Occultation

Publié le par Louis Racine

Occultation

 

Le jour où Neil Armstrong a posé le pied sur la Lune, j’étais en vacances dans les Cévennes avec un copain et ses parents. J’allais sur mes douze ans, mon copain les avait déjà. Nous habitions la maison de son grand-père paternel, qui nous l’avait laissée pour aller je ne sais où. Un modeste mas à l’écart du village, non loin d’une pinède écrasée de soleil. La route y aboutissant s’y transformait en chemin, le long d’un champ envahi de hautes herbes jaunes et bordé de grosses pierres.

Nous étions venus de Paris à bord d’une R8 qui avait apprécié la division du trajet en plusieurs étapes réparties sur trois jours ; l’occasion pour les voyageurs de faire un peu de tourisme. Les parents de mon copain étaient des intellectuels de gauche, admirateurs de Rocard, lecteurs de Hara-Kiri (que madame jugeait cependant un peu obscène – j’appris le mot à cette occasion) et du Monde (pour son objectivité). Artistes aussi. Il jouait du violoncelle, elle peignait. Ils avaient récemment emménagé dans un bel appartement du septième arrondissement (cent mètres carrés pour eux trois seulement, alors que notre famille de six personnes se contentait d’à peine plus de la moitié). Lui était ingénieur chimiste, elle ne travaillait pas. Cela lui valait le mépris mâtiné de jalousie de ma mère, qui l’avait cataloguée parmi les femmes-enfants (autre notion nouvelle pour moi). Ajoutez à cela la condition de fils unique de mon copain, ces gens étaient égoïstes. Ils m’avaient invité à passer tout le mois de juillet avec eux ? Ça les arrangeait bien que je puisse tenir compagnie à Serge, fréquentation valorisante pour lui vu que j’appartenais à l’élite scolaire (dont il n’était toutefois pas très éloigné), et qui leur donnait bonne conscience du fait de la différence sociale. Quant à eux, ils me considéraient moins comme un pauvre que comme un petit-bourgeois conformiste et bien-pensant (bien que mes parents votent communiste), sans me le dire en face. Par exemple, Martial, le père, s’adressait brusquement à sa femme en claironnant : « Dis donc, c’est pas les Untel dont les gamins lisent Spirou ? » (des amis à eux, que je ne connaissais que de nom). « Eh bien c’est un canard fasciste ! » Tout ça parce qu’en feuilletant l’exemplaire que j’avais acheté au village (pour la plus grande joie de mon copain) il était tombé sur une histoire de l’Oncle Paul à la gloire des CRS qui surveillent les plages. Mai 68 était encore très présent dans les esprits.

De son côté, Claire, femme-enfant ou pas, quitta la table du déjeuner un jour que me resservant de salade de tomates et lui en laissant à peine je n’avais sus que ricaner de mon indélicatesse. « Je ne reste pas plus longtemps avec des gens mal élevés ! » glapit-elle. Martial ne chercha pas à la retenir, l’excusa vaguement (elle était fatiguée ; la chaleur) et la rejoignit sans tarder dans leur chambre.

Ils étaient plutôt beaux tous les deux, lui prématurément dégarni mais athlétique et jovial, elle petite blonde mutine. Ils conjuguaient avec talent pudeur et exhibitionnisme. Claire réussit à glisser dans une conversation qu’ils dormaient nus. Elle en paraissait fière comme d’une liberté conquise.

Ces parents différaient des miens par bien des aspects, mais je crois que ce qui me frappait le plus, sans que je puisse le formuler, c’était leur façon de vivre leur sexualité. 

Signes passagers d’une animosité sans doute plus constante, leurs piques ne suffisaient pas à me gâcher le séjour. J’avais de l’endurance, et l’avais montré dès le soir de notre arrivée.

Serge et moi devions dormir dans le salon, où deux banquettes diamétralement opposées avaient été transformées en lits. En entrant dans la pièce, je remarque une grosse tache noire sur le mur au-dessus d’un des deux lits. Ce n’était qu’un scorpion. Il en montait parfois du garage, par quelque fissure. Mon copain préféra l’autre banquette. Je ne fis pas le difficile. On m’avait expliqué que les scorpions de la région n’attaquaient que pour se défendre et que leur piqûre était douloureuse mais pas mortelle. Il fallait seulement respecter leur tranquillité. De sorte que quand nous voulions entrer dans le garage, nous poussions la porte d’un grand coup de pied et attendions quelques secondes, pour éviter que, de saisissement, quelqu’un de ces animaux tapi dans les hauteurs ne se laisse tomber sur nous. Serge m’avait enseigné aussi qu’ils logeaient volontiers sous les pierres et nous nous amusions à soulever celles des alentours, en manière de pari. J’étais assez chanceux à ce jeu. Et, au bout de quelques jours, je m’endormais avant l’aube, sans plus craindre la visite d’une de ces bestioles.

