Vendredi Treize

Publié le par Louis Racine

Ofra Moran, Superstition

Ofra Moran, Superstition

 

« Non, je ne suis pas du tout superstitieuse. »

Elle avait accompagné cette dénégation d’un petit rire qu’elle savait charmant. Lu dans les yeux de Germain le mélange escompté de crainte et d’admiration.

« ... ça porte malheur ! » avait enchaîné Patrice, suivi de Tom :

« Porta male ! »

Tous deux satisfaits de leur esprit. Tom revenait d’un bref séjour à Naples et avait découvert cette expression dans son guide.

Quant à elle, si elle avait dû ajouter quelque chose, c’est qu’elle ne redoutait rien tant, que rien à ses yeux n’était plus dangereux que la connerie humaine.

Tandis que le café finissait de s’écouler dans la cafetière – italienne, justement –, elle s’étonnait de repenser à ce déjeuner affligeant de banalité, comme ceux qui l’avaient précédé, comme ceux qui le suivraient. Elle se servit un plein mug et, au lieu de s’asseoir, entra dans le salon, où elle déambula en soufflant sur le liquide brûlant. Bizarre, ça. Pourquoi cette réminiscence ? Ça ne lui suffisait pas de devoir se taper à nouveau cette bande de crétins toute la journée, la dernière de la semaine, pas de la dernière semaine, hélas ?

Le réveil de Lola sonna pendant une poignée de secondes. Dans cinq minutes il sonnerait de nouveau, puis dans cinq minutes encore, et elle irait frapper à la porte de sa fille.

Elle-même n’avait jamais eu de mal à se lever. Ni, d’abord, à se réveiller. Elle programmait son réveil pour six heures cinquante-deux, comme la cafetière, mais elle se réveillait toujours à moins dix. Elle passait aux toilettes, puis dans la cuisine, où elle arrivait juste avant que la cafetière ne se mette à produire sa propre sonnerie, stridente, détestable, elle interrompait le processus à temps, se servait, et c’était pile l’heure des infos à la radio.

Sauf que ce matin elle ne l’avait pas allumée.

Parce qu’elle repensait à ce déjeuner.

La veille d’un vendredi treize, d’où cette discussion.

Qu’est-ce qui s’était dit d’autre ?

Elle but une première gorgée de café, et ça lui revint. Ce n’était pas une chose qu’on avait dite, mais une chose qu’elle avait pensée. Elle s’était interrogée sur sa bonne foi.

Pas superstitieuse, elle ?

Le vendredi treize, elle s’en moquait, ça c’était sûr.

Elle but une autre gorgée, sourit. Des bêtises, vraiment.

Ses superstitions à elle ne regardaient personne. C’étaient plutôt de petits rituels secrets, qui avaient leur raison d’être, comme par exemple de mettre son réveil à six-heures cinquante-deux. La question était de savoir si elle aurait pu s’en abstenir. Elle savait qu’elle se réveillait toujours à l’heure, mais si jamais elle oubliait de programmer son réveil, est-ce que ça marcherait ? Est-ce qu’elle dormirait aussi bien ? D’où sa prudence. Aucune superstition là-dedans.

Non, elle ne s’en tirerait pas comme ça. Il lui fallait le reconnaître, elle avait réellement des manies. Des comportements qu’elle n’eût avoués à personne.

Par pudeur, par modestie.

Ou par superstition ?

Honnêtement, n’aurait-elle pas eu le sentiment que ça pouvait... ?

Elle revoyait l’air inquiet de Germain et elle se dit que pour lui, ce qui portait malheur, ce devait être d’afficher son scepticisme. De jouer les esprit forts.

Elle but une troisième gorgée de café. Incroyable qu’elle n’ait pas compris cela plus tôt. Et qu’elle-même ait été si peu sincère devant des gens dont le jugement lui importait si peu. La vérité l’autorisait à dire qu’elle se fichait de ces histoires de vendredi treize, pas qu’elle n’était pas du tout superstitieuse. Qu’elle eût rêvé d’avoir cette totale liberté d’esprit, ça oui – mais en précisant qu’elle était loin du compte.

De petits rituels secrets ! Plus elle y pensait, plus elle devait se rendre à l’évidence : toute sa vie en était remplie. Régulièrement ponctuée. Heure par heure, minute par minute. Elle, la rationaliste, elle se soumettait à un ordre, à une logique qu’elle croyait maîtriser mais qui la dominaient. Qu’elle seule fût responsable du règlement ne changeait rien à l’affaire : elle était bel et bien aliénée. Ces broutilles lui coûtaient du temps et de l’énergie. Si peu que ce fût, c’était trop. Mais elle n’y eût renoncé pour rien au monde. Certes, il lui fallait parfois s’adapter aux circonstances, notamment quand elle devait sortir de son cadre familier. Mais cela ne changeait rien quant au fond. Partout, où qu’elle aille, elle trouvait le moyen de poursuivre ses petites pratiques.

De la superstition, alors ? Ou de l’angoisse ? Une angoisse suffisamment puissante pour en affaiblir une autre, celle d’avoir des TOC. Elle n’en était pas là.

Ou personne ne le savait.

On la jugeait bien un peu maniaque, elle y avait d’ailleurs veillé. Cette réputation relativement supportable lui semblait pouvoir masquer la réalité du problème, sa gravité peut-être.

