Surprise !

Publié le par Louis Racine

Surprise !

 

Solange !

Quelques passants se retournèrent. Il ne pensait pas avoir été aussi audible. Il s’en voulut de n’avoir su tenir sa langue. La fatigue. Ou le verre qu’il venait de boire sur le chemin de la maison.

Solange. Ce mot continuait de faire la toupie dans son crâne, un mot dont il lui semblait redécouvrir le sens, un mot familier pourtant  !

La femme qui avait surgi d’une rue adjacente et marchait maintenant devant lui n’avait pas entendu. Du moins n’en laissait-elle rien paraître. Mais le plus vraisemblable était qu’elle ne s’appelait tout simplement pas Solange.

Solange, c’était son épouse depuis bientôt trente ans. L’âge à peu près de la femme qu’il suivait, non qu’il eût projeté de le faire, mais parce qu’elle avait débouché de cette rue quelques secondes avant qu’il atteigne le croisement et avait pris la même direction que lui.

Sans doute une habitante de ce quartier chic où les loyers étaient hors de prix, mais les appartements plus agréables que celui que Solange et lui, maintenant que les enfants étaient partis, rêvaient de quitter pour une petite maison à la campagne, économisant sou après sou. Un jour ils auraient amassé l’apport personnel leur permettant d’envisager une demande de prêt, d’acheter ! Leur pécule augmentait, leur amour s’étiolait, mais une fois dans leur maison ils seraient tellement heureux que tout s’arrangerait. Et puis les enfants et bientôt les petits enfants pourraient y venir. Vivement la retraite !

Encore faudrait-il pouvoir en profiter. Et déjouer la méfiance des assureurs.

Les résultats qu’il rapportait du laboratoire, où il était passé en sortant du boulot, avant de prendre ce fameux verre, n’étaient pas bons. Mais, comme d’habitude, il n’en dirait rien à son épouse. Inutile de l’alarmer, ou de lui donner des raisons de le surveiller. Et comme d’habitude son médecin lui dirait d’y aller doucement, d’éviter les exercices violents, de marcher.

Il marchait. Solange, à qui son mi-temps laissait des loisirs, gardait la voiture. Il aurait pu aller travailler à vélo, mais il redoutait la montée du retour, surtout avec les gaz d’échappement qu’il se prenait en plein nez.

Et puis, à vélo, il n’aurait pas eu l’occasion de suivre cette femme.

Les immeubles devenaient moins cossus, les rues moins propres. Elle continuait de lui ouvrir la route.

Il savait que ce n’était pas Solange, ou alors Solange plus jeune, à la trentaine, à l’époque de la naissance de leur deuxième enfant.

À l’époque ou ils faisaient encore l’amour.

Depuis combien de temps ne l’avaient-ils pas fait ?

Plus d’un an, en tout cas.

Plusieurs années ?

Sa libido à lui n’était pas éteinte. Il lui arrivait d’éprouver du désir pour des femmes de rencontre. Il n’était jamais allé jusqu’à les suivre, ça non. Encore moins jusqu’à leur faire des propositions. Trop timide. Qui sait si sa fidélité n’était pas plutôt de la lâcheté ?

Et sa libido à elle ?

Ils n’en parlaient jamais.

Il y avait entre eux comme un mur.

De plus en plus épais. De plus en plus haut.

Ce jour-là, il crut moins impossible de l’abattre.

La femme qui marchait devant lui portait les mêmes vêtements qu’aurait portés Solange, le même genre de jupe ample et vaporeuse, les mêmes chaussures mignonnes mais solides, elle avait le même genre de coiffure.

Il se sentait subitement honteux, prenant conscience de sa responsabilité dans le naufrage de leur vie sexuelle : il n’avait pas su continuer à voir Solange avec les yeux de l’amour ; comme il la voyait aujourd’hui, grâce à cette inconnue. Il aurait presque voulu la rattraper et la remercier d’avoir ressuscité son désir pour la femme de sa vie.

Les yeux fixés sur la silhouette qui, d’un pas souple et décidé, allait son chemin devant lui, il pénétrait de nouveaux territoires, comme derrière un guide écartant nuées et obstacles et lui révélant de nouvelles vérités.

Celle-ci surtout : Solange récemment avait changé.

Comment n’y avait-il pas prêté davantage attention ?

Solange depuis quelque temps rayonnait.

Le matin même...

