Tais-toi quand tu parles, 11

Publié le par Louis Racine

Tais-toi quand tu parles, 11

 

« Géraldine.

– Tu es sûr que tu ne préfères pas Daphné ? »

On avait donc un film en commun. Mais je me demande si je n’ai pas pensé à la vraie Géraldine, vous ne l’avez pas oubliée, j’espère. Je sais, je n’ai pas de leçons à donner en matière de fidélité, cela dit, vous voyez que je ne suis pas non plus très constant dans l’inconstance.

« Ni l’un ni l’autre, en fait. Vous... Tu me prends au dépourvu. Carmen ? »

C’était la pire option possible, ou une des pires, que voulez-vous, je n’avais pas fini d’explorer le grand n’importe quoi.

« As you liquide. Je t’offre un verre, et en échange tu m’expliques. »

Pour quelqu’un qui avait du mal à avaler, j’ai sifflé gaillardement mes deux Bloody Mary, encore un hommage à Géraldine, via sa tante, Jean carburait au whisky, mais ça c’était le domaine de Paula, je ne pouvais pas. Et pour ce qui est de déballer, j’y suis allé tout aussi franco, selon cette loi qui veut qu’on se livre plus volontiers à un étranger, pourvu qu’on n’ait pas de raison de se méfier de lui.

Je lui ai tout dit en vingt minutes. Tout ce qui avait un rapport direct avec ma présence à Brive et avec mon déguisement. Je lui ai épargné l’affaire Derambure, l’histoire de mes parents et ne lui ai parlé de Jules que comme de mon informateur s’agissant des pianistes que je m’étais vanté de connaître. Il m’écoutait avec un amusement mêlé de sympathie, sans émettre le moindre jugement sur ma conduite, me prouvant par ses interventions qu’il n’avait rien perdu de mon récit malgré les nombreux saluts qu’on lui adressait même de loin et auxquels il répondait avec une parfaite courtoisie. De temps en temps un casse-pieds s’attardait en notre compagnie jusqu’à ce que Jean fasse les présentations : Machin, Carmen. Je reprenais l’accent allemand, si bien qu’un des ces emmerdeurs s’est étonné : Carmen, c’est pas très germanique comme prénom. Oui, ma mère était espagnole. C’est donc ça. Remarquez, Mercedes au départ c’est pas très allemand. Quelle culture, j’ai fait. Vous savez que mon nom de famille c’est Jellinek ? Ça ne vous dit rien ? Renseignez-vous. Jean me tapotait l’avant-bras en se marrant. Enfin on lui a fait signe qu’il était l’heure.

« Bon, Carmen, ça va être à moi. On dîne ensemble après ? Confidence pour confidence, moi aussi j’ai un pseudonyme. Je me fais appeler John. Follement inventif ! À tout à l’heure. Bois tout ce que tu veux à mon compte. Si, je t’assure, tu me fâcherais. Ils ont l’habitude. Une belle fille comme toi, en revanche, ça doit les changer. »

Un clin d’œil, et, saluant encore quelques clients au passage, il a gagné le piano.

 

 

En musique à l’époque j’étais plus ignare qu’en bagnoles. L’histoire de Mercedes Jellinek je la connaissais par mon premier séjour en Allemagne, dans la Souabe, où évidemment on avait eu droit au musée Mercedes-Benz de Stuttgart (lors du second, en Bavière, on nous a emmenés chez BMW), mais depuis tout petit je m’intéressais aux voitures et s’il y a un jouet auquel je me suis attaché plus que de raison c’est un cadeau du cousin Bourzeix, la Ford Mustang de chez Solido avec éclairage intérieur commandé par l’ouverture des portes. Sous les draps, c’était saisissant. Allez-y, riez. Ne vous privez pas.

Côté musique, mon initiation allemande était comme une île plus grosse dans un archipel clairsemé. Certainement j’avais des airs plein la tête et des sonates et des concertos et des symphonies et avec chœurs et beaucoup de mes actions dans la vie réelle étaient accompagnées d’une bande son plus ou moins originale, surtout les solitaires, qui ainsi l’étaient moins, telles mes virées sous les draps en Ford Mustang, il n’était nullement nécessaire d’avoir vu le film de Lelouch pour être hanté, blessé à vie par la mélodie de Francis Lai, j’avais comme ça quelques références éparses, mais, si je tendais l’oreille en permanence, et notamment à ce qui passait à la radio, je n’allais pas au concert, tout se jouait dans l’intimité de mon cœur, quant à pratiquer un instrument mes premiers essais à la guitare m’avaient convaincu que je n’étais pas fait pour ça, que je n’arriverais jamais à produire ni même à reproduire ce chant intérieur ou intériorisé qui me faisait secrètement vibrer.

