Histoire du borgne

Publié le par Louis Racine

Histoire du borgne

 

– Pourquoi le soleil ne s’éteint-il pas quand il tombe dans la mer ? demande un jour Skefnil le borgne.

On ne sait quoi lui répondre.

À quelque temps de là, une vieille femme arrive au village.

– Qui es-tu ? lui demande le chef du village.

Elle crache par terre et pose le pied droit sur le crachat.

– Asfenar, trois fois chef, tu le sauras dans trois jours. Je veux voir Skefnil, mais auparavant dis-moi : a-t-il posé d’autres questions difficiles ?

Asfenar se tourne vers les Oreilles du chef.

– Asfenar, avant-hier Skefnil a creusé le sol pour trouver le chemin du soleil, mais il n’a pas posé de questions.

Asfenar se tourne vers son fils.

– Asfelod, mon fils, conduis cette femme chez le borgne.

En chemin ils rencontrent justement Skefnil.

– Borgne, où vas-tu ? lui demande Asfelod.

– Le chef du village, ton père, me doit désormais obéissance. Je vais le lui annoncer. Accompagnez-moi.

Skefnil dissimule quelque chose sous son vêtement.

Quand ils sont dans la maison du chef, Skefnil tire de son vêtement un petit miroir basculant. Il le place devant le feu. Une mouche se pose sur le miroir.

– Asfenar, regarde attentivement. Tu es comme cette mouche que le feu réchauffe et éclaire. Que se passera-t-il si je fais tourner le miroir ?

– La mouche s’envolera, dit la vieille.

Le chef du village rit de bon cœur. Skefnil s’en va sans rien dire.

– Vieille, Skefnil te doit beaucoup, dit Asfenar. Car on ne m’insulte pas impunément. Mais j’ai trop ri pour me mettre en colère.

La vieille demande l’hospitalité au borgne.

– Entre. Mange et bois ce que tu voudras, le temps que tu voudras, mais ne fais pas trembler la toile de l’araignée.

 

Le lendemain matin, Skefnil revient des cabinets.

– Vieille, tu n’as pas ouvert la bouche, ni pour manger, ni pour boire, ni pour parler.

– Tu n’as rien fait de tout cela toi non plus, et tu n’as pas dormi.

– Vieille, je suis inquiet.

– Asfenar n’est pas irrité contre toi.

– Ce n’est pas la colère d’Asfenar que je crains.

– Borgne, allons nous baigner dans la rivière.

Les femmes du village sont là.

– Ma mère, Skefnil le borgne a pris femme.

– Mes sœurs, le borgne est aveugle.

– Mes amies, le borgne laboure quand il gèle.

– Skefnil, dit la vieille, ne les écoute pas.

– Peu m’importent les moqueries.

 

La rumeur se répand que Skefnil va se marier. Asfenar le fait chercher dans tout le village.

On ne trouve ni le borgne ni la vieille.

– Je les ai vus prendre le chemin de la forêt, dit une femme.

– Il faut interroger les serpents, dit l’homme aux serpents.

– Il faut interroger l’arbre musicien, dit le frère du vent.

– Il faut lancer trois cailloux dans la rivière, disent les vieux.

 

– Les serpents ont dit que Skefnil avait rompu son collier.

– L’arbre a dit que Skefnil avait brûlé ses vêtements.

– Les cailloux ont dit que Skefnil et la vieille étaient tombés dans une crevasse.

 

Seul Asfelod les cherche encore.

– Mon père, je sais que tu m’approuves. Il me faut un rameau de l’arbre musicien.

– Mon fils, je te donne quant à moi cet arc. Tue la vieille mais épargne le borgne. Avec des fibres fais un sac. Enfermes-y la vieille et jette le sac dans une mare profonde. Ramène-moi Skefnil. Je veux le tuer moi-même.

Asfelod pense que si Skefnil rentre au village avant lui, son père le préférera à son propre fils.

