L’Œil de Bathurst, 1

Publié le par Louis Racine

L’Œil de Bathurst, 1

 

Mon éblouissement passé, ce qui m’a frappé c’est le froid. Je vous entends : j’y étais habitué, dans cette chambre hors du commun. Sachez pourtant que ce que j’éprouvais à présent était autrement  plus fort que cette sensation habituelle bien qu’insolite. Jusqu’alors la température n’était guère descendue en-dessous de zéro. Moins six quand même. Vous vous en souvenez, c’est vrai ? Je comprends. Mais le thermomètre indiquait maintenant moins quinze, et j’étais resté à l’intérieur.

J’ai plissé les yeux pour regarder par l’ouverture, sans rien voir que du blanc, un blanc éclatant et mat à la fois, comme celui de la neige sous un soleil voilé, sous un ciel laiteux. 

La trouée que j’avais à mon actif n’excédait pas la largeur d’une brique. Avec force coups de masse et le peu de dextérité que me laissaient mes moufles, je l’ai agrandie, assez pour pouvoir passer la tête.

Le froid s’est encore intensifié. Malgré mon passe-montagne, j’avais les oreilles douloureuses, plus encore que le nez. Mes yeux pleuraient. Ce qu’ils découvraient n’en était que moins défini : un paysage enneigé, au relief peu accentué, balayé par un vent glacial au bavardage incessant, à perte de vue, désolé, désolant, sans horizon marqué, sous un ciel blafard et bas.

Le Pays profond.

J’ai rentré la tête, je ne pouvais plus tenir. J’ai juste eu le temps de prendre conscience que le sol était au même niveau dehors que dedans, alors que la chambre se situait au premier étage. Et dans mon esprit perturbé et excité à la fois est née l’idée que ce qui semblait un engloutissement partiel de la maison pouvait résulter de longues et abondantes chutes de neige, d’une glaciation future, que la chambre froide était une antichambre, un sas entre le présent et un avenir plus ou moins lointain, qui eût su le dire ?

Je me suis mis à trembler de tous mes membres, à l’intérieur pourtant, contemplant les dégâts, ne sachant comment reboucher le trou, même provisoirement, en attendant d’être équipé pour l’inévitable exploration. Vite, car mes forces déclinaient – je faiblissais de seconde en seconde –, j’ai tant bien que mal remis en place quelques briques, sans éviter à l’une d’elles de tomber de l’autre côté. Le thermomètre était descendu à moins vingt, désormais il remonterait un peu, j’étais à bout de résistance, je suis sorti sur le palier, j’ai refermé la porte et, bien que la chaleur m’ait tout de suite enveloppé, j’ai encore tremblé de longues minutes, même dans la salle de bains, les mains sous l’eau brûlante.

 

 

Il était près de dix heures et il faisait nuit. La lune à son premier quartier brillait haut dans le ciel. Les coudes posés sur la table de la cuisine, j’arrondissais mes paumes autour de mon mug de rooibos.

De toute évidence, j’allais devoir me procurer des vêtements plus adaptés, comme pour une expédition en très haute montagne ou dans les régions polaires. Encore de la dépense. Mais ça valait le coup. Je chercherais sur Internet.

Je n’avais absolument pas sommeil.

Ainsi, la mystérieuse rumeur, c’était le bruit du vent. Voilà pourquoi elle s’interrompait à certains moments, et aussi pourquoi elle semblait provenir d’une foule très lointaine, une foule en fureur ou en liesse, aux accents étouffés par la distance. Le vent est un symphoniste exceptionnel.

Hélas ! Tout le réconfort que je tirais de cette élucidation s’est évanoui. Comment ne pas céder à l’épouvante en songeant que je projetais tout simplement de voyager dans le temps ? L’hypothèse qui tout à l’heure m’avait rassuré m’apparaissait maintenant dans toute sa monstruosité. C’est une chose de se montrer accueillant à l’inconnu, c’en est une autre de se laisser abuser par les faux-semblants d’une logique délirante. Vouloir comprendre, en l’occurrence, c’était peut-être déjà déraisonner.

À toutes petites gorgées largement espacées, j’ai fini mon rooibos, m’appliquant à réguler ma respiration, au rythme de quinze échanges par minute, une seconde d’admission, trois secondes d’expulsion, et à fixer mon attention sur la surface du liquide. Rester à la surface, ne pas sombrer. Peu à peu le fond se rapprochait, j’allais pouvoir reprendre pied, encore quelques gorgées, voilà, j’étais revenu à la banale stabilité du monde.