Je dis que je n’allais pas au concert, mais récemment, un soir de novembre, avec Rémi, j’avais entendu un guitariste de jazz au Caveau de la Montagne, un certain Jimmy Gourley, accompagné à la contrebasse par Pierre Michelot. Rémi ne s’y entendait pas plus que moi mais on avait atterri là en curieux, ça nous avait coûté une misère, cinq francs l’entrée première bière comprise, et on avait passé une soirée agréable, le guitariste en question, bien que ne payant pas de mine, swinguait de manière convaincante tout en restant super cool, j’adorais sa façon de se tenir, ni assis ni debout mais le cul sur le bord d’une table, tout maigre au demeurant derrière sa moustache si bien qu’on aurait dit un balai posé à l’envers, le bassiste me paraissait bon mais me donnait l’impression de faire la gueule ou de s’emmerder ou les deux, quand j’avais raconté ça à Félix au détour d’une conversation il avait bondi : Quoi ? C’est des géants ! Michelot c’est le meilleur de Paris ! Bon, vous connaissez Félix, n’empêche qu’il m’avait presque gâché le plaisir, quoique rétrospectivement, en me faisant sentir mon inculture et ma grossièreté.

J’essaie de préparer le terrain. Ce qui m’est arrivé à Brive ce soir-là mériterait une vraie plume. Or pour moi écrire est un défi permanent que je ne relève pas comme il faudrait. Je l’affronte, certes, je n’esquive pas tant que ça, mais à certains moments je me rends bien compte que je n’y arriverai pas.

Ce qui est marrant, c’est que si je me suis lancé dans toute cette entreprise c’est sur les conseils, ou à la demande, comme on voudra, d’Alicia Hewlett, une grande pianiste. Vous vous souvenez, j’ai obéi séance tenante. Et, au début, les mots me venaient facilement. Puis j’ai commencé à peiner. C’était dû aussi à ce que je vivais à cette époque, je vous expliquerai. J’avais choisi de partir de ma rencontre avec Jules, un autre initiateur, et j’ai déroulé comme ça le fil de ma narration, avec des hauts et des bas, jusqu’à ce moment critique, ce matin de janvier soixante-quinze où Carmen m’apprenait au téléphone qu’elle était enceinte.

Là, il m’a fallu convoquer le souvenir d’Alicia. Elle seule était capable de ranimer l’écrivain qu’elle avait fait de moi, quelque médiocre qu’il fût.

Entre-temps il s’était passé pas mal de choses, que vous découvrirez bientôt.

Mais, pour en finir avec ces considérations, je voudrais souligner la différence avec mon apprentissage de la guitare. Car, quelque temps après mes décevants débuts, j’ai eu la chance de côtoyer des musiciens qui, mine de rien, comme par inadvertance, de leur part et de la mienne, m’ont transmis ce que j’avais cru qui me manquerait toujours. Et un beau matin, je ne plaisante pas, c’est la vérité, j’ai su jouer. Oh ! rien d’extraordinaire, mais de ces standards de jazz ou de bossa qui m’avaient longtemps paru hors d’atteinte, presque défendus. J’avais pigé le truc. Je n’avais plus aucune admiration pour les grattouillages approximatifs de Félix, et, si je l’avais revu pendant ces années-là, je ne me serais pas gêné pour lui montrer comment accompagner ses chansons, ou L’île du bonheur.

Alors qu’écrire ! Si j’ai persévéré tout de suite, jamais je n’ai eu l’impression que j’avais pigé quoi que ce soit ! Et pourtant des modèles j’en avais, et autour de moi des gens qui écrivaient. Mais jamais je ne me suis senti accueilli dans le monde de la littérature comme dans celui de la musique, ne fût-ce qu’autorisé à y poser un pied. Ne prenez pas ça pour de la coquetterie ou de la fausse modestie, vous ne feriez que renforcer chez moi ce sentiment de ne savoir m’exprimer de manière adéquate.

