Tais-toi quand tu parles, 12

Publié le par Louis Racine

Tais-toi quand tu parles, 12

 

Comme tout bon improvisateur, Jean avait anticipé. Il s’était mis à jouer plus fort, puis avait continué à monter le son, obligeant les conversations à en faire autant, si bien que seuls les dîneurs dont les tables touchaient la passerelle du bar avaient entendu le Don Juan de service, que de son côté Claude, cherchant à rattraper son manque de vigilance ou de réactivité, tentait maintenant de raisonner, vaste programme, vu le taux d’imprégnation alcoolique du bestiau. Lequel a carrément fait mine de tâter mon entrejambe, par un scrupule aussi déplacé qu’incongru.

Qu’eussiez-vous fait à ma place, vous qui n’eussiez pas eu l’imprudence de vous y mettre ? J’en appelle à votre ouverture d’esprit autant qu’à votre imagination, ces sœurs jumelles.

J’avais fini par finir mon verre, aussi est-ce le contenu du sien que je lui ai lancé au visage. Cette pluie lui a déplu. D’un geste incroyablement rapide pour sa corpulence et son ébriété, il a prétendu m’arracher ma perruque. Mais ça, non, n’est-ce pas. Alors je lui ai happé le poignet, que son empressement avait dénudé, et que j’ai mordu avec d’autant plus de violence que je cherchais à surmonter mon dégoût, sinon à compenser les lacunes de ma denture.

Malgré les efforts pianistiques de Jean, toute l’assistance s’était tournée vers nous. Elle a vu Claude bloquer par derrière mon agresseur contre le comptoir par une double clé au cou et au bras gauche, le droit étant devenu moins menaçant. Tout tremblant de rage, mais tâchant de paraître aussi inoffensif que l’impliquait ma condition de victime, je contemplais mon œuvre, cette blessure cerclée de rouge à lèvres comme pour une mise en évidence peu nécessaire. Le personnel de salle nous a délégué en renfort une espèce d’armoire à moustache dont le surgissement derrière la rambarde a suffi à calmer l’importun : avant même de grimper sur la passerelle, le nouvel arrivant nous dominait de la tête. Manifestement soulagé, Jean accompagnait maintenant la scène sur le mode burlesque, ce qui m’a tout d’un coup révélé à qui l’armoire à moustache me faisait penser, un personnage des films de Charlot que vous voyez très bien vous aussi.

Quand le géant nous a eu rejoints, il s’est penché au-dessus de l’indélicat pour lui glisser quelques mots à l’oreille. Puis il l’a entraîné jusqu’à l’autre extrémité du comptoir, où siégeait une femme d’une impersonnalité, d’une impassibilité totales, une figure de cire qui ne s’animait que pour ouvrir et fermer son tiroir-caisse. Le séducteur en ce moment n’était guère plus mobile ni loquace. Il a bien essayé de se retourner vers moi, mais son chaperon l’en a dissuadé d’une simple pression sur l’épaule. Il n’avait plus qu’à payer et à quitter les lieux, tandis que je me remettais du rouge en musique.

J’ai remercié mon sauveur d’un hochement de tête. Il me l’a rendu et a regagné la salle, où les conversations un instant suspendues allaient de nouveau bon train. J’en faisais les frais, vous pensez. On me lançait à la dérobée des regards en général dépourvus de sympathie. Je m’en consolais facilement, heureux de m’être tiré à si bon compte d’une situation aussi scabreuse, quand j’avais craint qu’on ne m’expulsât comme fauteuse de trouble.

« Vous êtes Allemande ? »

Claude me tendait un nouveau whisky.

« C’est offert.

– Merci. Et aussi pour votre aide. Votre clé au bras était très efficace.

– De rien. Vous parlez bien français.

– À cause de mon père. Il était un grand ami de la France. J’y passais souvent mes vacances d’été.

– Et l’Espagne ? Je vous ai entendue expliquer que votre mère était espagnole. D’où votre prénom.

– C’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd, comme vous dites en français.

– Vous dites comment en allemand ?

– Es ist nicht auf taube Ohren gestoßen. C’est presque la même chose. (Une gorgée de whisky.) L’Espagne, bof ! Trop d’Allemands.

– Vous connaissez Jean depuis longtemps ?

– Oh ! non. On s’est rencontrés hier à Chaudes-Aigues.

– Je savais bien que je ne vous avais jamais vue.

– Vous n’avez pas les yeux dans votre poche. (Je me suis dépêché d’ajouter, avant qu’il me demande l’équivalent chleuh – et en anticipant de cinq ans :) Je suis la groupie du pianiste.

– Je vous comprends. Pourtant, moi, le jazz. Et qu’est-ce que vous faites dans la vie ? Sans indiscrétion, bien sûr.

