Planteur, 3/3

Publié le par Louis Racine

 

J’étais zen. J’avais tout prévu. Je me repassais le film, et j’en arrivais immanquablement aux mêmes conclusions : l’autre con avait voulu jouer au plus fin, ça se retournerait contre lui. Son ami avocat allait avoir du boulot. Moi, mes amis étaient moins reluisants, sans parler des traîtres, et si ce que je subodorais se vérifiait j’en connaissais deux qui entendraient parler du pays, mais chaque chose en son temps.

J’évitais de le regarder, de peur d’éclater de rire. En fait, je n’aurais pas vraiment pu, à cause de mon épaule. J’avais super mal, et j’en avais pour des mois, peut-être même que je ne retrouverais jamais le plein usage de mon bras gauche ; le Z4 de Karim, la Brutale de Tob, c’était exclu pour un bout de temps. Mais ç’aurait pu être mille fois pire. J’aurais pu être transformé en légume vivant, j’aurais même pu crever, et vu ce qui m’attend en enfer mieux valait traîner encore un peu en ce bas monde. En plus je bandais toujours à volonté, le petit cul de Bébé faisait encore tout son effet rien que d’en imaginer la douceur, je n’ai pas pu m’empêcher de sourire en baissant la tête mais pas assez pour que l’autre tordu ne s’en aperçoive pas.

– Marre-toi, il m’a dit, tu feras moins le malin tout à l’heure devant le commissaire.

– Zen, je lui ai répondu du tac au tac et les yeux dans les yeux. Zen, mon pote.

J’ai cru qu’il allait m’envoyer son pied dans la gueule, mais le flic qui le tenait menotté a grommelé quelque chose et il s’est calmé.

Un inspecteur nous a fait entrer ensemble dans le bureau où le commissaire était en train d’interroger Bébé.

Elle était assise sur une chaise rembourrée, un peu moins qu’elle cependant. Elle avait mis sa petite robe blanche à cerises qui se ferme par devant, très longue à déboutonner d’ailleurs pour un vêtement aussi court, elle était mignonne à croquer avec ses frisottis sur sa nuque, son décolleté garni de dentelle, ses sourcils tout noirs et son petit air boudeur, elle avait remonté ses cheveux en chignon comme le jour de notre rencontre, aux Dixie Days, quand je lui avais ramassé sa chaussure sur les galets en contrebas de la rambarde de ciment où elle s’était perchée, et en levant les yeux pour lui rendre son bien, mais ce n’était vraiment pas le moment de penser à ça, il allait falloir jouer serré. Et d’abord empêcher nos regards de se croiser.

Je savais exactement ce que l’autre salopard avait en tête. Il était sûr de m’écraser devant Bébé, qui ne pourrait rien faire pour me sauver. Et il jouissait déjà de pouvoir s’appuyer sur les indices que j’avais si soigneusement élaborés de mes projets de cambriolage.

Mais je lui réservais un beau coup de bluff.

Le commissaire avait l’air du type à qui on ne la fait pas, ce qui valait mieux dans son métier, surtout si la réalité collait aux apparences, à part ça nettement plus aimable que les deux inspecteurs qui m’avaient interrogé, à l’hôpital puis au commissariat central. Il m’a avancé lui-même une chaise, et j’ai cru voir qu’il compatissait quand en m’asseyant je me suis heurté le coude.

– Arrêtez-moi si je dis une bêtise, il a dit, content de sa formule, je vais récapituler les déclarations de Monsieur et de Madame. Il était six heures du matin. Il faisait encore nuit. Madame dormait...

Il a tourné vers Bébé un regard où on lisait comme dans un livre de cul, sans doute qu’on ne lui avait caché aucun détail de la récupération voire de l’anatomie de la môme malmenée par ce salaud.

– ... Monsieur était avec elle dans le lit conjugal...

Nouveau regard libidineux, posé comme par mégarde sur les seins de la pauvre chérie.

– ... Quand un bruit au dehors a attiré son attention. Il se lève, s’habille en hâte, donc en remettant ses vêtements de la veille...

Là, il s’est arrêté pour le fixer un moment en souriant.

– ... Et il va se rendre compte. Redoutant une visite indésirable, il se munit au passage d’une arme de poing de première catégorie qu’il détient sans autorisation.

– Je l’avais en dépôt, j’envisageais de l’acheter à un ami. Monsieur Cadinot.

– Gérard Cadinot, interpellé la même nuit après avoir, au volant de son véhicule, fauché seize rétroviseurs extérieurs dans sa rue, un moindre mal avec un taux d’alcoolémie de deux grammes quatre-vingt-cinq. Son arme pouvait en effet tomber en de meilleures mains. Que les siennes, je veux dire. Quant aux vôtres...

Mais là, il n’a pas fini sa phrase.

– Vous apercevez par la fenêtre un homme, vous, Monsieur...

Il m’a regardé comme si je venais de lâcher une caisse.