Je suis sorti sous la lune, diamétralement coupée en deux, et, calmement, comme par hasard ou par inadvertance, j’ai fait le tour de la maison, en passant par la terrasse encore tiède du soleil de la journée.

Le mur était intact, évidemment.

J’ai achevé mon tour et suis rentré. J’avais claqué la porte et j’ai dû utiliser ma clé, ayant pris soin de l’emporter. J’ai pensé en souriant à ce qui se serait produit si je m’étais laissé piéger par une étourderie aussi classique. Aurais-je osé demander l’hospitalité aux Campistron, à une heure pareille ? Quant à dormir dans la voiture, impossible ; la clé du garage, elle, je ne l’avais pas sur moi. Cela m’a donné à réfléchir. Peut-être valait-il mieux la dissocier de mes clés de voiture et la joindre à celles de la maison. Ou alors, faire faire un double de la clé du garage pour en avoir un exemplaire sur chacun des deux trousseaux. Cette idée m’a rempli de joie. Je me suis applaudi de mon ingéniosité. C’était simplissime, certes, mais cela réglait tous les problèmes.

À vrai dire, j’utilisais peu cette voiture, pratiquement jamais en dehors des week-ends, et j’avais passé le dernier sur place.

Je me suis demandé si Marie prenait des leçons de conduite. Oh ! j’étais prêt à parier que oui. La conduite accompagnée, c’était fait pour des gens comme elle.

J’ai pensé à sa jeunesse et je me suis mis à pleurer, sans spasmes ni sanglots. Les larmes coulaient lentement le long de mes joues jusqu’aux commissures de mes lèvres. Elles semblaient provenir d’une grosse poire en caoutchouc que j’avais dans les parages du cœur et que pressait une main sévère, impitoyable.

Il me fallait un whisky.

Je m’en suis servi un bien tassé et me suis installé devant mon ordinateur.

Une première rasade, et en avant !

Plusieurs sites proposaient une sélection de vêtements pour froids extrêmes. Je m’y suis promené, à titre documentaire, ou pour passer le temps en attendant que le sommeil me gagne. De toute façon je n’aurais pas acheté de tels articles sans les essayer. J’ai repéré une boutique spécialisée à Paris où je pourrais éventuellement me rendre le samedi suivant.

L’audace me revenait. De quoi s’agissait-il ? D’une expérience. Pourquoi tergiverser, si je prenais certaines précautions ? Il n’y avait pas que les vêtements à prévoir. Qu’est-ce qui m’empêchait de m’occuper de mes préparatifs ? J’y consacrerais le temps nécessaire, pour évaluer tous les risques et imaginer parades et solutions. Depuis la première seconde, je savais que je finirais par sauter le pas. J’avais seulement à m’organiser le plus soigneusement possible.  

Plus la nuit avançait, plus mon excitation grandissait. Qu’étaient devenues mes craintes ? J’en aurais ri de bon cœur si je n’avais pas eu tâche plus sérieuse à accomplir. Je n’étais pas près d’aller me coucher ! Je me suis fait du café. Désormais le whisky me serait moins utile – mais tout aussi indispensable, comme ponctuation esthétique.

J’ai bien réfléchi à mon entreprise, en commençant par une question qui ne m’avait pas même effleuré, capitale pourtant : tenterais-je seul l’aventure ?

Si je ne me l’étais pas posée plus tôt, c’est qu’elle n’était pas à l’ordre du jour. Mais, maintenant que je j’envisageais l’expédition sous l’angle du pragmatisme et de la sécurité, je ne pouvais plus en écarter l’examen. Si les choses devaient mal tourner, mieux vaudrait pouvoir compter sur le soutien d’un ou une camarade. À moins qu’il ne soit trop cruel de l’exposer à des dangers auxquels il ou elle n’avait pas plus de chances que moi de réchapper. Et puis qui, à part Jeff ? Mais il ne serait pas d’attaque avant un long moment. Marie ? Jamais je n’aurais assumé une telle responsabilité. Germain ? Même problème, en plus de nos relations compliquées. Enfin j’aurais eu l’impression de faire payer au fils les manœuvres du père, car en toute objectivité c’est lui qui m’avait orienté vers cette maison. Philippe ? C’est le dernier à qui j’aurais fait appel. Il se serait moqué de moi, il m’aurait dénigré auprès du boss, rien que l’idée d’une promenade en sa compagnie me levait le cœur. Non, la seule personne à qui je pouvais m’adresser, c’était Béatrice.

