Les lunettes

Publié le par Louis Racine

Les lunettes

 

Je m’appelle Abel, j’ai six ans et demi et papa est allé voir ailleurs.

C’est comme ça que maman a dit.

Tu es un grand garçon, pas assez grand encore pour tout comprendre, mais quand même on peut te parler de certaines choses. Donc, pendant quelque temps papa ne rentrera plus à la maison le soir. Il est allé voir ailleurs.

Ce qui m’a étonné surtout, c’est le ton et l’air qu’elle a pris. Elle n’était pas contente, ça non, au contraire elle était très fâchée, je le sentais, et pourtant forte, plus que forte, forte pour nous deux. C’était comme si elle avait peur que je manque de force. Ou plutôt, il n’était pas question que j’en manque. Du coup, j’ai réussi à me retenir de pleurer. J’en avais envie depuis le début de notre conversation, sans savoir pourquoi, maintenant je savais qu’il y avait mieux à faire. Que mes larmes risquaient d’être un problème de plus alors qu’il n’était pas si difficile de les garder pour moi et d’attendre un meilleur moment pour les lâcher.

Quand j’y repense, je crois que j’ai trouvé un peu bizarre que maman dise qu’on pouvait me parler ; à mon avis, elle devait. Elle n’allait pas me cacher un truc pareil, ou refuser de répondre à mes questions. Bon, mais sur le moment je m’intéressais plutôt à cette idée d’aller voir ailleurs.

Papa a une très mauvaise vue, c’est bien connu dans la famille. J’ai compris assez tard, en grande section de maternelle, que ces énormes lunettes qu’il portait étaient censées l’aider à mieux voir. Lucas, un de mes copains d’école, est arrivé un jour avec ce genre de bidule qui lui grossissait les yeux à lui aussi, et la maîtresse nous a expliqué. Ça m’a ouvert des perspectives. Le soir même, puisque papa rentrait, à l’époque, je lui ai demandé si pour lui c’était comme pour Lucas. Il a répondu très gentiment que les raisons de porter des lunettes pouvaient être différentes d’une personne à l’autre mais que lui, quand il enlevait les siennes, il était pratiquement aveugle. Il m’a expliqué (oui, pardon, mon vocabulaire était en construction ; ça continue, d’ailleurs) : il ne voyait presque plus rien.

Même maman, tu la vois pas ? Même moi ?

Il a ri.

Bien sûr que si, je vous vois, mais mal. Je pourrais ne pas vous reconnaître.

Pour me montrer, il m’a fait essayer ses lunettes. Elles étaient un peu grandes, forcément, mais je me suis bien rendu compte, surtout quand il a dit : Sans mes lunettes, je vois comme tu vois avec.

J’ai su ce qu’était le flou. Voir flou. Baigner dans le mystère. Je m’y suis exercé discrètement, en me triturant les paupières ou en empruntant des lunettes quand c’était possible. J’ai trouvé que ce qui marchait le mieux c’était d’avoir des larmes dans les yeux, et je me faisais pleurer exprès, en trichant si nécessaire : je prenais un oignon dans la cuisine, j’en perçais la peau avec l’ongle et je grattais. Bon, maintenant que papa était allé voir ailleurs, j’aurais moins à me forcer.

Sans ses lunettes, il nous voyait comme s’il pleurait tout le temps.

Peut-être qu’il était allé voir ailleurs pour voir mieux. Peut-être que là où il était allé il n’avait pas besoin de lunettes.

Je trouvais maman très forte, j’étais plein d’admiration pour elle, et fier aussi qu’elle me parle avec ces mots de grands comme « quelque temps ». « Quelque temps », je sentais que ça pouvait vouloir dire longtemps, par exemple une semaine.

Bon, je m’étais assez retenu de pleurer, alors j’ai ouvert mes petits robinets, et j’ai vu maman floue. Mais je n’avais pas besoin de la voir mieux pour savoir qu’elle s’était mise à pleurer elle aussi.

Est-ce que tu me vois flou ? j’ai demandé.

Elle a pleuré encore plus fort.

 

À l’école, je me suis aperçu que beaucoup d’enfants portaient des lunettes, y compris dans ma classe. Ça ne m’avait jamais frappé, ou jamais à ce point. Ce n’était pas si original, finalement. Je me faisais un plaisir d’annoncer à mes copains que mon papa était allé voir ailleurs, ça me paraissait un peu plus sensationnel. Seulement je suis arrivé trop tard pour leur parler avant la classe (maman m’a déposé au dernier moment, signe qu’elle était perturbée). Je n’avais plus qu’à attendre la récré. Ça faisait loin quand même, alors à un moment, pendant les activités, j’ai pleuré devant la maîtresse et quand elle m’a demandé ce que j’avais, j’ai dit que mon papa était allé voir ailleurs. Mon succès a dépassé mes espérances. Ça veut dire quoi, maîtresse ? ont demandé plusieurs enfants. Il y avait une fille qui pleurait, comme si ça lui rappelait de mauvais souvenirs. Apparemment, cette histoire qui m’arrivait n’était pas non plus si originale. Mais après tout, appartenir à un nouveau club avait du bon. Le bouquet, ç’a été quand Lucas a demandé : Il est mort, son papa, maîtresse ?

