Tais-toi quand tu parles, 13

Publié le par Louis Racine

Tais-toi quand tu parles, 13

 

Le cœur me battait plus vite et plus fort.

« J’avoue. Il ne vous indispose pas, j’espère ?

– Au contraire. Il me met dans les meilleures dispositions. »

Maintenant je le revoyais, le flacon. Tout ce que vous voudrez, c’était de Georges que Jeanne l’avait reçu en cadeau.

« Vous parlez avec un léger accent. Vous êtes étrangère ?

– Allemande.

– Quelle bonne surprise ! Je suis parfaitement bilingue. »

J’ignore (ou je sais trop bien) quelle tête je faisais. Lui semblait s’amuser comme un petit fou.

« Je blague, il a dit, je ne parle pas du tout votre langue. C’est un tort dans ma profession. Même en anglais, je patauge. Si je suis bilingue, c’est patois-français. »

Le con ! Il m’avait flanqué une de ces trouilles. Mais je n’ai pas baissé ma garde, car manifestement il était joueur, et des plus redoutables.

« Je voudrais vous présenter mes excuses, il a fait.

– Pourquoi ?

– Pour l’homme qui vous a importunée tout à l’heure.

– C’était vous ? (Arrête ça tout de suite, je me suis dit.)

– Vous vous moquez.

– Alors vous n’y êtes pour rien. Vous n’étiez même pas là. Mais comment... ?

– Comment je suis au courant ? C’est ce que je vous expliquais à l’instant sur le bon hôtelier.

– Vous avez du bon personnel aussi.

– Merci. Je ne me plains pas de mon choix. Je saurai d’ailleurs récompenser Claude et Mario pour leur intervention. »

Ainsi le géant s’appelait Mario. Je le revoyais se penchant vers son patron pour lui chuchoter quelques mots à l’oreille. Mais il n’avait pu lui raconter toute l’histoire si succinctement. Ce n’était donc pas lui la source. Laquelle, comme Georges ne savait rien à son arrivée – sinon, la moindre des choses eût été qu’il vienne vers nous –, devait se trouver derrière cette fameuse porte.

« Permettez-moi donc de vous renouveler mes excuses. Je ne voudrais pas que vous gardiez un trop mauvais souvenir de l’établissement. On m’a dit que l’individu avait eu un geste déplacé. Jusqu’alors il s’était toujours contenté de faire aux jolies femmes une cour un peu pesante. Mais je veillerai personnellement à ce qu’il ne remette plus les pieds ici. Claude ! »

Il s’est entretenu un moment à voix basse avec le serveur. Je me demandais jusqu’où celui-ci pousserait la précision s’agissant du comportement du fâcheux, de ses propos surtout – et de ma réaction, dont mes mâchoires gardaient le souvenir. J’essayais vainement de me concentrer sur le jeu de Jean, je ne savais où poser le regard, mes yeux sont tombés sur le sac du magasin de chaussures, il n’eût pas fallu que Georges s’y intéressât de trop près, mais pourquoi l’eût-il fait ?

Enfin il a rapproché un tabouret pour s’asseoir à côté de moi.

« Jean ne tardera pas à nous rejoindre. Vous vous connaissez depuis longtemps ?

– Je croyais que vous saviez tout ce qui se passe chez vous, sauf ce qui ne vous regarde pas. »

Il a souri, d’un autre sourire. J’ai compris que j’avais intérêt à ne pas trop le provoquer. Or l’alcool ne m’aidait guère à garder la mesure. En revanche grimper dans les aigus me devenait plus facile.

« Pardonnez-moi, je suis un peu pompette. »

J’avais bien aspiré mes labiales, et ses yeux se sont mis à étinceler. Oh putain ! S’il avait des vues sur moi, ça n’allait pas être du millefeuilles.

« Pour répondre à votre question, depuis hier seulement. Il jouait à Chaudes-Aigues, je suis tombée sous le charme.

– J’imagine que c’était réciproque. Claude ! Je prendrai un Aberlour pour accompagner mademoiselle. Je vous en offre un autre ?

– Je vais déjà finir celui-ci. Mais décidément vous avez du flair.

– Oh ! il n’y a pas que le parfum. La robe est un indice capital.

– La robe ? »

Je n’avais pas résisté, malgré le risque. Tant je mourais d’envie de savoir jusqu’où il m’avait deviné.

« Excusez-moi. La couleur, si vous préférez. »

Un coup pour rien – dans le meilleur des cas.

Je passais en revue les détails capables de me trahir, mon sac à main, ma montre, mais peut-être que Jeanne ne les portait jamais. Comme j’avais eu raison de ne pas toucher à ses bijoux ! Elle avait pourtant un collier qui me plaisait bien, et des boucles d’oreilles à pince qui m’allaient à merveille.

