-peu-près que je n’aurais qu’à lâcher prise et à me laisser ballotter jusqu’à ce que toute cette démence s’épuise d’elle-même, soit, miraculeuse, une soudaine accalmie endormirait les démons.

En outre, ou en bouteille, ce remède me garantissait contre le froid. Perversité encore que ce prédateur qu’on ne sent pas venir et qui vous vole un orteil, un pied avant que vous vous en soyez rendu compte.

J’ai eu vite fait.

Par acquit de conscience, j’ai inscrit les résultats sur mon téléphone, puis je suis ressorti.

J’avais commencé par le placard. Pourquoi ? aucune importance. J’allais maintenant mesurer ma chambre, du moins la partie de celle-ci qui flanquait le placard. Planquait le cafard ? La contrepèterie battait de l’aile. Et le whisky n’avait pas servi à grand-chose. Sauf pour la sensation de froid. Supportable, du moins le temps de l’opération.

Je suis parti de la porte et j’ai avancé vers le mur. Mon cœur battait violemment, mais j’ai eu un véritable choc en atteignant le but plus tôt que prévu.

Ma chambre était moins profonde que l’autre. D’une trentaine de centimètres.

Les tempes martelées, je suis retourné dans le placard. Puis dans ma chambre. Pas d’erreur pourtant. Je suis allé mesurer la chambre d’amis qui faisait pendant à la mienne, de l’autre côté de la chambre froide. Même profondeur que la mienne, à quelques millimètres près.

Je me suis resservi un whisky.

Le mur avait-il été doublé ? Pour faire obstacle au froid ? Cela aurait voulu dire que la totalité de la façade nord était en contact avec le Pays profond. Mais, dans ma chambre comme dans la chambre d’amis, comme dans celle du rez-de-chaussée, située exactement sous la chambre froide, elle était percée d’une fenêtre donnant sur la forêt. L’idée m’est venue de mesurer l’épaisseur du mur à l’emplacement des fenêtres. Des trois. J’obtenais un peu plus de quarante centimètres. Or, pour l’avoir défoncé, je savais que le mur du placard en mesurait à peu près autant.

Ce que j’éprouvais n’a pas de nom.

Un mélange de dégoût, de colère et d’épouvante.

Il m’eût fallu du repos, mais comment dormir dans ces circonstances ? Dans cette maison ?

J’ai sérieusement envisagé de me réfugier dans ma voiture, en emportant la bouteille de whisky pour l’indispensable night cap.

Cependant un espoir m’est venu. J’ai consulté ma messagerie.

Aucun des trois destinataires de mon mail ne m’avait répondu. Et cela ne risquait pas d’arriver avant un moment. Au Vietnam, il était cinq heures du matin.

En descendant chercher la masse à la cave, je me suis avisé qu’un des soupiraux se trouvait justement à la verticale de la chambre froide. Ça m’a donné l’envie de reprendre toutes les mesures.

Cette fois elles étaient identiques.

Mon soulagement n’a duré qu’un bref instant. Ou la maison se payait ma tête, ou c’est moi qui débloquais. Était-il cependant raisonnable de croire à la première hypothèse ?

Je replongeais. La sensation d’une présence toute proche s’accentuait, devenait franchement oppressante. Elle avait commencé à m’envelopper comme l’araignée sa victime. Passer le reste de la nuit dans ma voiture m’apparaissait de plus en plus la seule solution. Je l’ai pourtant repoussée. Aller m’enfermer dans cette boîte elle-même prisonnière ! Mais alors quoi ? Rouler ? Où que j’aille je me serais senti à l’étroit. Le problème, c’était la nuit. Alors que...

Mais céder à cet appel !

J’allais et venais, d’une pièce à l’autre, d’un étage à l’autre, la bouteille à la main. Tantôt allumant, tantôt éteignant les lumières. J’ai mis de la musique, un vieux vinyle de jazz-rock que je connaissais note par note, je n’ai pas dépassé la première minute, j’ai arrêté le bazar et repris mes déambulations. Agile, alerte à part ça. Quelle sciatique ?

