Un fait divers

Publié le par Louis Racine

Un fait divers

 

Arrivée à l’endroit où la tartine rompue faisait une falaise, la mouche hésita un long moment. Un rayon de soleil l’enveloppa soudain, ramollissant le beurre sous ses pattes. C’était une très grosse mouche. Elle pivota d’un quart de tour sur elle-même, fit mine de vouloir longer le précipice, et s’envola.

– C’est du beau temps maintenant ; et pour toute la journée, promit le peu nombreux consommateur accoudé au comptoir. Paroles que le patron cueillit au vol et me renvoya du regard. J’amortis et centrai sur le prophète, qui parut les ravaler. L’instant d’après il fit si sombre qu’on eût pu croire qu’il allait se mettre à pleuvoir. Il se mit à pleuvoir avec une sauvagerie inouïe.

– T’as encore perdu une bonne occasion de te taire, dit le tenancier, qui, pour en tempérer la sécheresse, ou par bêtise, ponctua cette sentence d’une troisième tournée, la sienne. À nouveau les fragrances urineuses du pire des rhums vinrent se mêler sous mes narines aux senteurs de vomi infantile du café au lait. De part et d’autre de l’autel, les deux communiants vidèrent en même temps leur verre.

Malgré les seaux d’eau lancés contre les hublots, on entendit la mouche voler. Trois hommes dans un bateau, sans oublier la mouche. Je lui dédiai ma moitié de tartine et ramassai le journal traînant sur la banquette. En première page s’étalait un fait divers navrant. On avait trouvé dans un moulin abandonné le cadavre local d’une fillette tuée à coups de hache. Navrant. La fillette vidée de son sang, le cadavre d’une fillette de rouge ; mais ces correspondances avaient dû échapper au journaliste. J’alignai sur la table six pièces d’un franc debout sur leur tranche, et sortis.

Peu de gens savent faire tenir sur sa tranche une pièce d’un franc. Je m’arrêtai au milieu de la rue, le temps d’apprécier la férocité de la pluie. Je pensais à la mouche sur la tartine, au cadavre dans le moulin. Pluie, soleil ; mouche, cadavre ; moulin, farine, pain ; hache, vache, lait, beurre. Tartine. La ligne blanche qui reluisait à mes pieds, figurant le bord de l’abîme, montrait la morsure d’un pneu. Blanc, noir. Café au lait. J’avais si mal déjeuné !

J’atteignis l’autre rive, non loin du confluent du canal principal et d’une cascade intitulée rue de l’Avenir. Des pas y clapotèrent crescendo, annonçant une irruption humaine. Mais non, ça s’arrêta, on entendit mieux la pluie, puis une porte claqua, et on entendait la pluie comme au début.

Je tournai le coin de la rue. Quatre mètres à peine en amont, dans la paroi de droite, était la porte, soutenue par trois marches épaisses. Au milieu du panneau supérieur, une main de fer s’ennuyait. Le choc de l’ornemental marteau contre l’autre bout de ferraille produisit un son cauchemardesque ; mais la troisième fois, je m’y étais habitué, et fus presque déçu. Une voix masculine traversa le bois.

– Qui est là ?

– Police.

– Pardon ?

Je remontai le col de mon imperméable et plongeai mes mains dans mes poches.

– J’ai dit : police.

Un silence. Puis la porte s’ouvrit sur le regard inquiet dans le beau visage triste d’un homme entre deux âges.

– Inspecteur Oursel, de la police judiciaire. Désolé de vous déranger un dimanche matin, mais on ne fait pas toujours ce qu’on veut, dans mon métier.

– Je comprends, exagéra l’homme. Entrez, inspecteur.

Je gravis la dernière marche et pénétrai dans le vestibule, où flottait une odeur de café.

– Donnez-vous la peine de vous débarrasser, dit l’homme. Je lui tendis mon imperméable ruisselant. « Excusez-moi un instant. » Ses pantoufles à semelles de cuir les emportèrent tous deux dans ce qui devait être une salle de bains, tandis que je découvrais un sachet de papier posé sur la tablette du téléphone, à portée de ma main. Sous le portemanteau, entre les bras réunis par un double arceau de bois d’un blaireau empaillé dressé sur ses pattes postérieures, un parapluie s’oubliait dans le plateau prévu à cet effet et sur les bords duquel reposait en équilibre une paire de bottines luisantes de pluie.

– Que puis-je pour votre service, inspecteur ? demanda l’homme en revenant.

– Je dois vous prier de me laisser examiner vos chaussures.

Il n’eut pas l’air de croire à une plaisanterie.

– Mes chaussures ? se permit-il seulement.