« Prost !

– Prost ! Vous connaissez ça, au moinsse.

– C’est la base. Et vous, vous connaissez moinsse. Mais les gens ne parlent pas comme ça ici. Il faut descendre au minimum dans le Lot.

– Descendre ? »

Mon trouble grandissait, sinon l’efficacité de mes efforts pour le cacher. Comment avais-je eu la bêtise de croire que Jeanne était forcément originaire du coin ? Après la robe et le parfum, je venais de fournir à Georges une troisième occasion de penser à elle. Si je n’avais su qu’elle se couchait tôt, j’aurais pu craindre de la voir débarquer en personne.

J’ai déjà employé l’image du shicho. À propos de la collègue de Jeanne, justement. C’est à moi désormais qu’elle se fût appliquée avec une pertinence désolante. Je m’enfermais. Je m’enferrais.

Du coup, je n’ai pas fait attention à ce qu’il m’a répondu, et il a dû le voir. Je me sentais de nouveau chanceler. Tout ce que j’ai trouvé de mieux pour me rétablir c’est de siffler cul sec le reste de mon verre. À propos de cul, le mien commençait à se plaindre du tabouret sur lequel il se tortillait depuis trois heures, mes croisements et décroisements de jambes ayant moins contribué à retarder la crise qu’à susciter l’intérêt de certains mâles.

« Descendre, ça veut dire ça aussi. Vous avez une bonne descente.

– Ha ha.

– Une descente que je n’aimerais pas remonter à vélo, comme dirait mon beau-frère.

– Ha ha. »

Le vélo, maintenant. Je sombrais. Je n’allais pas lui parler de sa mobylette. Je n’allais pas non plus lui demander s’il était parent avec les Bourzeix d’Égletons. Je n’allais lui parler de rien le premier, j’étais devenu passif, le jouet de hasards qui peut-être, qui sûrement n’étaient pas des hasards.

« Un autre ? Je vous accompagne.

– Il faudrait que je mange.

– Vous allez manger. Et très bien. Attention, gastronomie locale.

– J’adore.

– Vous pouvez vous le permettre. Claude ! La même chose ! Pour tous les deux. »

Ai-je rêvé, ou Claude m’a-t-il adressé fugitivement un regard plein de sollicitude navrée ? Tragique, en somme ? Comme un conseil vital dont on sait qu’il ne sera pas suivi ?

« Ainsi, Jean vous a subjuguée. Privilège de l’artiste. C’est vrai qu’il est excellent. À vingt-cinq ans, il a une belle carrière devant lui. Son seul défaut... mais que cela reste entre nous...

« Je vous écourte... euh...

– Ha ha. Oui, vous l’avez peut-être noté, il a tendance à picoler. Attendez, je ne parle pas de ce que nous faisons là, boire quelques verres en bonne compagnie, ce que j’appelle le boire de distinction...

– Jolie formule. »

Jolie fille, mais un peu conne, ai-je lu dans son regard.

« S’agissant de Jean, c’est plus triste. Avant, il avait une chambre ici. Le jeudi, uniquement. Elle lui était réservée. Mais comme il séchait une ou deux bouteilles de whisky ou de vodka par nuit, au prix de l’hôtel, avec la chambre il ne lui restait plus grand-chose de son cachet. Apparemment il a trouvé à se loger en ville, chez une vieille dame, il s’achète sa bibine au supermarché, et il ne fait plus de scandale dans l’établissement sous prétexte que les femmes de ménage viennent le déranger à midi.

– Vous voulez que ça reste entre nous (j’avais de plus en plus de mal à articuler), mais si je comprends bien nous ne sommes pas seuls dans la confidence.

– La clientèle en tout cas ne se doute de rien.

– C’est la base », j’ai fait en levant mon verre. Il me restait quand même un peu d’esprit.

Je ne m’en étais pas aperçu, mais la musique avait cessé, sans plus d’applaudissements que depuis le début de la soirée. Les gens étaient là pour dîner, ils n’étaient pas venus au concert, le pianiste c’était juste pour le décor, et au restau on n’applaudit pas le décor. J’espérais pour Jean que de temps en temps il se produisait dans des lieux où il recevait des marques de reconnaissance. À Chaudes-Aigues peut-être ?

« Je vois que je n’ai plus besoin de faire les présentations. »

Il nous avait rejoints.

« Nous parlions de votre talent. Mademoiselle me disait qu’elle avait eu l’occasion de vous entendre hier soir. Comment vont-ils dans le Cantal ? »

La question s’adressait à nous deux. Jean s’est tourné vers moi.