– ... Que vous ne connaissez pas. Nous sommes d’accord, vous ne vous étiez jamais rencontrés ?

La question ne s’adressait pas spécialement à moi, et c’est d’ailleurs lui qui a répondu :

– Jamais.

– ... Un homme dont le comportement vous paraît suspect. Vous sortez discrètement par la buanderie, vous explorez les alentours, vous remarquez une voiture inconnue garée derrière le bosquet qui jouxte votre propriété, voiture qui vous paraît suspecte elle aussi et dont vous crevez les pneus.

L’autre ne mouftait pas.

– Puis vous retournez chez vous, l’homme est toujours là, vous lui adressez la parole. Le ton monte, il vous menace de son arme, ouvre le feu, vous avez l’impression qu’il vous visait, vous tirez à votre tour, d’un geste peu réfléchi, pour faire fuir l’intrus, mais vous le blessez à l’épaule, et il s’écroule. Entre-temps, Madame s’est réveillée, a vu elle aussi l’homme dans le jardin, elle appelle la police, et on vous envoie deux voitures qui sont sur les lieux en cinq minutes. C’est bien ça ?

– Tout à fait, a dit l’autre minable.

– Absolument, a dit Bébé.

– Et moi, j’ai dit, vous me demandez pas mon avis ?

– Je m’apprêtais justement à reconstituer votre parcours. Je parle de celui de l’autre nuit, pour l’instant on jettera un voile pudique sur le reste.

– Oh ! Monsieur le commissaire, j’ai jamais été condamné. Ou alors il y a longtemps, et avec sursis. Vous avez bien vu que j’avais pas de casier, rien.

Il a soupiré en fermant les yeux, et, sans les rouvrir tout de suite (j’ai détesté) :

– Vous arrivez sur les lieux dans la nuit, au volant d’une Fiesta volée. Vous projetez un cambriolage. Vous êtes armé d’une contrefaçon d’assez bonne qualité quoique d’origine inconnue d’un célèbre revolver de moyen calibre. Vous vous garez, vous vous dirigez vers la maison, vous rôdez un moment dans le jardin, puis Monsieur sort, vous vous querellez, vous tirez en l’air pour l’intimider, il prend la chose au sérieux, fait feu à son tour et vous blesse. D’accord ?

Depuis le début Bébé et moi n’avions pas échangé un regard, et je m’applaudissais en permanence de notre merveilleuse complicité. Mais le moment crucial était arrivé, et j’aurais bien aimé pouvoir l’avertir. Tant pis. J’avais en elle une confiance totale. J’ai respiré un bon coup, et je me suis lancé :

– Je nie le vol de la Fiesta, mais je confirme que, moi, je ne suis pas un assassin. Quand Monsieur m’a proposé de l’argent pour le débarrasser de sa femme en faisant croire au cambriolage qui tourne mal, j’ai refusé, je l’ai insulté, j’ai menacé de le dénoncer, ça ne lui a pas plu, et vous connaissez la suite.

Le commissaire haussait les sourcils jusqu’au plafond. J’ai continué :

– Je peux difficilement nier que je trimballais un attirail de cambrioleur. Lui, il ne nie pas avoir crevé les pneus de cette voiture que je n’ai jamais vue.

– Vous êtes venu comment alors ?

– À pied. J’adore la marche.

– Eh ! bien, si vous vous tenez tranquille en prison, il n’y a aucune raison qu’on vous interdise la promenade.

Ils ont tous rigolé, même Bébé. Elle donnait vraiment bien le change. En attendant j’avais progressé. Je suis remonté à l’assaut.

– Il croit que suis venu avec la Fiesta, il crève les pneus pour m’empêcher de repartir, disons au mieux d’échapper à la police, si du moins il l’appelle. Notez bien que ce n’est pas lui qui l’a fait, c’est Madame, ce qui aurait dû vous mettre la puce à l’oreille. Peut-être bien qu’il projetait de me régler mon compte à moi aussi. Enfin bref, je la tuais, et il me livrait, mort ou vif. Il se débarrassait en même temps de sa femme et de l’assassin. J’aurais du mal à prouver ma bonne foi, et c’est exactement ce qui est en train de se passer.

Le commissaire a pris un air attendri.

– Votre bonne foi, n’exagérons rien. Vous serez au minimum inculpé de tentative de cambriolage et de port d’arme illégal. Si vous tenez à y ajouter la diffamation et la dénonciation de crime imaginaire...

– Ça, c’est incroyable ! Je ne fais de mal à personne, ce type me tire dessus, ce n’est pas imaginaire, ça, il m’a bousillé l’épaule pour le restant de mes jours, et c’est moi qui ai les ennuis ! Lui, on lui fiche la paix !