– Rien qui vaille ce que je fais en dehors. En toute discrétion, bien sûr. »

J’examinais mon verre. C’était donc là que je puisais ma Begeisterung. J’ai relevé les yeux, mais Claude avait disparu sans un mot d’excuse, ce qui ne lui ressemblait pas. Était-il allé servir un client ? Non, il se tenait au garde-à-vous à deux mètres de là, balayant la salle du regard comme un arroseur automatique.

L’air ambiant s’était densifié. Les gens parlaient plus fort ; surtout, ça sonnait faux. Le jeu de Jean m’a soudain paru médiocre. J’avais un petit peu mal à la tête, et une légère envie de vomir.

Que se passait-il ?

Oh putain !

Je n’osais pas tourner trop brusquement la tête, mais ça sentait l’intervention. L’irruption. À tous les coups le joli cœur avait alerté les forces de l’ordre, qui débarquaient en loucedé. Je me suis fait un ces cinémas ! L’espace d’une seconde, notez.

Je n’ai pas eu besoin de changer de position, la cause de tous ces phénomènes qui n’en faisaient qu’un est entrée dans mon champ de vision sous la forme d’un type assez corpulent traversant la salle à pas tranquilles, impérial, baissant rarement les yeux vers les dîneurs, encore plus rarement serrant une louche, sans presque marquer l’arrêt, sans du tout le marquer tandis que mon sauveur lui emboitait le pas en se courbant vers lui tel un point d’interrogation pour lui murmurer deux ou trois mots avant de décrocher. Le type a tracé comme ça jusqu’à une porte au fond, l’a poussée, franchie, et, avant de la refermer, s’est retourné vers moi qui étais pile dans l’axe et m’a fixé un bref instant, en souriant.

« Vous connaissez aussi monsieur Bourzeix ? »

Claude se tenait de nouveau derrière moi. La question autant que sa soudaineté m’ont fait sursauter, ainsi qu’une autre chose que je vous dirai bientôt et qui n’était pas encore tout à fait advenue à ma conscience. J’ai quand même trouvé la présence d’esprit de risquer :

« Georges ? »

Je ne dirais pas que Claude s’est empourpré, trop professionnel pour ça, mais il a tiqué et, c’est vrai, légèrement rosi.

« Vous le connaissez bien, donc.

– C’est un ami de Jean.

– Oui oui. »

Si l’arrivée du patron m’avait finalement rassuré, je mesurais l’écart entre l’opinion qu’avaient de lui Jean, d’une part, et ses employés de l’autre. Je me demandais aussi ce que révélait ce sourire. Georges ne m’avait jamais vu, Jean n’avait pu lui parler de moi, encore moins dans le rôle de Carmen Jellinek. Surtout, ce nom de Bourzeix m’excitait les neurones. Fort d’avoir recouvré ma jugeote, et même un certain bien-être physique (migraine et nausée avaient disparu comme par enchantement), j’essayais de me rappeler la composition de la branche corrézienne de la famille. En dehors de Samuel et de Roger, les deux frères, je ne connaissais que François, « le cousin Bourzeix », joyeux bohème de l’âge de la matouze, que j’adorais et qui nous aimait bien. Or François était le plus jeune des trois garçons que l’oncle avait eus avec Véra, sa première épouse. Des autres je ne savais pas grand-chose, voire rien du tout. L’aîné, qui devait avoir la quarantaine, je l’avais aperçu à la Boissière à la grande époque, le deuxième je ne le connaissais qu’en photo. Mais de toute façon le patron m’avait paru plus vieux. Sans doute fallait-il chercher du côté de cousins de l’oncle. À moins qu’il n’y eût aucune parenté entre ces Bourzeix. C’était peut-être un nom répandu dans le coin.

Toutes ces réflexions ne me menaient pas à grand-chose. Et cependant j’ai eu brusquement le sentiment que de nouveaux horizons s’ouvraient à moi, ou plus exactement qu’une piste se dessinait dans ma jungle mentale qui me conduirait à la solution d’un problème aussi obsédant que mal identifié. Hélas ! sitôt que j’ai entrevu cette lueur dans les ténèbres, elle a commencé de faiblir, de s’obscurcir, sans que je pusse rien faire pour la raviver. C’était comme si je me fusse retourné trop tôt vers mon Eurydice. Je n’étreignais plus que le vide. C’était fichu.

Pourquoi cette défaillance ? Parce que des pensées parasites étaient venues me distraire, tout aussi vagues, mais plus tenaces, et même, pour l’une, beaucoup trop. C’est moi qui la chassais, la repoussais, seulement elle revenait à la charge, inlassable. Plus tard ! Plus tard ou jamais ! Elle a fini par s’éloigner. Mais je la sentais qui guettait la première occasion pour remonter au créneau.