« Bien, je crois, hein, Carmen ?

– Ils auraient tort de se plaindre, a repris Georges. Pour le même prix ils ont pu se repaître les oreilles et les yeux. »

Œillade appuyée à mon endroit, le reste étant peu visible.

« Et le prix, pour eux, ça compte. Ce sont quand même des Auvergnats.

– Ha ha.

– Ici, c’est le Limousin. Jean, un verre ? Je vous l’offre. Le premier seulement.

– Volontiers. »

C’est venu d’un coup. Une bouffée de chaleur, en même temps qu’une sueur glacée. J’aurais tout donné pour pouvoir ôter ma perruque, me tamponner les yeux avec de l’eau fraîche et quitter ma robe et surtout mon soutien-gorge pour un pyjama ample et doux, puis m’allonger sur un bon lit dans une chambre bien sombre. Seul point positif, je n’avais plus envie de vomir.

Georges s’était penché en avant pour s’adresser à Jean par-dessus mon whisky encore intact.

« On m’a dit que Casanova avait encore sévi, mais plus activement que d’habitude.

– J’ai vu ça de loin. Carmen a su se défendre. Et Claude est intervenu.

– Un peu tard, si j’ai bien compris. »

Et, tournant vers moi des yeux inquisiteurs et amusés :

« Comment vous êtes-vous défendue ? Vous pratiquez un art martial ?

– Je mords.

– Vous cachez bien votre jeu. Mais je sens, moi, que vous en avez vu des vertes et des pas mûres.

– Bitte schön ?

– C’est une expression. Je veux dire que vous avez dû vous battre dans la vie. »

Faisait-il allusion à mes dents cassées ? Les avait-il seulement remarquées ? J’allais répondre je ne sais quoi quand il a enchaîné :

« J’ai reçu un appel de mon ami Untel (je n’ai pas compris le nom). Vous voyez qui c’est, Jean ?

– Oui, le commissaire. »

Il n’avait pas l’air de trouver l’évocation réjouissante.

« Voilà. Casanova est allé droit chez les poulets pour porter plainte. Je peux vous dire qu’ils l’ont bien reçu. Je crois même qu’ils lui ont offert l’hospitalité pour la nuit. Je n’ose répéter ce qu’il a dit sur vous, mademoiselle, mais il a eu le tort de vous présenter comme une amie du pianiste. Or ils savent là-bas que Jean est comme mon fils. »

Icelui paraissait de plus en plus gêné.

« Bref, je me suis pris un sermon pour avoir servi un ivrogne, et basta. Que voulez-vous, c’est le métier. »

Il a vidé son verre, Jean l’a imité, et moi aussi, étourdi que j’étais.

« Un autre ?

– Volontiers.

– Non, merci, j’ai fait. Où sont les toilettes ?

– Au fond de la cour. Soyez prudente, les pavés sont inégaux. Et vous ferez attention au chien. Demandez la clé au barman, et aussi une lampe. Du papier... non, je crois qu’il y en a. En revanche, vous risquez d’avoir froid. »

Un silence, le temps de savourer la stupidité de mon expression, puis :

« Je plaisante. C’est la porte là-bas. »

 

 

Sa blague n’a cessé de me trotter dans la tête pendant la traversée, tant ça me rappelait Les Enfants d’Émile et le déjeuner à l’issue duquel, guère plus bourré qu’à ce moment, j’avais donné à ma vie un tournant regrettable – et doublement définitif : je n’avais aucun moyen de regagner le droit chemin et le mien avait pris la forme d’une spirale. Je vous laisse imaginer comme de telles pensées pouvaient m’aider à garder le cap et l’équilibre. J’ai toutefois atteint les chiottes, où je comptais me libérer spontanément l’estomac avant que le projet n’en soit annulé par quelque projection. Si l’envie de dégueuler m’était passée, je me faisais fort de susciter le phénomène avec un tant soit peu de méthode. Las ! aussi étrange que cela paraisse, je n’y suis pas arrivé. J’ai certes, par un usage plus ordinaire, tiré profit des lieux (dont le confort s’accordait au standing de l’hôtel), mais de gerbe, point. J’en ai déduit que finalement je tenais plutôt bien l’alcool, ce qui, joint à un brin de toilette et au ravalement de ma façade, m’a redonné un semblant de confiance. J’allais pouvoir faire honneur au repas.

