Le nuage

Publié le par Louis Racine

Le nuage

 

Plus personne dans le pays ne se souvient de Yadhl, le passeur.

Avant que soit construit le pont Kteshnur, doublé maintenant, un peu en amont, du bien nommé Grand-Pont, la fierté des gens d’ici, avant même qu’une barge soit mise en service pour assurer le transport des marchandises qui de fait le frustra de nombreux clients, Yadhl et sa barque étaient le seul moyen de traverser la rivière entre Modr et Umgad. Encore fallait-il voyager en modeste équipage, car Yadhl n’embarquait qu’un passager à la fois, et dans une périssoire guère plus logeable qu’une baignoire (mais beaucoup plus maniable sur les eaux de la Simsri).

Le prix du passage constituait en soi une particularité. On donnait ce qu’on voulait, la seule contrainte étant de donner quelque chose. On pouvait payer sous la forme d’un conte, et maint voyageur choisit ce mode de paiement. Il en fut ainsi tout le temps que Yadhl resta en activité, et il le resta longtemps, même après que la barge concurrente eut marginalisé son office, de sorte qu’à l’approche de la vieillesse il savait un grand nombre d’histoires, plus ou moins véridiques, plus ou moins originales, certaines improvisées, d’autres apprises (sans compter les contes qu’il était capable de forger lui-même en s’inspirant plus ou moins de ceux qu’il connaissait). Il se les disait entre deux passages, pour passer le temps.

Son stock était encore relativement maigre qu’il lui vint l’idée d’en faire profiter les autres, à commencer par ses clients. Mais leur réaction quand il leur proposa de les transporter aussi par l’imagination, y compris après qu’ils se seraient acquittés de leur dû, lui fit craindre de n’en avoir bientôt plus un seul, le bouche-à-oreille risquant de le déclarer fou. On ne pouvait jouer à ce point sur les termes de l’échange. Quant à trouver un autre public ou un autre cadre, les circonstances s’y prêtaient mal. Il y avait certes, sur chacune des deux rives, un vague abri destiné aux voyageurs, où ils pouvaient tromper leur attente en se restaurant d’une bouillie ou d’une friture, mais c’était là toute la clientèle. Les gargotiers ne suffisaient pas à former un auditoire, ni séparément ni même réunis – on ne sait à quelle occasion. Tous deux nourrissaient Yadhl gratuitement et se contentaient des bavardages de leurs clients. Il n’avait pas de famille ni d’amis, son emploi l’occupait exclusivement, et les rares transactions auxquelles il devait consentir pour subvenir à ses besoins, fort limités, étaient loin de lui offrir les débouchés dont il rêvait. Le jour où il prétendit payer son goudron de quelques histoires, cela en fit une telle qu’il crut avoir perdu son fournisseur et tous les autres, à cause de la réputation qu’elle pouvait lui valoir.

Il se consolait en se projetant dans l’avenir. Un jour, il prendrait sa retraite. Il voyagerait. Il connaîtrait des sentiments nouveaux. Il passerait des rivières et verrait du pays, avec pour toute ressource le trésor de contes qu’il avait amassé. Nul doute que, loin des bords de la Simsri, on saurait agréer cette monnaie. Elle avait forcément cours partout, sauf dans son environnement immédiat, celui pourtant où il l’avait instituée de sa propre initiative.

Il rêvait, on l’a dit.

Cependant l’âge venait.

Une nuit, il rêva pour de bon, mais ce lui fut une révélation.

Il se vit sur la route, une route poudreuse et violemment éclairée par un soleil de plomb. Loin devant lui, sur une éminence noyée dans une brume de chaleur, il apercevait une cité dont les murs tout blancs et les toits dorés miroitaient à travers la poussière. Il voulait marcher, mais ses jambes ne lui obéissaient plus, tandis que sur le chemin passaient des hommes et des femmes indifférents à sa présence. Il cherchait à les apostropher, mais sa gorge se nouait ; aucun son n’en sortait, malgré tous ses efforts, de plus en plus désespérés. Pour finir il voyait venir à sa rencontre une procession qui menaçait de le broyer sous ses piétinements. Incapable de fuir, de crier – mais les visages fermés et les regards aveugles qu’il distinguait maintenant montraient que ses cris mêmes n’auraient rien pu empêcher –, il se réveilla dans un état de grande agitation dont il mit de longues minutes à émerger.

Puis il se rendormit.

Et il rêva de nouveau.

De nouveau il se vit sur cette route. La procession avait disparu. Au loin la ville luisait toujours d’un éclat insoutenable et diffus. Elle avait maintenant un nom : Vanasta. Il était toujours aphone et paralysé, les gens passaient toujours sans se soucier de lui, mais à présent ceux qui allaient vers la ville s’échangeaient des espèces de tubes qu’ils enfouissaient dans les plis de leurs vêtements, et ils souriaient, sauf à lui, qu’ils continuaient d’ignorer. Soudain, un de ces tubes tombait sur le chemin, s’ouvrait, quelque chose s’en échappait, une sorte de nuage ou de fumée solidifiée qui se déroulait à ses pieds. Un passant ramassait le tout en maugréant, rangeait la fumée dans le tube et reprenait sa marche vers la ville illuminée. Et lui, Yadhl, commençait d’éprouver une immense joie. Car, recouvrant peu à peu l’usage de sa langue, sinon de ses jambes, il s’était mis à dire une histoire toute nouvelle, d’une beauté qui lui tirait des larmes. Mais voici quel miracle se produisait : il entendait deux fois le son de sa voix, elle sortait également du tube que le passant avait emporté avec lui. Il n’y a que dans le rêve que de telles choses sont possibles ! Il lui semblait qu’il avait embouché un porte-voix, et le tube manifestement en était un, mais détaché de lui, capable de transporter très loin sa parole, jusqu’au bout du monde peut-être, s’il existait ! Il s’interrogeait sur cette merveille quand son imagination lui remit sous les yeux l’étrange volute, et il ressentit un tel choc qu’il se réveilla.

Déjà la conscience de ce qu’il avait découvert le quittait, trop impalpable pour être retenue, déjà le sens même de ce qu’il en pouvait dire lui échappait, mais pendant quelques secondes il lui sut ce qu’était ce nuage.

Cette fois, il ne se rendormit pas, trop excité pour demeurer en place. Il sortit sous les étoiles et arpenta le bord de la rivière, buvant des coups et fumant sa pipe.

À mesure qu’il le recomposait dans son esprit, il se sentait comme un nageur que soulève une vague de fond : une force inconnue le portait qui ferait de ce nouveau conte le plus admirable qu’il eût jamais ouï ou conçu, par sa conclusion, sa chute, son explicit. Il en serait la clé de voûte, lui donnerait sa pleine puissance et solidité en même temps que la perfection de sa forme.

Un rien, qui disait tout.

Ce que montrait le nuage, ce que l’on y voyait sans pourtant le voir, c’était précisément ce conte.

 

 

Marc Souvigny

Publié dans Treize vendredis, 3

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