À peine en avais-je terminé – provisoirement – avec elle qu’une autre, qui jusqu’alors était demeurée des plus floues, a soudain acquis une netteté affolante – d’autant plus que de question elle s’est muée en réponse, et celle-ci avait de quoi me désarçonner.

Oh putain !

Tout à l’heure, tandis que le patron traversait en triomphateur discret la foule de ses clients, j’avais été à deux doigts de le reconnaître. La question de Claude, en m’aiguillant sur les Bourzeix, m’avait égaré. Je savais maintenant à qui Georges m’avait fait penser.

Vous parlez si je l’avais déjà vu ! Pas plus tard que la veille au soir.

Chez Jeanne, oui.

Bon, ça nous faisait un point commun.

Je rigole, mais je ne rigolais pas du tout. Je m’agitais sur mon perchoir, au hasard de tristement choir devant le grand fauve qui, las d’admirer mes gambettes, cherchait à capter mon regard, mais pas de ça Lisette, moi je matais son parterre de nanas, notamment une à laquelle je ne donnais pas beaucoup plus que mon âge mais qui était moins probablement sa fille ou sa sœur que sa maîtresse, ou ambitionnait de la devenir, pas gênée mais peut-être stimulée au contraire par la présence d’icelles et de son épouse. Un homme à femmes. Comme vous dites en France. Ein Frauenheld. L’idée m’a traversé l’esprit que la jeune libertine fût elle aussi un garçon déguisé, ça n’a pas suffi à me désassombrir ni ne m’a aidé à mettre de l’ordre dans mes pensées. L’alcool à la fois dopait ma finesse et me ramollissait le ciboulot, je regrettais de ne plus être en pleine possession de mes facultés quand Jean viendrait me retrouver pour la suite de la soirée. Quant à ce qui se passerait après...

La tête me tournait. La rémission n’avait pas duré. J’allais décevoir Jean. À moins qu’il ne projetât de m’attirer dans son lit. Un autre Axel. J’ai pivoté pour me contempler dans la glace. C’est vrai que j’étais mignonne. À condition de ne pas trop sourire. Brusquement j’ai eu un soubresaut de conscience qui a failli me faire gerber, mais le plaisir de comprendre a calmé le jeu. Si ça se trouve, Georges avait reconnu ma robe. Si ça se trouve c’est lui qui l’avait offerte à Jeanne. Je me laissais bercer par cette conjecture, au risque d’avoir le mal de mer. Pauvre Jean, à qui je ne serais pas capable de parler de ses compositions ! Je me cramponnais à la barre de cuivre, tentant désespérément de regagner le rivage de la raison par mon propre regard fixé, et me fixant, dans le miroir.

« Je pourrais avoir d’autres chips, s’il vous plaît ?

– Je ne peux rien refuser à une hôtesse de marque.

– Marc ? Qui est-ce ? »

C’était nul, mais ça m’a remis en selle. J’ai pu affronter de nouveau le public. L’homme à femmes les avait quittées. L’important, ai-je pensé, c’est de partir pisser. Ne me jugez pas. En même temps ça m’étonnait, ce ne sont point des manières, et de fait le type était debout à trois mètres de moi en train de régler l’addition. Je sentais avec la force de l’évidence qu’il s’interdisait de me regarder, j’avais saisi son manège, pour l’instant il posait, fier de sa belle gueule, de ses tempes grisonnantes et de sa carte de crédit tout sauf bleue, il attendait le dernier moment pour me poignarder le cœur d’une simple œillade, prends ça ma cocotte, alors moi je me suis bourré les joues de chips, j’ai serré mes mains entre mes cuisses, rentré la tête dans mes épaules et quand il a tourné la sienne vers moi je lui ai décoché un beau sourire édenté, prends ça mon coco. Je crois bien l’avoir suprêmement dégoûté. Il a rejoint sa troupe et l’a entraînée vers le vestiaire, tandis que le géant faisait débarrasser.

« Claude ?

– Oui, princesse ?

– Un autre. »

Vous me trouvez bien inconséquent, mais j’avais soif. Pardon ? Les chips, évidemment. Vous dites ? Je n’étais pas obligé de boire de l’alcool, exact. Comme vous, de continuer à me lire. Mais gardons le sens des proportions. J’étais là depuis bientôt trois heures ; j’avais au compteur, quoi ? deux Bloody Mary et trois Aberlour (j’avais repéré le nom sur l’étiquette, à force). Avec le quatrième, ça me ferait deux verres à l’heure. Bon, j’abusais peut-être de l’hospitalité de Jean, surtout si je n’avais pas l’intention de me soumettre à ses désirs, mais à quel moment m’avait-il ne fût-ce que laissé supposer qu’il achetait ma complaisance ? J’ai failli me dresser sur le barreau de mon tabouret pour gueuler : Tu m’as prise pour une pute ? Ce qui m’a retenu, autant que le souci de la bienséance, c’est mon respect pour les prostituées. Je vous en ai déjà parlé, je crois. Pourtant, à l’époque je n’en connaissais aucune. Mais je ne sais quelle intuition me poussait à leur rendre justice, à moins que ce ne fût certaine chanson de Brassens. Qui n’a pas fait que déconner sur Brive-la-Gaillarde où nous étions.