De ce que j’avais vu et entendu, il ressortait que le jeudi soir, Jean, dont le contrat prévoyait qu’il serait nourri, boisson non incluse, dînait en compagnie du patron. Ces deux-là s’appréciaient. Parfois Jean invitait une amie de rencontre à venir l’écouter, et tout naturellement elle s’asseyait à leur table. Claude, puis Georges, m’avaient pris pour l’une d’elles. Ainsi instruit par mes propres facultés d’interprétation, je m’interrogeais sur la suite des événements. Jean avait-il l’intention de duper son employeur et ami tout au long de la soirée ? Qu’advenait-il habituellement de ces femmes, faire-valoir d’un soir ?

À peine les ai-je eu rejoints que les deux comparses, qui avaient vidé leurs godets, m’ont entraîné dans ce fameux petit salon où nous attendait un décor de film, y compris et surtout le dîner fin sur chariot et sous cloches. Ce n’était évidemment pas le moment de pousser mon exclamation coutumière mais je l’ai pensée si fort qu’il m’a semblé qu’elle s’entendait à des kilomètres. Georges m’a expliqué que tout était là, de l’entrée au dessert, qu’il espérait que le menu me conviendrait, car on n’y pourrait rien changer, le personnel ayant fini sa journée, qu’au moins nous serions tranquilles, ponctuant son discours d’un geste extraordinairement souple et sûr pour cueillir dans un seau une boutanche, sur la table un verre grand comme un aquarium et l’emplir au quart, ce qui devait bien faire vingt centilitres, d’un vin blanc doré aux reflets verts, si, c’est possible, la preuve, Tenez, goûtez-moi ça, Belle robe, j’ai dit, Vous apprenez vite, il a fait, C’est tout Carmen, a conclu Jean non sans tendre son verre, on a trinqué, tasté, de nouveau j’ai dû taire mon juron favori, mais qu’est-ce que c’était bon, bordel !

Et, comme Jean s’était extasié :

« Combien la bouteille, à votre avis ? »

Je ne sais plus ce qu’il a annoncé. Georges se marrait, il lui en a fait rabattre longuement, ça a duré des plombes, le niveau dans mon verre baissant en même temps que le prix, jusqu’à la révélation finale.

« Non ?

– Je vous jure. Vous verrez qu’un jour les gens se précipiteront sur les vins du Languedoc. Seulement ils les paieront dix fois plus cher. Le tout c’est de connaître les vignerons qui travaillent bien. Ça, c’est cent pour cent Chardonnay.

– Chardonnay le moral », j’ai fait.

Que ne m’étais-je abstenu ! Il allait être difficile de faire admettre à Georges que Carmen Jellinek maniât si bien l’à-peu-près, fût-il calamiteux. Et, de fait, il a tiqué. C’est Jean qui a sauvé la mise.

« Elle me pique mes jeux de mots laids et mes calembours hâtifs ! »

Bon, faudrait faire gaffe. Gare à la fausse note ! J’ai décidé de rester bien sage.

On a pris place autour de la table, et Georges, grand seigneur, a officié lui-même. Vous narrer la séquence par le menu ? Je le voudrais que j’en serais incapable. C’était délicieux, ça c’est sûr. Et les vins ! Après le blanc, on est passés à un rouge extraordinaire, un château quelque chose, et on a fini avec un truc qui ressemblait à du champagne mais qui venait de Touraine, on s’y serait trompé, dixit Jean, moi en tout cas je le trouvais à mon goût. Georges a essayé de me faire parler des vins allemands, j’ai pu me défiler en toute franchise.

Ce que je me rappelle le mieux, c’est notre conversation. Notre hôte, dont j’avais craint qu’à chaque plat il ne nous refasse le coup du rapport qualité-prix, s’est révélé un causeur autrement agréable. Il nous a gratifiés de plein d’anecdotes relatives à son boulot de taulier, s’assurant régulièrement auprès de Jean qu’il ne les lui avait pas déjà servies, mais non, ce qui veut dire qu’il en possédait un paquet, et avec ça un art du récit que je ne pourrai pas égaler, je préfère donc vous laisser sur votre faim. Je ne ferai qu’une exception.

Vers les deux tiers de ces agapes, comme on revenait sur la qualité du personnel, Georges s’est renversé en arrière, les paumes sur la table, la face épanouie.

« Celle-là, vous ne risquez pas de la connaître, elle est toute récente. »

Il a bu un coup, s’est tamponné les lèvres avec sa serviette et :

« Vous n’étiez pas dans la région, mon cher Jean, ni vous, ma chère Carmen, du moins je le suppose, vous n’avez pas dû avoir vent de cette affaire, je veux parler de l’histoire du diplomate enlisé. »

Petit coup d’œil en arc de cercle pour évaluer son effet.

 

(À suivre.)

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