Dans le champ dont j’ai parlé, mieux valait ne pas aller du tout, à cause non des scorpions mais des serpents. Pourtant, quand nous jouions au ballon ou au badminton sur le chemin, notre maladresse précipitait régulièrement notre projectile parmi les hautes herbes, et, bravade ou inconscience, c’est toujours moi qui allais le rechercher, en short et sandalettes, prenant soin quand même de battre bruyamment le sol devant moi à l’aide d’un bâton qui facilitait aussi mes investigations. Il ne m’est jamais rien arrivé de fâcheux.

Je grandissais.

Les parents de mon copain nous laissaient parfois seuls pour partir en balade. Nous étions priés de ne pas quitter la maison. Nous trompions notre ennui en nous initiant à la pâtisserie ou au tabagisme. Nous confectionnions d’improbables gâteaux que nous mangions tout chauds encore et avions fabriqué, avec des tronçons de bambou et du chatterton, une pipe qui tirait à merveille et où nous fumions de vieux mégots avant d’acheter en cachette un paquet de bleu. Passé les premières expériences et leurs vomissements, nous prîmes un réel plaisir à ces pratiques clandestines. De leur côté, Claire et Martial revenaient enchantés de leurs escapades, sauf le jour où, s’étant enfoncés main dans la main dans le bois de pins voisin, ils avaient été attaqués par des frelons. Finalement indemnes, ils avaient eu si peur que nous en fûmes nous-mêmes traumatisés. Claire se coucha dès son retour et ne reparut que le lendemain vers midi.

Mais nous n’étions pas si souvent livrés à nous-mêmes. Baignades dans le torrent, parties de pétanque, promenades à cheval, j’ai passé là-bas des vacances très agréables, jusqu’au jour où Neil Armstrong a marché sur la Lune.

De la semaine  qui a suivi, la dernière du séjour, je n’ai aucun souvenir. Je l’ai en quelque sorte occultée. Je ne me rappelle que le voyage de retour, en une seule interminable étape. Plus question de tourisme ou de vagabondage. La R8 a tenu le coup de justesse, Martial aussi. Il a conduit pratiquement tout le temps, Claire lui ayant abandonné le volant après avoir failli nous flanquer dans le décor.

La veille du premier pas sur la Lune était un dimanche. Après le déjeuner, Serge et moi sommes sortis faire un foot. Il faisait chaud, nous étions alourdis par le repas, très vite le ballon s’est retrouvé dans le champ, et, pour une fois, j’ai refusé d’aller le chercher. Serge s’y est donc collé. Il a dédaigné le bâton propitiatoire, a franchi la barrière de pierres sèches et plongé ses jambes nues dans le fouillis des herbes. Aussitôt il a poussé un cri et s’est écroulé, mordu par une vipère au talon.

J’ai couru à la maison. Martial a d’abord pensé agir lui-même, parlant de garrot, me reprochant de n’avoir pas sucé la plaie [1], puis a envisagé de transporter son fils à l’hôpital, via la pharmacie du village, à tout hasard. Mais Claire avait appelé les pompiers et appris que la pharmacie de garde était à quinze kilomètres. Quant à un ambulancier, il ne serait pas sur place avant un quart d’heure. Autant viser l’hôpital. Serge était allongé sur le chemin, en surplomb du champ. Je m’étais accroupi près de lui, l’abritant du soleil, contemplant son visage extraordinairement pâli, au front perlé de milliers de gouttelettes de sueur. « Je vais crever », disait-il entre ses dents, et de fait on pouvait le craindre, tant il semblait vieilli d’un coup. « Tu rigoles. » C’est tout ce que je savais dire, avec « Je suis désolé », formule qui a fini par lui arracher un demi-sourire : « T’y es pour rien. »

Quelques instants plus tard, la R8 démarrait en trombe, Claire et moi debout côte à côte sur le chemin à la regarder partir, comme assommés. Brusquement Claire est sortie de sa torpeur pour crier : « Martial ! » Mais déjà la voiture disparaissait dans le virage.