– Celles que vous portiez tout à l’heure.

Ses yeux quittèrent les miens. Il se voûta lentement, puis plia les genoux, saisit entre le pouce et l’index les bottines et, se redressant d’un craquement, me les tendit. Je les lui laissai tenir à bout de bras. Sur un signe de mon menton, les pointes se relevèrent. Je contemplai quelques secondes les semelles avant de soulager l’homme pour étudier plus librement l’empeigne, les coutures, et de nouveau les épaisses semelles de faux caoutchouc. Enfin je lui rendis son bien.

– Merci. J’aurais maintenant deux ou trois questions à vous poser, si je ne craignais d’abuser de votre temps.

– Faites donc, inspecteur. Puis-je vous offrir une tasse de café ? J’avoue que je n’ai pas encore déjeuné.

– Moi oui, mais mal. J’accepte.

Ses traits se détendirent.

– Nous serons plus à l’aise dans la cuisine pour bavarder. Si vous voulez me suivre...

J’avisai une paire de patins et décidai de les utiliser, initiative qui sembla charmer mon hôte ; puis je m’emparai du sachet appuyé contre le téléphone.

– Vous oubliez vos croissants.

Il sourit. Ce sourire, le contact chaud des croissants à travers le papier humide où les mouchetures de graisse se fondaient par places dans les froides empreintes de la pluie, grises, translucides aréoles du brouillard desquelles perçaient des lueurs jaunâtres, le parfum du café, la conversation discrète et empressée des tasses et des petites cuillers, tandis que je patinais vers la cuisine où l’homme débranchait la cafetière électrique, la perspective enfin d’un petit déjeuner digne de ce nom me réjouirent. Je fis glisser les quatre croissants dans la corbeille métallique posée au milieu de la table entre trois grandes tasses en faïence. Sur le quatrième côté, une longue panière d’osier abritait un peu plus d’une demi-baguette encore appétissante.

Le café n’était pas mauvais. Tout en buvant, je fixais ostensiblement la troisième tasse, située à ma gauche, en face de la panière ; mon hôte éluda cette question muette et, comme je venais sur son offre de piocher un croissant dans la corbeille, m’en posa une à son tour.

– Eh bien, inspecteur ?

– C’est de l’arabica, n’est-ce pas ?

– Cent pour cent arabica, du moins si j’en crois l’emballage.

Je mordis dans mon croissant, constatai qu’il était au beurre, ainsi que me l’avait fait espérer sa forme rectiligne, et dis :

– Je suis en train d’enquêter sur une affaire pénible. Très peu d’indices, très peu de pistes. L’une d’elles peut conduire ici. Je ne cherche pas à vous confondre, il me serait même agréable de vous savoir innocent ; pour l’instant, je suis obligé de vous demander où vous étiez vendredi dernier entre seize et dix-huit heures.

À nouveau son visage se figea en une expression mélancolique et vaguement apeurée ; puis naquit dans ses prunelles une flamme tiède que je crus devoir prendre pour un signe de bonne foi.

– Vendredi après-midi ? De trois à quatre, j’ai donné un cours à un jeune garçon qui habite de l’autre côté du bourg et ne peut pas se déplacer. J’ai regagné mon domicile en faisant un crochet par le cimetière.

– Vous n’avez rencontré personne ?

– Non. J’ai dû rentrer vers cinq heures. À cinq heures et demie, comme d’habitude, madame Latruffe est venue me rendre ma fille et nous avons pris le thé.

Les miettes de mon croissant répandues sur la toile cirée adhéraient à l’extrémité de mes doigts, feuilles mortes collées aux semelles des garnements, embrochées sur la pique du jardinier, puis se précipitaient en désordre dans ma soucoupe. Exactement au-dessus de ma tête, le plancher craqua. Je vidai ma tasse, laissai mon hôte la remplir, et commençai mon exposé.

– Je vais vous confier un secret : j’ai un don. Certaines personnes savent faire le café. Ça ne dépend pas forcément de la matière première. On buvait chez ma tante un café exceptionnel, et, croyez-moi, elle ne pouvait s’offrir que du plus courant. Eh bien, moi, c’est les chaussures. Vous me montrez une empreinte de pas, et je vois la chaussure tout entière ; mieux, je l’entends. Toutes les chaussures ne sonnent pas de la même façon, c’est évident ; ce qui l’est moins, c’est de reconnaître une chaussure à son bruit. Vous allez m’arrêter : un gros, un maigre, un qui marche plutôt sur les talons, un autre sur la pointe des pieds, ça doit faire des différences, comme aussi entre une chaussure neuve ou usagée, sèche ou mouillée, etc. En vérité, pas au point de tromper une oreille exercée. Tout est affaire de paramétrage. Il me suffit de me concentrer et, quelle que soit la nature du terrain, j’identifie une semelle de caoutchouc, de feutre, de cuir, de crêpe, de bois, de corde, une chaussure en toile, en cuir tressé, en daim, j’évalue la hauteur du talon, je détermine l’âge et le sexe du piéton, qui me renseignent encore sur ses chaussures.