Son cœur battit plus fort, son pas se fit plus vif et plus léger, il volait maintenant dans le sillage de l’inconnue. Oui, le matin même Solange en lui disant au revoir avait eu un sourire lumineux de femme amoureuse. Elle l’avait même embrassé, d’un petit baiser furtif sur les lèvres, comme autrefois. Belle. Et lui, lui ! il n’avait pensé qu’au rapport qu’il avait à imprimer en arrivant au bureau – un rapport qui n’avait rien de sexuel.

Il avait hâte d’arriver. Plus qu’une centaine de mètres et il serait chez lui, chez eux. Il sentait son visage s’éclairer à son tour, et quand au dernier carrefour l’inconnue devant lui disparut dans la ruelle qui redescendait à gauche vers le centre ville, il lui dédia mentalement un chaleureux salut, plein de reconnaissance pour cette messagère miraculeuse.

Il grimpa allègrement les étages, ouvrit la porte de l’appartement.

Vide.

 

 

Vide lui aussi, comme une bulle de savon livrée au moindre souffle et prête à crever, il se tenait dans l’entrée, ses clés pendant à sa main, sa serviette à l’autre.

Solange ?

Une porte claqua. Le bruit se réverbéra entre les cloisons nues.

De longues traînées noires rayaient le revêtement de sol à ses pieds.

Devant lui, dans le salon désert, un petit amas de poussière soulevé par le courant d’air retombait lentement.

Solange ?

Il entra dans la cuisine. Plus un meuble, plus un appareil, à part ceux de la location. Bien en vue sur la hotte au-dessus de la gazinière était posée une grande enveloppe. Il y lut son nom, calligraphié.

Il tituba, dut s’adosser à la cloison.

Peu à peu l’abîme qui s’était creusé en lui se remplissait d’amertume. La première idée qui lui vint, bizarrement, fut celle du contraste entre la situation présente et les sentiments qu’il éprouvait quelques secondes plus tôt. Du moins cela fit pendant aux insultes qui lui montaient à la bouche.

Trop essoufflé cependant pour les prononcer.

Il glissa lentement jusqu’au sol, se prit la tête dans les mains.

Quel imbécile !

Il comprenait tout maintenant.

Trop tard.

Un immense dégoût l’envahit.

Il n’avait plus envie de vivre.

Mais – il eut un sursaut – il ne mourrait pas complètement idiot !

Il peina à se relever, marcha vers la gazinière, leva la main, prit l’enveloppe, plus lourde qu’il ne l’avait imaginé, ce n’était pas une lettre, ou pas seulement, il la déchira d’une main fébrile, des clés, les clés de la voiture, avec les papiers, et une enveloppe plus petite, parfaitement plate, celle-ci, mais rigide, on aurait dit des photos, il l’ouvrit tout aussi nerveusement que l’autre, c’était bien ça, des photos dans une feuille de papier pliée en quatre, il allait savoir, enfin !

Son cœur le lâcha avant.

 

 

Solange regarda sa montre. Neuf heures. Le seuil qu’elle s’était fixé pour commencer à s’inquiéter sérieusement. Qu’avait-il pu se passer ? Impossible qu’il se soit perdu, les indications étaient des plus claires. Seule explication, il était rentré beaucoup plus tard que d’habitude, mais pourquoi ?

En tout cas la fête était gâchée. Le soir tombait, la découverte ne se ferait pas dans la belle lumière dorée de la fin du jour, mais dans la nuit, plus question de prendre l’apéritif sur la terrasse en savourant la vue sur la campagne blondie par le couchant, elle avait mal calculé son coup, elle aurait dû demander aux déménageurs de la ramener à l’appartement, elle l’aurait attendu là-bas et ils seraient venus ensemble, ou laisser le téléphone avec un message sur le répondeur, qu’ils puissent s’appeler, et si elle y allait à vélo ? Tout ce qu’elle risquait c’était de le croiser. Il n’y avait pas d’autre route. À moins qu’il se soit trompé, malgré le plan et les photos. Non, le vélo, mauvaise idée.

Dommage ! Elle était si contente d’elle, de son ingéniosité, de son sens de l’organisation ! Jusqu’alors tout s’était déroulé exactement selon le scénario mis au point avec l’aide des enfants, ravis d’être dans le secret. Mais d’abord il fallait avoir su se faire suffisamment apprécier de son patron pour qu’il lui loue sans conditions et pour une bouchée de pain la maison de ses parents récemment décédés.

 

 

 

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Publié dans Treize vendredis, 2

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