L’équipière idéale ! Un whisky pour fêter ça.

Et si elle refusait ?

Du moins pouvait-elle constituer une base arrière, veiller de loin à la bonne marche des opérations, retour compris.

Était-il possible de revenir du Pays profond ? Je pensais à cette brique tombée de l’autre côté. Elle devait se trouver au pied du mur, à l’aplomb de l’ouverture. Pourrais-je après l’y avoir ramassée lui faire regagner ce monde-ci ?

Le verre à la main, j’arpentais mon salon. Je m’imaginais là-bas, m’éloignant de la maison, au risque de m’égarer. J’en avais des frissons. Il existait une solution : conserver un lien physique avec la chambre, le sas, sous la forme d’une corde arrimée dans la maison et que je déroulerais au fur et à mesure de ma progression.

J’ai eu envie de tester le dispositif sans attendre. Pas en grandeur réelle, bien sûr. J’avais une corde dans la voiture, pour l’éventualité d’un remorquage de fortune. Je suis allé la chercher. Bien qu’ancienne déjà (je l’avais récupérée dans la cave de ma mère), elle était d’une solidité à toute épreuve. Beaucoup trop courte évidemment pour l’expédition, mais non pour l’expérience. Je suis monté, j’en ai attaché une extrémité à la rambarde de l’escalier, et je suis entré dans la chambre froide. Cela m’obligeait à laisser la porte ouverte, mais établirait une liaison d’autant plus forte entre l’intérieur et l’extérieur de la maison – ou de ce monde-ci.

Je ne m’étais pas spécialement couvert, pensant qu’il n’y en aurait pas pour longtemps, et j’ai vite compris mon erreur. J’avais sous-estimé les effets du percement. Avec mon rebouchage à la va-vite, la température était restée inférieure à moins quinze degrés. J’ai battu précipitamment en retraite pour aller chercher mon anorak, mes moufles et mon passe-montagne, que j’ai doublé d’un bonnet. Il ne s’agissait pas de tomber malade avant le grand voyage. Puis, délicatement, j’ai retiré les briques désormais amovibles, laissé pendre un moment la corde au dehors, l’ai ramenée, sans problème. Après tout, j’avais pu moi-même sortir et rentrer la tête. Ce que j’ai fait de nouveau, pour regarder au pied du mur. La brique tombée était bien là, à peine enfoncée dans la neige glacée. Pour la remonter, il m’aurait fallu de longues pinces et une ouverture bien plus grande. Cela pouvait attendre.

Au moins, j’avais acquis la certitude que les deux mondes communiquaient. J’ai de nouveau rebouché le trou comme j’ai pu, et me suis rué à la salle de bains. Une fois réchauffé, j’ai examiné la corde. La partie qui avait séjourné à l’extérieur ne montrait aucun signe particulier. Elle était seulement plus froide que les deux autres tronçons, même celui qui traversait la pièce. D’avoir laissé la porte ouverte avait considérablement rafraîchi la température de tout l’étage, et j’ai projeté d’attacher la future corde dans la chambre. Il suffirait d’y sceller un anneau, ou un genre de poignée comme dans les salles de bains. Je suis retourné un instant dans la pièce me rendre compte, et j’ai vu que c’était très faisable. Mais il se confirmait que depuis le percement, je ne pouvais plus entrer là sans m’être chaudement vêtu, fût-ce pour quelques secondes.

Je suis ressorti, et c’est alors que les choses se sont brutalement gâtées.

J’avais pris l’habitude, la porte refermée, de pousser le verrou. Cela n’avait pas grande utilité. Une simple précaution, voire une manie, car précaution contre qui ? Contre quoi ?

J’ai senti mes cheveux se dresser sur ma tête.

Si l’on pouvait revenir du Pays profond, on pouvait aussi, tout simplement, en venir.

Il pouvait entrer dans la chambre, dans la maison, autre chose que de la lumière et du froid.

N’avais-je pas commis une terrible erreur en perçant ce mur ?

Une troisième fois, je me suis mis en tenue, pour aller obstruer plus efficacement le trou, à l’aide d’une grande planche et d’un meuble lourd. Cela m’a pris du temps, et je n’étais que moyennement satisfait du résultat.

Pire, pendant ces travaux, j’ai de nouveau entendu la rumeur, et j’ai dû me rendre à l’évidence : ce n’était pas le bruit du vent.

 

(À suivre.)

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