– Mais il existe une très grande variété de modèles.

Ce fut objecté sans passion. Un choc sourd résonna quelque part à l’étage.

– Bien sûr, sinon ce serait trop facile. Encore que le nombre des combinaisons soit finalement assez réduit ; par exemple, on n’imagine pas une claque en croco sur une semelle de caoutchouc. Mais je reconnais qu’il faut un don.

Il ne disait rien. On entendit couler un robinet.

– Je vous ennuie avec ma conférence.

– Oh ! mais pas du tout.

– J’enquête sur le meurtre de la petite Douillard.

Cette fois, mon interlocuteur parut s’émouvoir.

– Je m’en doutais. Mais je ne vois pas ce que mes chaussures...

– Une sale affaire. Nous possédions un seul indice, des empreintes de pas sur les lieux du crime ; la pluie les a effacées avant que nous ayons pu les relever. Seul un mauvais cliché a été pris, qui ne sera probablement d’aucune utilité. Mais moi qui étais sur place dès le début, j’ai ces empreintes en mémoire ; je pourrais les dessiner avec la plus grande exactitude. Et quand tout à l’heure, dans la rue, j’ai entendu votre pas, j’ai eu comme une révélation. C’était le même bruit.

– Vous vous êtes trompé, dit l’homme ; et se peignit soudain sur sa face une expression furieuse et stupide, comme s’il se fût senti victime d’une mauvaise blague. Des glissements furtifs nous parvinrent à travers le plafond.

– Je ne crois pas. Mais revenons à l’après-midi de vendredi. Vous dites que vous avez été seul pendant une heure et demie, et juste au moment du crime. C’est plus qu’il n’en faut pour aller au moulin, situé à moins de quatre kilomètres d’ici, et en revenir.

Il se jeta violemment en avant ; une cavalcade subite dans l’escalier arrêta son cri au bord extrême de ses lèvres. Une fillette apparut dans l’encadrement de la porte, hésita un instant en me voyant, puis courut embrasser papa. Il tourna vers moi un visage écartelé entre la colère et la courtoisie, l’impatience et la joie.

– Voici ma fille, Armande ; ma chérie, je te présente un ami, de passage dans la région.

– Je suis très heureux de faire la connaissance de mademoiselle Armande. Tu peux m’appeler Raoul ; ce n’est pas très beau, mais je n’ai pas d’autre prénom.

Son portrait ferait accuser de tricherie le photographe le plus honnête, d’opportunisme Vélasquez lui-même. Âgée de neuf ans à peine, la profondeur de son regard, la finesse de ses traits, la grâce de ses mouvements la placent au rang des plus adorées déesses. Elle mérite les deux croissants qu’un père comblé lui présente, respectueusement blottis au creux de la corbeille inoxydable, pâles reflets de son blond émerveillement.

– Tu te fais chauffer ton lait, nous allons discuter au salon. Si tu as besoin de quelque chose, tu m’appelles.

Le salon est presque entièrement occupé par un très beau et très noir piano à queue, mais dans un angle près de la fenêtre nous trouvons un canapé assez large pour nous recevoir. Papa fait jaillir d’une boîte cylindrique un bouquet de cigarettes, m’invite à en choisir une, se sert à son tour.

– Vous comprendrez que je n’aie pas voulu lui dire qui vous étiez ; elle connaissait un peu la petite Douillard, et cette tragédie va lui faire une impression terrible. Je préfère la lui apprendre dans d’autres circonstances.

Il parlait à voix basse, on entendait mastiquer dans la cuisine.

– Je ne sais pas si vous vous rendez compte de la blessure qu’on peut infliger à un homme intègre en le traitant d’assassin. Je vous ai dit la vérité. Il se trouvera bien des gens dans le village pour en témoigner : j’étais seul au cimetière, mais je serais surpris que personne ne m’ait vu y entrer ou en sortir.

Il tremblait à faire pitié.

– C’est sur la tombe de ma femme, figurez-vous, que je suis allé me recueillir. J’avais bien autre chose en tête que des projets de meurtre. Et puis, vous êtes trop sûr de vous. Pour se rendre d’ici au moulin, il faut compter une bonne heure ; le chemin est étroit et caillouteux, obstrué par les ronces en maints endroits...

