Contrechamp

Publié le par Louis Racine

Contrechamp

 

Un de mes amis, poète aveugle vivant en Australie et grand défenseur de la cause des Aborigènes (cela ne suffit pas à le définir, mais au moins ceux qui le connaissent auront identifié Alan Bathurst), me disait récemment à quel point il appréciait, en littérature, les pages qui, ne pouvant ressortir qu’à celle-ci, nous aident à comprendre ce qu’elle est par essence. C’est bien joli, m’expliquait-il, de juger cinématographique avant la lettre l’écriture de tel passage de Rabelais, de Scarron, de Diderot, de Stendhal ou de Flaubert (oui, il se limitait à la littérature française, par délicatesse, et me supposant familier de ces auteurs) ; mais un tel propos ne sert ni la littérature ni le cinéma : celui-ci n’apparaît que comme l’outil permettant de réaliser les virtualités que manifestait celle-là. Ce que je préfère, en littérature, c’est ce qui ne peut être que de la littérature, au cinéma, ce qui ne peut être que du cinéma.

Il n’excluait pas du champ de la littérature celle qu’on dit orale ; comme si toute littérature ne l’était pas ! (Ceci mériterait évidemment discussion ; une autre fois, s’il vous plaît.) Mais il se restreignait à la littérature narrative. Et, pour préciser sa pensée, il s’est mis à me parler point de vue.

Nous étions sortis sur la terrasse de mon bureau et, face à la mer, goûtions la douceur du soir en sirotant un excellent Savennières.

J’écoutais mon ami avec attention, guettant le moment où j’allais pouvoir glisser une fine allusion au point de vue particulier sur la littérature que lui conférait sa cécité. Consécutive, comme on le sait peut-être, à un accident survenu l’année de ses quarante ans, elle lui permet d’intéressantes comparaisons entre sa condition actuelle et celle de voyant. Mais il m’a devancé.

Lire, disait-il, c’est s’aveugler. Ou, ce qui revient au même, fermer les yeux pour en ouvrir d’autres.

Estelle, ma compagne, professeure de lettres, nous a rejoints à ce moment précis, sa Chimay Blanche à la main (nos bureaux donnent tous deux sur la terrasse). Elle n’a pas manqué d’approuver ces derniers mots, ajoutant :

« Louis a une bonne histoire sur le point de vue. »

Cela m’a surpris, outre le fait que je ne voyais pas à quoi elle faisait allusion. Car Estelle m’encourage rarement devant des tiers, et me laisse en général m’occuper de ma propre publicité.

« Tu sais, les compliments du délégué. »

Je l’ai remerciée du regard. Et, sans attendre, j’ai commencé :

« J’ai commencé ma carrière d’enseignant au Maroc, comme coopérant militaire. J’enseignais les mathématiques dans un Centre pédagogique régional, à Essaouira.

– Essaouira, quelle merveille ! » a ponctué Bathurst. « Un rêve de blancheur et d’azur.

– En effet. Je formais de futurs professeurs de collège. À cette époque le Maroc passait progressivement à l’arabisation de l’enseignement, et ce fut pour moi un chantier passionnant.

– Les maths et la langue arabe, tout un programme», a ponctué Bathurst. « Du coup, tu as appris l’arabe ?

– Des rudiments. Donc, j’avais pour élèves de récents bacheliers et des instituteurs qui se recyclaient pour enseigner dans le second degré. Un public hétérogène, mixte par ailleurs. Je me suis aussitôt attaché. Fortement même. Trente-cinq ans plus tard, j’ai encore des relations avec certains d’entre eux.

– Essaouira, quel charme ! Les sardines grillées au retour des pêcheurs !

– Oui. Je n’avais jamais enseigné de ma vie, si l’on excepte quelques cours particuliers. Je me rappelle ma première séance. J’avais soumis mes élèves à un test d’évaluation initiale. L’un d’eux, le plus âgé des garçons – il avait trente-sept ans, j’en avais vingt-cinq, ses camarades l’appelaient « le vieux » –, m’a rendu sa copie les mains tremblantes. J’ai compris que je n’avais pas droit à l’erreur.

« Je me suis donné à fond. Avec mes collègues de toutes les disciplines, français ou marocains, on formait une équipe dynamique et soudée. Pour débuter dans l’enseignement, je n’aurais pu rêver mieux.

