La pelle à charbon

Publié le par Louis Racine

La pelle à charbon

 

Enfant, j’avais peur des oiseaux. De tout ce qui avait des plumes, en fait. Quand ma grand-mère paternelle a voulu m’interdire l’accès du hangar où étaient rangés les outils de jardinage et autres jouets dangereux pour un bambin, il lui a suffi d’attacher à la poignée de la porte un des ailerons de poule qui lui servaient à épousseter les meubles. La protection fut efficace. Pourtant j’adorais le hangar, son trésor de parfums variés, celui du grain où l’on plongeait les mains, celui des peaux de lapin qu’on y mettait à sécher, celui du métal des faux et des scies, celui du foin, celui des pans de bois ou de tôle chauffées par le soleil, celui des vêtements de travail de mon grand-père. Mais la phobie de la plume fut la plus forte. J’ignore d’où elle me venait, je ne sais si je m’en débarrasserai jamais définitivement. Un jour, je devais avoir une dizaine d’années, j’ai visité un élevage de poulets dans l’Allier. Je me rappelle une grande salle claire et propre où pullulaient de petites poules rousses. J’ai trouvé cela charmant, délicieux, je me suis plu à prendre ces bestioles dans mes bras et à les caresser, elles se laissaient faire, douces et mignonnes, je me suis vautré sans retenue dans cet édredon géant. J’ai du mal à raccorder cet enchantement à mon dégoût persistant pour la gent ailée en général. Un dégoût mêlé de terreur. J’étais assez âgé quand j’ai vu Birds, j’en ai retiré une impression de malaise, mais je n’ai pas vraiment eu peur, peut-être parce qu’on m’avait raconté l’histoire. J’étais presque anesthésié. Tandis qu’au contact d’oiseaux réels, et bien plus tard encore, j’ai pu éprouver une peur panique. C’est très étrange : je ne note pas vraiment d’évolution. Les araignées, les insectes, j’en ai eu affreusement peur jusqu’à l’adolescence, puis, petit à petit, cette phobie m’a quitté. Avec les oiseaux, c’est très différent. Si d’aventure un pigeon vient picorer sur ma table à la terrasse d’un café, il y a des chances pour que je garde mon calme. Mais ce calme, je le sais, peut facilement, à tout moment et sans raison précise, se muer en épouvante.

Au printemps de 19.., j’ai loué une maison dans un village de l’Aveyron. Pour un mois. J’avais un article à rédiger, et la garde de Lucie pendant quinze jours. Elle avait amené avec elle une copine, aussi impudique que ma fille était puritaine. Elle s’appelait Astrid. Elle passait son temps à se promener en nuisette dans la maison mal chauffée, restait des heures, ainsi vêtue, à plat ventre devant la cheminée à jouer avec les boucles du tapis, aux pieds de la petite table dont j’avais fait mon bureau et où j’essayais d’écrire mon article. Inutile de dire que je n’ai pas beaucoup avancé. Je m’en voulais, car je n’ai franchement pas le goût des jeunes adolescentes, mais je sentais qu’il me serait vite venu à ce régime. Et je m’étonnais de l’impassibilité de ma fille, au point de lui demander si ça ne la gênait pas que sa copine se balade parfois toute nue la nuit dans la maison glaciale sous prétexte d’aller aux toilettes. J’avais tâché de poser la question sur le ton mi-amusé mi-indifférent de l’intellectuel tolérant et large d’esprit, mais j’ai senti à son air que je l’avais choquée : il n’eût pas fallu, en fait, que je soulignasse quoi que ce fût : sa copine se relevait parfois la nuit, voilà tout.