Nos têtes dépassaient à peine la hauteur du clavier. Debout sur le petit abattant, une photographie dans un cadre représentait le visage mince et naïf d’une femme encore jeune.

– Je ne vous accuse pas, je constate seulement que les empreintes dont j’ai parlé pourraient être les vôtres. Autrement dit, j’ai entendu juste. La satisfaction que j’en retire ne me fait pas prendre cette nouvelle confirmation de mes talents pour une preuve judiciaire – je rends hommage à la puissance de vos arguments –, et n’est pas de nature à compromettre l’impression favorable que j’ai de vous. D’ailleurs, désirez-vous connaître mon opinion ? On ne retrouvera jamais l’assassin, ou on le retrouvera pendu. Je regrette d’avoir violé votre intimité.

La femme dans son cadre me souriait. Elle n’avait pas l’air très intelligente. Maladie, accident ? Je me demandais de quoi elle était morte.

– C’est ma femme. Un horrible accident nous l’a enlevée il y a deux ans. Je me suis senti tellement responsable ! Jamais je n’aurais dû lui proposer cette excursion. Aujourd’hui, grâce au réconfort d’amis très chers, à la gentillesse des gens du village, je commence à reprendre le dessus, à dominer cet atroce sentiment de culpabilité. Mais à la moindre contrariété, parfois même sans motif extérieur, il revient m’oppresser. Je vous remercie de m’avoir présenté des excuses que je devine sincères.

Je me levai.

– Il faut maintenant que je parte. Je vais simplement prendre votre nom ; rassurez-vous, je ferai en sorte que vous soyez le moins possible inquiété. Mais je dois rédiger mon rapport.

Sur mon calepin, je notai : Henri Vidal, et en dessous : Armande.

– Je suis compositeur de musique, ajouta-t-il. À ce moment, Armande entra.

– Monsieur Oursel s’en va, ma chérie. Dis-lui au revoir.

Spontanément, elle se hissa sur la pointe des pieds pour m’embrasser. Je dus tout de même me baisser.

– Au revoir, Raoul.

– Au revoir, Armande.

Elle s’envola jusqu’au piano et, tandis que son père me raccompagnait à la porte, commença ses gammes. J’enfilai mon imperméable.

– Le piano ! dis-je. C’est peut-être dommage, mais moi, le piano, ça me rappelle mon métier.

– Ah ! oui, les empreintes.

 

 

Il pleuvait toujours. Les rues n’étaient guère plus animées. Puis viendrait l’heure de la messe. Je regagnai ma voiture, m’installai au volant et allumai une cigarette. Une fourgonnette bleue traversa mon champ de vision. C’était bien sûr aux gendarmes de mener l’enquête. Pourtant, je tenais une explication, si limpide qu’elle pouvait être vraie. J’actionnai le démarreur, et un chat bondit de sous la voiture. Je quittai le bourg en passant devant le cimetière.

C’était linguistique. Hache-vache, Henri Vidal, H V ; on l’avait d’abord assommée, avant de l’achever, de s’acharner sur son cadavre pour faire croire au crime d’un déséquilibré. Comment l’assassin eût-il osé frapper de sa hache la fillette encore consciente ? Et elle eût pu crier. Le coupable n’était pas fou ; il l’avait tuée parce qu’elle en savait trop, sur lui, sur son passé, sur un prétendu accident. Pas plus compliqué que ça. Je fus secoué d’un long rire. C’était linguistique.

Je freinai brutalement. Sur le bord de la route, une jeune auto-stoppeuse baissa le bras et courut vers la voiture. J’ouvris la portière.

– Oh ! merci, monsieur, ça fait plus d’une heure que j’attends ! Je vais à Poitiers.

– Ça tombe bien, moi aussi.

Tandis que nous roulions, j’essayai de la mettre à l’aise. Tant de mésaventures sont arrivées à des auto-stoppeuses.

– Le dimanche matin, par ici, c’est plutôt calme !

– Vous voulez dire que c’est mortel ! Mais ils ont supprimé tous les cars sauf celui du samedi, alors, pour se rendre à Poitiers, quand on n’a pas de voiture, il n’y a plus que le taxi ou le stop.

– Vous êtes étudiante ? Oui ? Je vous demande ça parce que vous ressemblez à ma fille, qui fait son droit à Paris. Elle est formidable, très sympa ; elle s’appelle Armande. Et vous ?

– Nathalie. C’est banal.

– Moi, Henri. C’est moche.

Elle rit, repliant ses jambes sous son siège. J’avais la gorge sèche. Je dus faire un effort pour articuler :

– Je suis compositeur de musique.

 

 

 

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Publié dans Treize vendredis, 2

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