Ce soir-là, donc, Jean, ou plutôt John, m’a transporté hors de moi, à moins que ne ce fût en moi, mais tout au fond, dans la vastitude de l’âme universelle. Peut-être mon changement d’apparence m’avait-il préparé à ce voyage, les liqueurs absorbées au bar ont sûrement favorisé mon appareillage et bercé ma traversée, mais le flot qui me soulevait, avec ses creux et ses crêtes, ses accalmies et ses tempêtes, sortait d’un simple piano. Et, indifférent à l’indifférence des buveurs puis des dîneurs – personne n’applaudissait –, j’éprouvais une jouissance si profonde et si réelle qu’il eût fallu des sommets d’inculture et de grossièreté pour la mépriser. Je me foutais royalement des autres, je me figurais que Jean jouait pour moi, et c’était du reste la vérité, de temps en temps il me lançait de loin un regard complice, j’en étais bouleversé. Il enchaînait les standards, à l’époque je n’en connaissais guère, aujourd’hui je pourrais vous reconstituer à peu près le programme, rassurez-vous, je n’en ferai rien, là je découvrais, tout était nouveau ou presque, parfois une mélodie me disait quelque chose et je me promettais de demander à John de quoi il s’agissait, lui ne prenait jamais la parole, il avait pourtant devant lui un micro qui lui eût permis de s’adresser à l’auditoire, si l’on peut appeler ainsi cette bande de rustres, mais justement ils n’en avaient rien à foutre. Ou alors, pire, ils réclamaient des trucs nazes. À un moment une espèce de grand fauve entouré de jolies femmes s’est levé de table et d’un pas dominateur est allé lui passer commande en plein morceau, Jean a souri poliment avant de grimacer à mon intention, il a fini quand même ce qu’il était en train de faire, en prenant son temps, puis il a exposé direct le thème d’une ballade tellement éculée que je l’ai aussitôt identifiée, mais il en a renouvelé l’interprétation jusqu’à la transfigurer complètement, soulignant d’autres rythmes, d’autres accents, et, pendant l’impro, après un démarrage langoureux au possible, doublant le tempo pour chorusser tout en accords plaqués. J’ai trouvé ça génial, mais ça n’a pas semblé du goût du commanditaire, qui du moins s’est désintéressé du pianiste pour s’occuper de sa cour, non sans reluquer mes jambes, bien placé qu’il était, en contrebas.

Plus la soirée avançait, plus Jean était à l’aise, et moi aussi – plus je me régalais. Il me manquait pratiquement toutes les références, je sais maintenant que John s’était fait une spécialité de la citation décalée, à l’époque je ne pouvais que le deviner, mais je devinais effectivement beaucoup de choses, et même, l’émotion ne nuisant pas à l’observation, je repérais des formes, des structures, j’en induisais des principes, je mêlais à ma jouissance esthétique un véritable plaisir intellectuel, et les deux se fondaient dans une béatitude alcoolisée, bien que je ne n’abusasse point de la générosité de mon hôte, ce n’est pas à vous que j’apprendrai comme je peux garder le sens de la mesure.

Il faut cependant que je vous livre une pensée qui n’a cessé de m’obséder durant ces quelques heures – mais secrètement, menant un travail de sape, opiniâtre, aussi efficace que clandestin. C’est qu’en m’initiant au jazz je me rapprochais de mon père, lequel n’avait jamais cherché à me transmettre ce que j’entrevoyais désormais comme une passion. Or, à sa manière, il avait toujours choisi le camp de l’indépendance et de la liberté. Ce rapprochement que j’évoque ne pouvait guère m’inciter à regagner le droit chemin.

Aux termes de son contrat, Jean devait jouer jusqu’à vingt-deux heures, avec deux intermèdes d’un quart d’heure. C’est ainsi qu’à deux reprises il est venu me rejoindre au bar, les deux fois assoiffé, la première un sourire énigmatique aux lèvres.

« Ça va ? » il a fait.

« Super ! T’es excellent !

– Merci. Et toi tu as de la chance qu’on nous ait vus ensemble. Le nombre de mecs qui te dévorent des yeux ! Mais personne ne viendra t’importuner. »

Il a posé une main sur mon genou.

« Je suis content que ça t’ait plu. Évite quand même de te frapper la cuisse en mesure, surtout sur les temps forts. »

Il a cligné de l’œil et sifflé d’un trait le whisky que lui avait apporté sans même le regarder le barman.

« Tu aimes Jobim, je crois ?

– C’était... ?

– Non, au deuxième set. Je commence par un medley. »

Il a reformulé gentiment :

« Un pot-pourri. Ça va ?

– Tu me l’as déjà demandé. Je prends mon pied.

– Prends ce que tu veux. Claude ! »

Le barman s’est pointé.

« Un autre Bloody Mary ?

– Non, je crois que je vais changer.

– Pour ? 

– Tout sauf un guignolet. »

Ils se sont marrés.

« Un whisky alors, comme John ?

– Un single malt. »

Je m’étais rappelé. Tout en repoussant violemment le souvenir de Paula. Weg !

« Deux, Claude. »

Il a de nouveau éclusé le sien d’une seule rasade.

« Tu dois avoir faim.

– Je grignote. »

J’en étais à deux coupelles de cacahuètes.

« Attends. Claude !

– Monsieur désire ?

– Des chips pour mademoiselle. »

Tant de prévenance. Une onde de chaleur m’a parcouru le corps.

On a causé de je ne sais plus quoi d’anecdotique, et de ce piano accordé trop haut, qu’est-ce que c’était que cette manie, Là je ne te parle pas de 442, mais de 444 au moins.

– Au moinsse. »

Il a souri, levé son verre.