J’en suis venu à suspecter mon ex-épouse de m’avoir tendu un piège : elle connaissait bien la mère d’Astrid, elles faisaient de la gym ensemble, et je n’étais pas sans avoir remarqué cette belle femme, pour laquelle j’avais spontanément beaucoup plus de désir que pour sa fille, âgée au moment de l’histoire de treize ans à peine. À la fin de la première semaine, ma paranoïa naturelle et les petits verres censés favoriser ma concentration m’avaient tout à fait persuadé que Diane avait manœuvré pour que Lucie invite Astrid, dans le but de m’empêcher de travailler et de m’amener à me discréditer davantage aux yeux de ma fille. J’ai donc décidé de prendre le maquis. Pas question de travailler dehors, il faisait un temps épouvantable ; l’unique café du village était rempli d’habitués sympathiques mais trop bruyants pour ce que j’avais à faire. J’ai donc émigré à l’étage de la maison, dans une pièce qui n’était pas comprise dans la location et dont on ne m’avait pas donné la clé. Mais j’en ai trouvé une qui s’adaptait à peu près à la serrure, et j’ai ouvert la porte. L’endroit était froid, sombre et poussiéreux, pourvu d’une cheminée qui n’avait pas dû servir depuis longtemps. Un escalier très raide menait au grenier. Le mobilier se réduisait à une table et une chaise, mais cela me suffisait, et il y avait une prise de courant. Bref, j’avais tout ce qu’il fallait pour travailler. Pourtant j’ai éprouvé une sensation bizarre, un mélange de sensations en fait. Je percevais une odeur désagréable, très particulière, sans pouvoir l’identifier ; une odeur organique, mais pas d’un corps en décomposition ; c’était à la fois discret et entêtant. Et puis il y avait des traînées blanches sur la table et sur le plancher, comme de la peinture. J’ai cru un moment que la pièce avait servi d’atelier à un peintre, mais le pauvre eût manqué de lumière, avec une seule fenêtre et la lucarne qui surplombait l’escalier du grenier. Bon, j’ai décidé de m’installer là dès le lendemain matin.

 

Assis à mon nouveau bureau, je travaillais depuis plusieurs heures. La sensation dont j’ai parlé ne m’avait pas quitté, mais je m’y étais habitué. Je m’applaudissais de mon astuce et me délectais de mes facultés retrouvées. Je venais de rédiger un paragraphe difficile, d’une grande importance stratégique, et je m’apprêtais à le relire quand j’ai entendu un bruit au-dessus de ma tête. C’était un léger frottement, presque imperceptible. Quelque bestiole au grenier, ai-je pensé. Rien qui doive beaucoup nuire à ma concentration. Toutefois le bruit se répétait, et je ne pouvais m’empêcher de tendre l’oreille ; je me rendais compte maintenant que cela ne provenait pas du grenier, mais de l’escalier qui y menait, et qui s’achevait par un étroit palier juste au-dessous de la lucarne. J’ai fini par monter voir. J’ai gravi lentement les marches poussiéreuses. Le bruit avait cessé. Dans la lucarne se découpait un ciel laiteux. En-dessous, une cuvette en plastique était posée de biais, renversée, contre le mur, témoin sans doute du manque d’étanchéité de la toiture. À part ça, rien de particulier. Je me demandais si le bruit ne venait pas finalement du grenier, quand j’ai aperçu quelque chose de sombre qui dépassait de la cuvette. Pris de panique, je suis redescendu en courant. Puis j’ai pris le balai dont je m’étais servi pour nettoyer sommairement mon espace de travail, et du milieu de l’escalier, le cœur battant, j’ai fait basculer la cuvette. Il m’a fallu quelques secondes pour comprendre ce que je voyais ; c’était un oiseau noir, de la taille d’un merle, en piteux état, les ailes déployées, secoué de faibles soubresauts. Je n’ai pas eu de mal à reconstituer l’enchaînement des événements : il était entré par la cheminée, et avait cherché à ressortir par la lucarne fermée ; ses efforts l’avaient épuisé, peut-être même s’était-il assommé contre la vitre, et il avait fini par se réfugier là, pour y mourir. Que pouvais-je faire pour lui ? Je me sentais incapable de le soigner, persuadé du reste qu’il était fichu. Le libérer, l’envoyer crever ailleurs ? L’idée même de le toucher, même indirectement, me dégoûtait. Je me rappelais les rares fois où j’avais recueilli des oiseaux mal en point – curieusement, ces jours-là ma répugnance était en sommeil. Cela s’était toujours mal terminé. En vacances dans les Cévennes avec un copain qui possédait une carabine à plombs, j’avais onze ou douze ans, nous avions blessé un merle que nous avions ensuite enfermé dans une cage pour le soigner ; nous n’avions même pas cherché à savoir si le plomb l’avait seulement effleuré ou s’il fallait l’extraire ; l’oiseau a survécu quelques jours, sans guère toucher à la nourriture que nous lui apportions ; un matin nous l’avons trouvé tout gonflé, et le soir il était mort. Une autre fois, dans le jardin de ma grand-mère, j’avais ramassé un passereau blessé ; je n’avais pas eu peur de le prendre dans ma main, il était si petit, et tiède, et fragile ; il tenait à peine sur ses pattes, mais comme je venais de le poser à terre il a disparu dans la fente d’un mur et je ne l’ai jamais revu. Une autre fois encore, toujours chez ma grand-mère, un moineau que j’avais recueilli et que j’avais cru pouvoir sauver en lui donnant du jaune d’œuf, comme je l’avais vu faire dans mon livre d’allemand, s’était brusquement mis à gonfler lui aussi et il était mort le jour même. Ces mauvais souvenirs me sont revenus, en même temps que ma vieille répugnance resurgissait, aussi forte que dans mon enfance, malgré toute la maturité à laquelle je pouvais prétendre à trente-cinq ans.