Comme je ne me voyais pas non plus courir sur mes hauts talons jusque dans la rue pour hurler Honneur aux putes, bordel !, j’ai attendu sagement que Claude m’apporte mon verre.

« Vous aussi, j’ai fait.

– Quoi, moi aussi ?

– Vous méritez le respect. Vous restez debout des heures à attendre.

– Comme beaucoup de vendeurs et de vendeuses.

– D’autant qu’on vend de tout.

– On peut vendre assis aussi.

– Non, assis, on vend pas, on encaisse. »

J’ai jeté un œil vers le musée Grévin. On s’est marrés. J’ai repris :

« Ou on impose sa came. »

Je pensais à des profs que j’avais eus. À la plupart de mes profs d’ailleurs. Si l’on exceptait la chimie, les travaux manuels et bien sûr (encore que) l’éducation physique, en général ils restaient le cul sur leur chaise. Sauf certains profs de langue. Sinon, un prof tout le temps debout c’était un original. Soixante-huit était pourtant passé par là.

« Vous n’aimez pas vous vernir les ongles ?

– Pardon ?

– Personnellement, je trouve qu’il y a plein de femmes à qui ça ne va pas, mais vous, vous avez de jolies mains, vous pourriez. »

J’avais oublié ce détail. En même temps, il valait mieux. Je m’étais évité une sacrée galère.

« Je me les ronge. Enfin, ça n’a pas eu l’air de manquer à l’autre obsédé. »

Il s’est esclaffé.

 « Vous ne m’avez toujours pas dit ce que vous faisiez dans la vie. »

Qu’est-ce que j’ai répondu, d’après vous ?

« Je chante. »

Je ne vous mens pas, il a presque battu des mains. Heureusement qu’il s’est retenu, ça m’aurait rappelé ma sœur, et ce n’était vraiment pas le moment.

« Jean m’avait dit qu’il cherchait une chanteuse. Vous allez former un duo ? »

Une gorgée de whisky. Une seule. Je me suis promis d’attendre Jean avant de continuer.

« On y pense. Dites-moi...

– Oui ?

– Ça me gêne de vous demander ça, mais est-ce que vous savez si Jean, enfin... Est-il homosexuel ? »

Il a grimacé.

« Pas du tout. Heureusement pour vous. (Baissant la voix :) Vous savez, je crois qu’il a le béguin. »

Bon, encore une gorgée.

« Jusqu’à quelle heure vous servez à dîner ?

– Vingt-deux heures. Mais ne vous inquiétez pas, tout est prévu, pour vous c’est différent. Vous serez dans le petit salon avec monsieur Bourzeix.

– Ah ! Et euh... après ? Jean a une chambre ici ? »

Il s’est récrié :

« Ça lui coûterait son cachet.

– Je veux dire : juste le jeudi soir.

– Non, il loge en ville. Ah ! monsieur Bourzeix, bienvenue chez vous. »

L’homme à la mobylette s’avançait en souriant sur la passerelle.

« Bonsoir, Claude. Bonsoir, mademoiselle. Une amie de Jean, je crois ?

Et un ami de Jeanne. Mais ça, je l’ai gardé pour moi.

« Carmen Jellinek. »

Je lui ai tendu la main. Il s’est incliné pour l’effleurer de ses lèvres.

« Georges Bourzeix.

– Comment savez-vous pour Jean ?

– Un bon hôtelier doit savoir tout ce qui passe dans son établissement, en dehors bien sûr de ce qui ne le regarde pas. »

Tout ça débité avec un sourire malicieux. Je ne dirai pas que ce type me plaisait, mais je comprenais qu’il plaise à Jeanne.

« Et puis il y a des choses qu’un honnête homme doit connaître.

– Par exemple ?

– Fidji.

C’était plus fort que moi, j’ai pensé aux retrouvailles des deux capitaines dans L’Étoile mystérieuse, j’avais justement lu cet album à la Boissière, mes parents n’étaient pas très Tintin.

« Les îles ?

– Allons, mademoiselle, vous êtes démasquée. Le parfum. »

 

(À suivre.)

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