De la fenêtre de ma chambre, j’ai aperçu une lueur au cœur de la forêt. Encore un piège. J’ai pris mes jumelles. En fait de sortilège ou de fantasmagorie, c’étaient quelques fêtards (Germain et sa clique ?) autour d’un feu de camp. Les petits cons ! J’ai ouvert la fenêtre. Eux, ils n’étaient pas près d’arrêter leur musique, dont les échos toussaient dans la nuit, nauséabonds. J’ai appelé les pompiers, vexé mon interlocuteur avec ma question liminaire (Vous n’êtes pas au bal ?), rattrapé le coup, lui ai exposé mes craintes, d’un ton posé, conciliant, les jeunes avaient évidemment le droit de s’amuser, du reste ce n’était pas pour mon quartier que j’avais peur, les vents dominants portaient de l’autre côté, vers la commune de *** (celle de mon patron). Il m’a suggéré d’appeler la police, ce que j’ai fait. Toujours calme et détendu malgré une attente interminable suivie d’avertissements peu engageants (j’allais devoir décliner mon identité, notre conversation serait enregistrée), je suis tombé sur un flic presque aimable. Il m’a dit qu’ils étaient débordés mais qu’ils allaient envoyer du monde. J’ai remercié, raccroché et me suis récompensé d’une bonne rasade.

J’avais retrouvé de l’aisance et de l’assurance. Mieux, mon projet avait pris forme, en partie à mon insu, sans doute. Je me suis préparé, lentement, méthodiquement, conscient de progresser vers l’épreuve décisive, encouragé par cette lucidité. Tant que je me rendais compte, tant que j’avais toute ma tête, ça allait, ça irait. Je ne me suis interrompu que pour aller jeter un œil vers ce que je supposais être la chambre de Marie. Elle était encore éclairée, mais la silhouette avait disparu. Protégé par l’obscurité de la salle de bains, j’ai braqué mes jumelles sur sa fenêtre. C’est comme si elle avait attendu ce signal pour se montrer. Il m’a semblé qu’elle était nue. Mon réflexe a été de détourner le regard. Ce premier choc passé, elle finissait de baisser son volet. Je suis retourné dans ma chambre.

Tout me poussait hors de ce monde. Tant pis pour les vêtements adaptés. J’étais prêt.

Trois paires de chaussettes superposées, mes bottines fourrées, deux pantalons, deux pulls sous mon anorak, des épaisseurs de papier journal, mon passe-montagne, des moufles par-dessus mes gants, des lunettes de soleil, et dans mon sac à dos ma couverture de survie et diverses babioles utiles, dont mes jumelles et un grand couteau. De toute façon il ne s’agissait pas d’aller très loin. Je comptais bien être rentré avant l’aube.

Une fois ainsi équipé, je me suis pris en photo. Je ne parvenais pas à me trouver ridicule. Ça n’aurait rien changé.

Il faut croire que j’étais vraiment en forme, car déplacer le meuble a été un jeu d’enfant. Puis, d’un geste aussi ample et délié que possible, j’ai ôté la planche. Aussitôt la température a baissé de plusieurs degrés, tandis qu’une lumière intense et blanche traversait la pièce, projetant sur la porte un rectangle laiteux, et que me parvenait, lointaine, étouffée, plus nette que les autres fois, m’a-t-il semblé, la rumeur.

Ces choses m’étaient devenues familières. Je me suis mis à la tâche avec entrain, tout en dosant mon effort. L’opération requérait de l’efficacité, pas de la brutalité. Si je n’ai pu empêcher quelques briques de tomber au dehors, d’une manière générale j’ai travaillé proprement et, une trentaine de coups de masse plus tard, j’avais la place de passer tout entier.

Je me suis fait l’effet d’un parachutiste au moment du saut.

Sauf qu’il n’y avait pas à sauter. Le terrain était au même niveau que la chambre et j’avais bien sûr agrandi l’ouverture vers le bas. J’ai enjambé le mur et me suis glissé au dehors, où un froid glacial m’a aussitôt empoigné.

Rien de nouveau.

La surprise, ç’a été quand je me suis retourné vers la maison.

 

(À suivre.)

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