Je tremblais de tous mes membres. J’avais une peur affreuse que l’oiseau, subitement ranimé, s’agite de manière désordonnée, s’envole, cherche follement une issue et me trouve sur son passage, voire me fonce dessus, par désespoir. En pareil cas, j’étais certain de m’évanouir. Je me sentais déjà tomber à la renverse dans l’escalier. Le simple geste d’avancer la main pour ouvrir la lucarne me paraissait un risque démesuré. Je me suis enfui, en claquant la porte derrière moi.

Les filles jouaient au ping-pong sur la terrasse. Je suis sorti, les ai regardées un moment, puis je suis allé dans la cuisine préparer le repas. Pendant que les saucisses cuisaient, j’ai débouché une bouteille de cahors et j’en ai bu deux verres en guise de remontant avant de remonter, non sans m’être muni de la pelle à charbon et d’un sac poubelle.

Ce que je redoutais ne s’était pas produit : l’oiseau n’avait pas changé de place ; mais il vivait toujours, et j’ai mis mon plan à exécution. De quelques coups de pelle maladroits, je l’ai achevé ; puis je l’ai enfoui dans le sac, ouvert le plus largement possible, j’ai bien serré les liens et j’ai porté le corps à la poubelle municipale. Les filles n’avaient rien remarqué. Je les ai appelées à table. Elles m’ont complimenté sur les saucisses et sur la salade. J’ai fini la bouteille de vin et j’ai fait la sieste sur la terrasse pendant qu’elles descendaient à la rivière. Première journée de beau temps. Il n’y en eut guère d’autres.

 

Une amie à qui je racontais cette histoire m’a dit :

« Tu t’es comporté fort décemment avec cette petite Astrid. Avec l’oiseau aussi. Je crois quand même qu’à ta place j’aurais ouvert la lucarne, quitte à fuir juste après. Si à mon retour l’oiseau n’avait pas bougé, c’est qu’il était incapable de subsister dans ce monde cruel ; mais peut-être aurait-il eu la force de s’échapper.

– Je t’assure que je ne pouvais pas approcher davantage.

– Je te crois. Il m’est à moi-même arrivé de perdre mes moyens devant des dangers parfaitement imaginaires. Pas depuis l’enfance, note-le bien. Moi, j’avais peur des poissons rouges.

– Tu te fous de moi.

– Un peu. »

 

 

 

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Publié dans Treize vendredis, 2

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Commenter cet article

Mariposa 14/06/2018 08:16

Je confirme !

Eva 09/06/2018 18:21

L'art de mettre mal à l'aise.

Louis Racine 09/06/2018 18:43

Si vous le dites...