Des TOC, oui, sans doute. Après tout, pourquoi pas ? C’était son sacrifice à elle. Perdre un peu de sa liberté. S’aliéner, d’accord. En échange de... de quoi ? Bon, il ne fallait pas trop lui en demander, elle ne pouvait pas même concevoir l’idée d’avouer… que quoi ? Motus.

La sonnerie du réveil retentit de nouveau. Cinq minutes qu’elle déambulait ainsi dans le salon. Pas étonnant que son café soit tiède maintenant.

Bon, des TOC. Plein. À chaque pas, à chaque geste, à chaque seconde. Ça pouvait disparaître, la laisser tranquille quelque temps, c’était par périodes.

Mais quand même, globalement, ça avait tendance à s’accentuer.

Ce qui était amusant c’est qu’elle pouvait rester des années fidèle à certaines marottes tandis que d’autres allaient et venaient ou qu’elle les abandonnait. Le plus souvent au profit de nouvelles – et des nouvelles il pouvait en surgir à tout moment. Une des plus anciennes et que pourtant personne n’avait jamais remarquée consistait à toucher clandestinement son alliance du bout de son ongle derrière l’écran de ses doigts. Il y en avait quantité d’autres, tout aussi indécelables. Quant aux grigris, elle en avait des tas. Bien à elle ; ni patte de lapin ni fer à cheval ou autres stupidités. La plupart étaient ignorés de son entourage car elle avait toujours su rester discrète. De moins en moins, pourtant, le temps passant. De toute façon, qui y aurait prêté attention ? Son mari, chaque jour plus occupé, pour ne pas dire perpétuellement absent, son fils qui avait toujours gardé ses distances et depuis qu’il avait quitté la maison ne donnait jamais de nouvelles ? Elle devait seulement se cacher de Lola, à qui elle aurait eu bien trop honte de dévoiler cette facette d’elle-même. Plus qu’à quiconque.

Au total, oui, on pouvait dire que ça s’aggravait.

Cependant les histoires de vendredi treize, elle s’en tamponnait. Comme des chats noirs ou des trèfles à quatre feuilles, ou de briser un miroir, de renverser du sel sur la table, toutes ces niaiseries. Enfin, les chats noirs ne la laissaient quand même pas complètement indifférente, elle avait tendance à les fuir, ne les regardait jamais très longtemps, mais c’est parce qu’elle n’aimait pas les chats en général. Et puis elle avait été réellement affectée quand le porte-bonheur que lui avait cueilli son grand-père était tombé en poussière un jour où elle mettait le nez dans ces vieilleries. Mais ça n’avait rien à voir avec la superstition.

Non, désolée, le vendredi treize, elle s’en fichait royalement.

Pour combien de temps encore ?

Elle s’immobilisa, tandis qu’une onde bouillonnante courait en elle comme un spa intérieur.

Sauvée !

Elle allait profiter de cette incrédulité-là pour se libérer du reste. De tout le reste. Plus jamais. Elle se devait cela, elle le devait aussi aux autres, à commencer par les siens. Elle allait leur offrir une mère, une épouse toute neuve, débarrassée de ses peurs absurdes, plus détendue, plus souriante. Voilà la femme qui allait naître en ce beau jour. Non qu’elle fût quelqu’un de revêche ou de sinistre, on se plaisait au contraire à souligner son aménité. Hors du cercle familial, en tout cas. Mais qu’est-ce que ce serait quand elle aurait congédié ses démons ! Quelle belle harmonie sous son toit ! Ah oui, ça en valait la peine ! Une révolution aussi importante et nécessaire que d’avoir arrêté de fumer quand elle était enceinte de Lola. Pour Joseph, elle n’avait pas eu la force.

Aujourd’hui elle se sentait capable de toutes les audaces.

Et d’abord, ce truc qu’elle faisait chaque fois qu’elle passait du salon dans la cuisine, elle y dérogea. Pour la première fois depuis au moins dix ans que ça lui était venu. Elle eut l’impression de redécouvrir la jouissance de respirer. Une dilatation merveilleuse se produisit en elle. Sa tête s’éleva, ses épaules s’abaissèrent, leur fardeau instantanément dissous dans l’air soudain plus léger lui aussi. Elle se resservit un café, sans gestes inutiles, sans faire jouer une partie compliquée au bec de la cafetière contre le bord de son mug, sans magie, sans formules, libre, libre, libre !

Elle en eut un ébrouement secret. Des larmes lui vinrent aux yeux.

Le réveil sonna une troisième fois.

Elle se glissa dans le couloir, marcha jusqu’à la porte de sa fille, leva le bras, suspendit son geste.

De la semelle de ses chaussons, elle pressa sans bruit la moquette, trois fois le pied gauche, quatre fois le droit, retenant son souffle elle toucha son alliance en se récitant mentalement l’alphabet grec à toute allure.

Puis elle frappa.

 

 

 

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Publié dans Treize vendredis, 2

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Commenter cet article

ZALMA 13/04/2018 13:57

Une petite nouvelle sur le thème du "vendredi 13", très belle idée :D !

Louis Racine 13/04/2018 19:42

Merci ! Me voilà enfin devenu un écrivain qui suit l'actualité :)

Kobold 13/04/2018 10:24

TOC TOC ?

Louis Racine 13/04/2018 10:41

Comme vous l'entendez !