Treize vendredis, 2/13

Publié le par Louis Racine

Treize vendredis, 2/13

 

Piste(s) : cette semaine, une nouvelle de Marc Souvigny.

 

 

PISTE(S)

 

Cela faisait près d’un quart de lune qu’ils suivaient la trace.

Les empreintes étaient profondes, bien dessinées. Un gros animal à sabots, donc plutôt paisible, et très probablement bon à manger.

Ils ne savaient plus quand précisément, mais assez vite, dès le premier jour peut-être, ils avaient remarqué comme une tache de sang à proximité de la voie. Cela les avait secoués de joie. Une bête blessée se fatiguerait plus vite.

Puis ils déchantèrent. Aucune autre tache n’était apparue. Et le sang pouvait avoir été versé par un autre animal. Toutefois, que celui qu’ils pistaient fût un prédateur, ça, ils n’y croyaient pas.

Ils étaient encore pleins de vigueur et d’espoir.

À vrai dire, il y avait quand même un problème ; c’est qu’ils n’étaient plus que deux.

Le franchissement du premier fossé avait été fatal à trois de leurs compagnons, et presque aussitôt ils en avaient perdu un quatrième, écrasé par un rocher dans le défilé. Ils avaient failli rebrousser chemin. Mais, si près du but, croyaient-ils, c’eût été dommage. Ils brûlèrent les cadavres ou ce qu’ils purent en rassembler, se répartirent les meilleures des armes vacantes et s’enfoncèrent dans la forêt. Ils n’étaient plus que trois. Le troisième se noya en traversant un marécage.

Ils continuèrent.

Quelque chose leur disait que leur entêtement paierait.

 

Ce jour-là, il se produisit un événement incompréhensible. Ils marchaient depuis le matin, tendant l’oreille au moindre bruit, et pour cela s’arrêtant de mâcher leur tronçon de racine, quand ils virent à leur grand étonnement la trace se scinder en deux.

Oui, elles étaient maintenant deux à filer dans les bois, plus clairsemés depuis quelques heures. Deux traces de deux marques chacune, comme s’il s’agissait désormais de deux animaux à deux sabots.

Les empreintes paraissaient les mêmes, quoique un peu plus petites peut-être, ou moins bien formées.

Ils ne furent pas longs à prendre leur décision. Ils suivraient chacun une de ces nouvelles pistes. Du reste, elles ne semblaient pas beaucoup s’écarter l’une de l’autre.

Ils échangèrent un regard chargé d’une fausse assurance mais d’une vraie résolution. L’un d’eux réussit même à plaisanter sur l’éventualité d’une nouvelle scission. Des animaux à une seule patte ! Ils en eurent le fou-rire, et cela leur fit du bien.

Ils se séparèrent.

 

La nuit tombait. Le plus jeune s’arrêta pour allumer un feu. Il avait perdu son camarade de vue, mais, loin vers l’est, au sommet d’une espèce de mamelon dénudé émergeant des bois, un bivouac se mit à luire.

De son côté, le plus âgé avait vu l’autre feu.

Ils se souhaitèrent mentalement une bonne nuit et, à la différence de gens que nous connaissons, ils n’éteignirent pas.

Le lendemain était une magnifique journée. La lune poudrée culminait au lever du soleil. Ils mangèrent ce qu’ils purent, et se remirent en route.

Peut-être la luminosité ambiante les aida-t-elle à concevoir les dangers et l’absurdité de leur obstination. Sa confiance émoussée, le plus jeune allait faire demi-tour, quand il remarqua un nouveau changement dans les traces. Elles commençaient – ou avaient commencé – à se modifier, jusqu’à ressembler presque aux siennes.

Et, pieds nus sinon joints, il tomba dans la fosse.

 

 

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