 

La vieille et le borgne entrent dans une caverne au cœur de la forêt.

Aussitôt le collier de Skefnil se dissout. Les pierres s’éparpillent sur le sable.

– Skefnil, désormais tu pourras poser toutes les questions que tu voudras, et pour chaque question tu recevras trois réponses, toutes les trois parfaitement justes. Et chacune de ces réponses t’inspirera trois questions.

Au fond de la caverne il y a un rocher plat. La vieille s’assied sur le rocher. Ses vêtements deviennent du feu. La caverne est tout illuminée par les vêtements de la vieille. De sa bouche sort un serpent qui s’enroule autour du cou de Skefnil. Le borgne ne peut plus bouger ni parler.

– Skefnil, je t’écoute, dit la vieille.

Mais Skefnil ne peut pas parler.

Asfelod entre dans la caverne. Les pierres du collier lui brûlent les pieds. Il se traîne à genoux jusqu’au rocher.

Asfelod lâche le rameau de l’arbre musicien.

Skefnil est assis sur le rocher. Un serpent sort de sa bouche et vient s’enrouler autour du cou d’Asfelod.

 

La vieille revient au village.

– Asfenar, je te rapporte ton arc, le collier de ton fils et l’œil du borgne.

– Qu’il ne soit fait aucun mal à cette femme, dit Asfenar.

Il reste seul avec la vieille.

– Asfenar, veux-tu vivre encore ?

– Les femmes sont à la rivière, les hommes chassent. Le village veut vivre encore et je n’ai pas d’autre fils.

– Le soleil tombe dans la mer et ne s’éteint pas. Le village connaît son < véritable > chef.

Asfenar prend son arc.

– Vieille, mène-moi jusqu’à mon fils. Puis je te tuerai. J’enfermerai ton cadavre dans un sac et je jetterai le sac dans une mare profonde.

La vieille ranime le feu.

– Le père ne réussira pas où le fils a échoué.

Asfenar se chausse.

– Vieille, en route.

– Asfenar, tu n’auras guère à marcher. Regarde.

Elle saisit le miroir que Skefnil avait laissé là et le lui présente.

Il crie de douleur et d’épouvante. Du feu roule sous ses paupières.

Asfenar se précipite dans les flammes du foyer.

– Asfenar, trois fois chef, maintenant tu sais qui je suis, dit la vieille.

 

Les femmes reviennent de la rivière.

– Asfenar est mort !

– Où est Asfelod, son fils ?

– La vieille a joué un tour à Asfenar !

– Où est la vieille ?

– Où est le borgne ? Châtions-le lui aussi !

– Interrogeons les serpents, l’arbre musicien, les cailloux !

Les hommes rentrent de la chasse.

Tout le village est bouleversé.

– Où sont les coupables ? Tuons-les !

– Les serpents disent qu’ils sont prisonniers de la terre.

– L’arbre dit qu’ils sont prisonniers de la forêt.

– Les cailloux disent qu’ils sont prisonniers d’une mare profonde.

 

Le soir tombe. Les cendres d’Asfenar sont recueillies comme il convient et aspergées de ce qu’il faut.

On tient une assemblée pour décider combien de temps durera la fête. Soudain les chiens grondent.

Le frère du vent et les vieux et l’homme aux serpents disent :

– La vieille revient ! La vieille est revenue parmi nous !

Le sol se met à trembler. Tout le monde crie.

– La vieille est revenue ! Elle porte Skefnil sur son dos !

Alors une montagne sourd de terre au milieu d’eux. Et du feu jaillit de la montagne. Le ciel s’enflamme et s’abat sur le village.

 

Skefnil l’aveugle et la vieille arrivent dans le désert, de l’autre côté de la forêt.

– Skefnil, c’est ici que je t’abandonne. Marche le plus longtemps que tu pourras.

Skefnil se met en marche.

 

 

Simon E. Darwin

Traduit de l’anglais par Alan Bathurst

Publié dans Treize vendredis, 3

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