J’ai eu brusquement la sensation de me vider d’un coup ou de tomber dans un grand trou. J’étais assommé par l’évidence et sonné de n’avoir pas découvert la vérité tout seul. J’éprouvais la même impression que si on m’avait pris en flagrant délit. La main dans le sac. 

La maîtresse était embarrassée, elle a cherché à me consoler, mais on n’était plus à la maternelle, on ne nous prenait plus sur les genoux ou dans les bras, et quand on était triste on sentait toute la dureté de la chaise et du pupitre malgré leurs couleurs vives et leurs angles arrondis.

Il est mort, maîtresse ? répétaient les enfants, sauf la petite fille qui pleurait du genre en connaissance de cause.

La maîtresse a décidé de rire, et elle y est assez bien arrivée. Mais non, bien sûr ! Il n’est pas mort son papa !

Une autre fille est intervenue, doctement : Ils vont se divorcer ses parents. Ce qui a eu un certain écho.

Ils vont divorcer, tu veux dire ? De quoi je me mêle ?

Ça commençait à dégénérer, des enfants se répétaient sous cape des bêtises, des rires fusaient, il a fallu que la maîtresse y mette bon ordre.

Enfin la récré est arrivée, et celles et ceux qui n’avaient pas déjà oublié, car l’enfant est versatile, ont fait cercle autour de moi, car l’enfant se conforme volontiers aux clichés.

Très vite j’ai compris qu’une fois de plus je m’étais laissé étourdir par la vanité. Au lieu de me promettre je ne sais quelle gloire de pacotille, j’aurais dû me méfier de Timothée. Trop tard : il s’était campé bien en face de moi et avant que je puisse parer le coup (comment ? On se le demande) il a lancé :

Ta mère elle est cocue !

Or je venais de découvrir ce mot. Tout récemment (étrange phénomène que ces ricochets de la nouveauté), quelqu’un avait parlé en ma présence d’un inconnu qui avait une veine de cocu. Le vocable m’était tout de suite apparu comme un gros mot (j’y associais évidemment le cul), je n’avais pas jugé utile de demander des éclaircissements, et je ne suis pas sûr qu’ils m’auraient aidé ce matin-là, même si au déplaisir de l’insulte s’ajoutait celui d’en ignorer la gravité – alors qu’apparemment les témoins de la scène savaient à quoi s’en tenir ou faire semblant.

Ben oui, son père il a une pute !

Le trait a plu. C’est une fille qui l’a lancé, une toute petite, pas plus délurée que ça d’habitude, mais l’inspiration a ses caprices.

Pute, moi, ça ne me disait pas grand-chose, pourtant je l’entendais souvent, les gens se traitant volontiers de fils de pute (enfin, les garçons ou les papas ; « fille de pute », dans mon souvenir, il n’y en avait pas trace). Les filles se servaient en général du mot pour définir entre elles le comportement d’une autre fille. Ce que je comprenais, c’est que les putes étaient d’une espèce assez répandue (à considérer tous les fils de pute que nous étions) mais qu’on ne les rencontrait jamais vraiment, un peu comme des personnages dans les histoires. L’idée que mon père puisse en avoir une m’a laissé songeur.

Entre-temps les commentaires avaient proliféré, ça allait de Ils font l’amour à Ils niquent (avec des ricanements plus violents dans le premier cas), en passant par des aperçus de sexualité pratique auxquels je n’entendais rien. Mais peu m’importait. Quand la fin de la récré a sonné j’étais rassuré, presque reconnaissant à Timothée de son agressivité. Et je me le répétais en boucle, pour le plaisir : papa était allé voir ailleurs, c’était fâcheux, mais maman ne risquait pas de l’imiter. D’avoir une pute.

En plus, elle y voyait très bien.

 

Quand papa est revenu à la maison, juste pour prendre quelques affaires et parce qu’il avait confondu les jours (croyant pouvoir profiter de ce que maman m’emmène au judo, mais le judo c’était le mardi, pas le mercredi), je lui ai évidemment posé la question : Alors, qu’est-ce qu’il voyait ailleurs ? Est-ce que c’était moins flou ? Est-ce qu’il avait pris des photos, qu’on en profite ?

Il a ri. Il était bien le seul.

 

Pile le lendemain, la maîtresse a parlé à maman à la sortie de l’école. J’ai deviné pourquoi. À cause de ce qui s’était passé dans la journée.

Vous savez, madame Guarnieri, je me demande si Abel n’a pas besoin de lunettes.

 

 

Gabriel Racine

Publié dans Treize vendredis, 3

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article