« Méfie-toi, je vais tomber amoureux.

– T’es pas d’ici ?

– Oh que non. C’est une de mes régions préférées, remarque. En France.

– Tu voyages beaucoup ?

– Ça m’arrive. Bon, j’y retourne.

– Au Brésil ? »

Il a salué la vanne d’un sourire enfantin.

La seconde fois, c’était après le coup du grand fauve, il était mi-effondré mi désabusé :

« Heureusement que tu es là. Jouer pour des cons, j’ai beau avoir l’habitude... »

Re-whisky (single malt), moi sirotant le mien, lui pressé de commander le suivant.

« Tu... ?

– Merci, je vais d’abord finir celui-là. Tout à l’heure.

– Tu as raison, reste sobre. Et fais gaffe au gros là-bas. Non, ne te retourne pas.

– Bravo pour ton medley.

– Mon merdley, oui. Je me suis bien vautré.

– Ça ne s’est pas entendu.

– Enfin, toi, tu ne l’as as entendu. Pardon, je t’ai vexé.

– Il m’en faut plus que ça. Mais c’est vrai que j’ai encore mieux aimé comme t’as pris ton indépendance sur Les Feuilles Mortes. »

Inspiré, j’ai ajouté :

« Y en a qui les ont bien flapies, en effet. »

Il a éclaté de rire. Plusieurs têtes se sont tournées vers nous.

« Ça va, tu tiens le coup ? Tu n’en as pas marre de voir tous ces gens ripailler ?

– Tant qu’ils ne roupillent pas ! Et puis j’ai mes chips.

– Vas-y, Claude se fera un plaisir de t’en apporter d’autres.

– Ce sera quoi, le dernier set ?

– Mes compos. À cette heure-là je peux tout me permettre. »

On a bavardé encore un peu, puis :

« Je file. Claude, je te confie Carmen. »

J’étais délicieusement bien, et il n’y avait aucune raison que ça change. J’ai sorti mon rouge à lèvres et mon petit miroir pour repérer le type dont m’avait parlé Jean. Il trônait à un bout du comptoir et ne cessait de loucher de mon côté. Une espèce de brute sanglée dans un costard trois pièces. Un mec friqué, sûrement, la cinquantaine, libidineux à souhait. Il m’a rappelé mon horrible compagnon de chambre à Saint-Louis. Oui, l’hosto. Un des pires souvenirs de ma vie, ça ne vous étonnera pas. J’ai eu peur qu’il ait surpris mon manège, et j’ai tout rangé. Aussitôt, comme s’il n’attendait que ça, il est descendu de son tabouret et a commencé à longer le comptoir, faisant glisser sur le bois verni son verre ou s’en servant de guide. Je me suis détourné, mais déjà il s’était collé à moi et me parlait à l’oreille.

« Alors, mademoiselle, on vous abandonne ? »

Ce que j’avais abandonné, moi, c’était l’accent allemand. Il était temps de réintégrer mon personnage.

« Sprechen Sie deutsch ? »

« Nein, ma beauté. Je me doutais que t’étais une de ces salopes d’outre-Rhin. Do you speak english ? »

J’ai eu un petit moment de panique. L’anglais, je le lisais à peu près, mais ma prononciation était très médiocre, je n’ose pas dire typiquement française car elle trahissait plutôt mes racines espagnoles, c’est là qu’elles apparaissent le plus clairement. Et ce que je redoutais est arrivé. En me voyant secouer la tête, le galant homme a eu un rictus.

« Une boche qui cause pas l’angliche, c’est bizarre. Qu’est-ce qu’on vous apprend à l’école ? »

Il s’était assis, la boursouflure de son flanc épousant la concavité du mien. Je lui ai fait signe que j’écoutais le pianiste.

« Tu l’as dans la peau, j’ai bien vu. Mais toi, tu me rends dingue. J’adore ton parfum. »

T’aurais pas dit ça ce matin, j’ai pensé. Ça m’a déclenché un fou rire inextinguible quoique silencieux, heureusement, c’était bien assez gênant pour tout le monde, y compris et surtout pour Jean, qui me jetait des regards moins réprobateurs toutefois que compatissants.

« Tu vois, Claude, c’est la bonne technique. Femme qui rit, à moitié dans ton lit. »

Claude en effet s’était approché. Il n’a, hélas ! pas eu le temps de prévenir plus que moi d’esquiver le geste du connard, qui m’a caressé la joue de l’index. Or, sous mon maquillage, ma barbe, que j’avais déjà dure, avait commencé à repousser. Mon rasage (visage et jambes) datait quand même de mon incursion chez Jeanne en tout début d’après-midi.

« Mais tu piques ! » il a fait, avant de bramer, hors de lui : « T’es un travelo ! »

 

(À suivre.)

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