– Le Maroc était une dictature à l’époque, non ?

– Il l’est toujours. Mais justement on se sentait l’âme révolutionnaire, et on croyait jouir d’une certaine liberté d’action. Les Marocains n’étaient pas dupes, qui devaient se protéger, et nous avions conscience de servir le régime, mais au moins nos propositions en matière de formation étaient fondées sur des valeurs humanistes. Et notre public était mixte, je le répète, mais à tous égards. On y trouvait des bourgeoises venues de l’enseignement primaire et qui n’avaient que mépris pour les jeunes paysannes fraîchement diplômées, des militants de gauche voués à la clandestinité, des gamins et gamines naïfs et enthousiastes, des paumés comme partout, des sages, des mômes, des filles en jean qui savaient qu’à peine rentrées chez elles il leur faudrait changer de tenue, de jeunes intellos attachés à la vie urbaine et qui s’attendaient à être nommés, une fois reçus, au fin fond du bled. Ils en flippaient d’avance.

– Pas d’islamistes ?

– Si, mais minoritaires et discrets. Bref, j’avais pris ma tâche au sérieux. Tout m’y invitait, par exemple d’avoir vu un soir dans la rue un de mes élèves relisant ses cours à la lumière des réverbères. Et donc arrive mon premier compte rendu de devoir. J’y consacre toute une séance de deux heures. Je n’en ai gardé qu’un vague souvenir, sauf de la fin. Mais je me rappelle y avoir mis du cœur. À la fin, épuisé, je vois un de mes élèves s’approcher du bureau tandis que ses camarades quittaient la salle. C’était un bon élément, travailleur, efficace, un instituteur à l’origine, plus âgé que moi de quelques années, et doué d’une maturité et de qualités humaines qui lui avaient valu d’être élu délégué. Il s’appelait Mohammed G... Je ne crois pas l’avoir jamais vu sourire. Il arborait en permanence un visage grave sinon soucieux, et ce jour-là en particulier. Il se campe au pied de l’estrade et me dit : « Monsieur, au nom de mes camarades, je voudrais vous remercier de tout le mal que vous vous donnez pour nous. »

Comme chaque fois que je raconte cette anecdote, je me suis laissé malgré moi déborder par l’émotion. Ce qui ne pouvait échapper à Bathurst. Réussissant à me dominer, j’ai poursuivi :

« Je ne m’y attendais pas. Ça m’a fait plaisir, bien sûr, mais surtout ça m’a troublé. Tout en rangeant mes papiers, j’ai bafouillé de vagues dénégations, l’élève est parti, et je me suis retrouvé seul devant le tableau rempli de formules. Je l’ai essuyé, dans un état second, plutôt content de moi et de la vie, et je suis sorti, mon cartable à la main.

« Puis je suis passé aux toilettes, qui jouxtaient la salle de cours.

« Il y avait là deux ou trois lavabos surmontés d’un grand miroir.

« Je m’y suis vu.

« J’étais blanc de craie.

« Des pieds à la tête.

« Ce qui donne une tout autre saveur à la scène précédente.

« J’ai été pris d’un de ces fous-rires ! »

Bathurst était aux anges.

« C’est en effet un bon exemple », a-t-il dit. « Je suppose qu’à la suite de cette aventure tu as adopté la blouse blanche. »

– Il aurait fallu y ajouter la charlotte », a plaisanté Estelle. « Louis déteste la blouse. Je crois qu’il assume mal d’être un scientifique. L’est-il, d’ailleurs ?

– En tout cas », a repris Bathurst, « ce retardement du contrechamp est impossible au théâtre. Au cinéma, il impliquerait des cadrages, un masquage qui  éveilleraient les souçons, sans parler du procédé de la caméra subjective, qui ne fonctionnerait pas. Un dessinateur pourrait proposer une vue synthétique, à charge pour le spectateur de reconstituer le scénario, mais du coup on perdrait la double détente. À ce propos, je reprendrais bien de cet élégant Savennières. »

Aspro-pos, Aspro-pot, pensais-je en nous resservant, frappé par une incroyable persistance.

Estelle, qui avait sa bière à finir, me regardait comme si elle eût deviné mes pensées. Mais Bathurst avait lu Le Sourire du Scribe, et, levant son verre :

« À la mémoire de Blanche et de Delphine ! »

 

 

 

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Publié dans Treize vendredis, 2

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