« J’aurais dû y aller avec eux.

– Moi aussi. »

Tout s’était passé trop vite. Il m’apparaissait vaguement que Claire était restée à cause de moi, mais ça n’avait pas de sens. J’aurais très bien pu les attendre au mas ou les accompagner. Elle partageait sans doute cette incompréhension. Je n’osais la regarder. C’était sûr, elle me haïssait définitivement. Martial aussi. Il n’avait pas manqué de me demander ce qui s’était passé. J’avais bien vu à son expression qu’il me rendait responsable du malheur de son fils.

L’absurde nous malaxait.

Soudain j’ai senti le bras de Claire frôler le mien et sa main se glisser dans la mienne.

« Allez, viens. »

Je le répète, je n’ai aucun souvenir de la dernière semaine du séjour. Ce fut également vrai de cette fin d’après-midi, jusqu’à ce que la mémoire m’en revienne tout d’un coup, grâce à Neil Armstrong et au cinquantième anniversaire de son exploit. C’est pourtant le genre de chose qui ne s’oublie pas. Mais c’est aussi le genre de chose qui ne se fait pas. Et je ne m’explique toujours pas comment cela a pu se produire.

Comprendre, ne pas comprendre. Dès ce moment, j’ai compris ce qui allait se passer, en même temps que son caractère incompréhensible, qui se redouble aujourd’hui de ce que j’aie pu garder pendant cinquante ans enfoui au fond de moi, sans jamais y repenser – sauf peut-être fugitivement et par inadvertance, à la faveur de certains rêves – le souvenir d’un événement aussi important pour moi que pour l’humanité le jour où un homme a marché sur la Lune.

Je ne savais rien, et je sentais tout. Claire avait parfaitement senti quant à elle que j’étais parvenu au tout premier seuil de la puberté. Elle fut une merveilleuse initiatrice. Je me demande comment j’ai pu bénéficier de ce trésor sans m’y noyer, en m’en détachant au contraire au point de le chasser de ma conscience et de faire comme s’il n’avait jamais existé, même les rares fois où j’ai revu cette femme par la suite – toujours en compagnie, il est vrai.

Mais je pourrais avoir des choses une tout autre interprétation. Je pourrais être horrifié de ce qui objectivement s’apparente à un viol, aggravé par les circonstances. J’imagine le procès de mon initiatrice et la sévérité de ses juges : comment avez-vous pu vous vautrer dans la luxure quand votre fils se mourait ?

Je doute que cela porte à l’indulgence.

Au fait, vous vous inquiétez plus peut-être du sort de Serge que vous ne vous intéressez à mon premier orgasme partagé.

J’ai presque envie de laisser la question en suspens. Mais, sérieusement, la mort de mon copain cadrerait-elle avec ce début, pour ne pas dire ces préliminaires ?

Le soir même, il rentrait de l’hôpital avec son père, et le LEM se posait sur la Lune. Je n’ai pas dormi de la nuit, fumant tout seul dehors la fin de notre paquet de bleu (Serge était couché ; il avait grand besoin de repos), les yeux levés vers notre beau satellite naturel. Un peu avant l’aube, Neil Armstrong en foulait le sol. Nous avons passé une bonne partie de la journée devant la télévision. À un moment, je ne sais plus quel invité de quelle émission a solennellement déclaré que l’humanité ne pouvait que sortir transformée d’un tel événement. « Connard ! » a commenté Martial. Il devait être un  peu ivre.

L’année suivante, Serge est venu passer un mois de vacances chez nous sur le littoral vendéen. J’ai peine à croire à cette chronologie, tant nous étions encore gamins en 70. Nous avions de ces conversations de puceaux ! Entre-temps, je l’ai dit, j’avais revu Claire, mais jamais seule, et sans conséquence puisqu’il n’était pas censé s’être passé quoi que ce soit entre nous. Puis Serge et moi avons pris nos distances, nos familles plus encore. Je l’ai rencontré par hasard quelques années plus tard. Il étudiait le droit. Ses parents allaient bien, mais son grand-père venait de mourir.

Peut-être Claire s’est-elle confiée à son mari. Je ne le saurai jamais, ils sont morts eux aussi.

À son fils, ça m’étonnerait.

Une nuit d’un demi-siècle.

 

 

Louis Racine


[1] Deux actions à éviter absolument. On peut être ingénieur chimiste et mauvais secouriste.

Publié dans Treize vendredis, 3

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article