Treize vendredis, 5/13

Publié le par Louis Racine

Treize vendredis, 5/13

 

Joseph Dautry signe La Guêpe, cinquième nouvelle de notre série estivale.

 

 

LA GUÊPE

 

On l’appelait la Guêpe.

Rapport à sa silhouette. À la forme de sa tête aussi, à ses grands yeux exorbités. Oui, on aurait vraiment dit une guêpe. Elle connaissait son surnom, et, loin de s’en formaliser, avait plutôt tendance à en rajouter, quand il s’agissait de choisir une monture de lunettes ou une robe. Dans certaines soirées, elle parut même en caleçon anthracite et en tee-shirt rayé jaune et noir, et coiffée d’une perruque façon Uma Thurman dans Pulp Fiction. Tous, filles et garçons, en eurent le souffle coupé. Certaines ressentirent au creux des reins, certains au niveau du scrotum, une espèce de spasme, tandis qu’il leur semblait qu’un fluide glacé s’insinuait dans leur esprit soudain en surchauffe. La Guêpe, voilà la Guêpe ! Fasciné, on devait faire effort pour détourner le regard. Et, quand on y était enfin parvenu, on gardait la nuque et le périnée gelés – mais tout vibrants à la fois ! – d’anxiété.

Et la voir danser ! La maigreur de ses membres, la finesse de sa taille s’accentuaient, tandis que lui venait une grâce inattendue, irréelle, effrayante. La musique, les lumières, l’alcool s’assemblaient en un philtre qu’elle se laissait injecter goutte à goutte, noyant dans ses regards les yeux des imprudents. Oh ! personne jamais ne dansa avec elle. On lui tournait le dos, préférant l’inquiétude aveugle à l’affrontement mortel.

Jusqu’à ce qu’elle rencontre Romain.

Personne n’aurait parié sur ces deux-là. Moi le dernier. Et pourtant ! Ils s’accordèrent aussitôt à merveille. Nous, en revanche, nous mîmes du temps à comprendre ce qui arrivait. Pourquoi on ne voyait plus la Guêpe. Pourquoi on ne voyait plus Romain. Il ne nous vint pas à l’idée qu’ils étaient ensemble, avant que quelqu’un les surprenne près de l’étang. Vite, vite, il courut propager l’incroyable nouvelle. Non ? Romain ? La Guêpe ? J’hallucine.

Amoureux l’un de l’autre, ils l’étaient à un point que vous n’imaginez pas. Je vous entends : qu’est-ce que j’y connais ? Qu’est-ce que je sais, d’abord ? Eh bien, j’ai une preuve. Ils s’enchaînèrent l’un à l’autre.

Non, ce n’est pas une image, ou pas seulement. Ils s’offrirent mutuellement des chaînes en or, de fines chaînes, très jolies, d’un travail remarquable, et chacun ajusta minutieusement, amoureusement le bijou sur le poignet de son alter ego. J’étais témoin de la scène, dont ils avaient fait une véritable cérémonie. Pourquoi m’avaient-ils choisi moi ? Par affection, j’imagine, et aussi avec un brin de malice, vu mon scepticisme passé. Ou mon manque d’imagination.

Ce fameux jour, ils se jurèrent fidélité, cette fidélité que symbolisaient leurs chaînes, et je compris qu’ils ne plaisantaient pas. Je me rappelle avoir entraperçu dans le regard de la Guêpe une lueur menaçante, qui contrastait si fortement avec la joie qu’irradiaient ces deux êtres et qui se communiquait irrésistiblement à moi, que je l’écartai de ma conscience comme un méprisable parasite, si je ne m’efforçai pas d’y voir une simple sanction du sérieux et de la solennité de leur engagement.

Et, fidèles l’un à l’autre, ils le furent.

Puis Romain la trompa.

Là, je dois dire que j’ai été un des premiers à me douter de quelque chose. Mais, grands dieux ! n’allez pas me soupçonner d’avoir joué le moindre rôle dans la suite de cette histoire. Je sais garder un secret, même si la dissimulation n’est jamais une solution : la vérité finit toujours par se faire jour. Dans ce cas précis, garder le silence n’était pas de tout repos. Mes nuits étaient peuplées de cauchemars. Je revoyais ce regard intercepté autrefois. Oh ! je ne pouvais plus croire l’avoir oublié ni pouvoir l’oublier jamais !

D’une certaine manière, j’étais soulagé qu’il se soit tourné vers moi, fût-ce en rêve. Cela peut paraître absurde, mais je me disais qu’ainsi je protégeais Romain, tandis que j’interprétais le regard de la Guêpe comme une mise en garde personnelle : je m’exposerais aux pires représailles si je mettais leur bonheur en danger. On voit que de l’imagination, finalement, j’en avais.

J’étais donc complice des infidélités de Romain. Et c’est encore plus étonnant si l’on pense que la fille avec laquelle il sortait en cachette était mon ancienne copine. Là encore, je vous en prie, pas de délire : j’avais tourné la page ; j’étais même assez fier de ma largesse d’esprit, de ma capacité à encaisser les coups. Je ne nierai pas que l’idée m’avait effleuré – mais très fugitivement, et non sans me causer un malaise aigu – que si les choses devaient mal tourner entre eux je pourrais essayer de me rapprocher de la Guêpe. J’étais même allé jusqu’à songer à tirer parti de ma discrétion : elle me dédouanait de toute intention d’exploiter la situation à mon profit.

La Guêpe ne savait rien. C’est du moins ce que je croyais. Mais elle était un peu nerveuse depuis quelques jours quand arriva ce dimanche ensoleillé. Romain avait prétexté une partie de pêche à l’étang, où nous nous étions retrouvés tous deux tôt le matin. La Guêpe détestait la pêche, elle était restée chez elle. Solange arriva comme par hasard, en barque, et nous proposa une promenade. Je laissai Romain l’accompagner seul. Il n’y avait eu aucun accord entre nous, simplement, j’étais là pour pêcher et je ne voyais pas pourquoi Romain ne serait pas aller se promener en barque avec ma copine alors qu’il avait juré fidélité à la sienne.

La suite, c’est Solange qui me l’a racontée, en proie à une horreur qui l’enlaidissait considérablement et dont je décèle encore des traces sur son visage.

Ils abordaient sur la petite île au milieu de l’étang quand Romain poussa un cri. Il venait d’être piqué à la main par une guêpe. La chaîne qu’il portait sembla se resserrer de plus en plus étroitement sur son poignet tuméfié, ses chairs se violacèrent, il mourut en quelques minutes.

Quelques heures plus tard, on trouvait la Guêpe morte chez elle. Elle s’était ouvert les veines, ayant fait de sa chaîne un garrot.

Il y a près de vingt ans de cela. Mais j’en ai encore des frissons. Et, parfois, tiens, comme en ce moment, des bourdonnements d’oreille.

 

 

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