– Pas du tout. Monsieur devra lui aussi rendre compte de ses actes. Tout ça sera jugé en correctionnelle. Pour la voiture, vous aurez beaucoup de mal à faire croire à une coïncidence, même si le propriétaire (il s’est tourné vers la fenêtre en fronçant les sourcils) n’a pas su dire depuis quand elle avait disparu. Tant mieux pour vous si quelqu’un a remarqué sa présence à Dollemard suffisamment longtemps avant les faits. Pour l’instant l’appel à témoin n’a rien donné. Mais je vous déconseille fortement de raconter votre histoire d’assassinat.

– Pourquoi ? Je détiens un document qui me met en mesure de prouver mes dires.

J’ai bien senti que l’autre sursautait. Mais là où il a été nul au delà de mes espérances, c’est qu’il s’est hâté de dire :

– C’est un faux.

Il pensait, l’imbécile, au fameux contrat, dont il se demandait ce qu’il était devenu. Je le soupçonnais de l’avoir cherché en vain dans mes poches juste avant l’arrivée des flics. Il flippait, c’était tangible, mais surtout il ne comprenait plus rien. Si le papier était entre leurs mains, pourquoi n’en avaient-ils pas parlé ? Et si je l’avais toujours en ma possession, quel bénéfice en attendais-je, vu qu’il n’y était pas question d’assassiner Bébé mais de la faire passer pour ma maîtresse ? Et ça n’expliquait pas le faux cambriolage. Bref, il était paumé, je l’entendais presque jouer au rubick’s cube avec sa cervelle de moule, mais sa déclaration impromptue n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd.

– Qu’est-ce qui est un faux ? a demandé le commissaire.

Je buvais du petit-lait.

– Ce document dont il parle. C’est forcément un faux, je n’ai jamais eu affaire à ce monsieur.

– C’est pas votre écriture, peut-être ? j’ai dit, et j’ai tendu au commissaire un bout de papier plié en deux, tout tiède encore et galbé de ma fesse droite.

– C’est le plan pour aller chez lui, il me l’a dessiné sur un ticket de caisse du Cabestan, et au recto vous trouverez la date et l’heure et le montant des consommations. Fabienne se rappellera sûrement, elle nous a servis. Il m’a engagé pour faire semblant de cambrioler sa baraque. Une histoire d’assurance, il m’a dit. C’était bien payé. C’est seulement sur place que j’ai compris ce qu’il attendait vraiment. J’ai dit que je marchais pas dans une combine aussi dégueulasse. Ça m’a coûté une épaule, j’aurais pu y laisser la vie. J’ai rien à me reprocher, sinon la complicité de tentative, je dis bien de tentative d’escroquerie à l’assurance, ma première connerie depuis mes erreurs de jeunesse, mais je me suis promis de payer un beau voyage à ma mère avant qu’elle soit devenue complètement impotente, et j’avoue, j’ai été tenté par la somme que proposait Monsieur.

Le commissaire s’était levé, et il secouait depuis un moment la tête avec frénésie, comme au seuil d’une horrible métamorphose.

– Stop ! a-t-il hurlé.

– J’avais terminé.

Il a braqué les yeux sur moi.

– Tout ça, a-t-il égrené, et il frappait ses deux poings l’un contre l’autre, rêvant probablement que ma tête vienne se placer dans l’intervalle, c’est vous savez quoi ? BULL SHIT ! Madame ?

Ça voulait dire : au secours, aidez-moi à le faire taire, vous ne pouvez pas laisser débiter de telles insanités sur votre mari. Il s’était tourné vers elle, et pour mieux sonder son âme se penchait au-dessus de son décolleté.

– Absurde, dit-elle. Mon mari m’adore, je l’adore, nous nous adorons.

– Et le plan ? j’ai dit.

Le commissaire a ricané.

– Vous voudriez que je fasse expertiser ce gribouillis ?

– Interrogez la serveuse.

– Faudrait d’abord qu’elle me reconnaisse, a fait l’autre faux-cul. Le Cabestan, je vois bien où c’est, mais j’y ai jamais mis les pieds. Je ne fréquente pas ce genre d’établissement. Enfin écoutez, monsieur le commissaire, si ça peut simplifier les choses, je veux bien retirer ma plainte pour le cambriolage. Après tout, je n’ai pas laissé au voleur le temps d’agir. Je regrette pour les pneus, c’est vrai que rien ne prouve que c’était sa voiture, qu’il était venu avec, je veux dire. Je paierai.

– Et moi, j’ai dit, je demanderai juste à Monsieur de me rembourser les frais d’hôpital, et les suites : les radios, la rééducation. Vous savez que je n’ai pas une bonne couverture, lui par contre est apparemment blindé côté assurances. Quand on peut s’arranger à l’amiable...

Je lui aurais bien réclamé aussi de quoi dédommager Karim pour le flingue.

Bébé ne lui laissa pas le temps de répondre :

– Il sera sûrement d’accord, hein, mon chou ? Avoue que tu t’es énervé un peu vite. Mais il est fatigué ces temps-ci. Il travaille tellement !

J’ai pensé : heureusement qu’il ne gagne pas tout ce fric sans rien foutre, ce serait indécent. Enfin, il faut bien qu’il gâte sa femme, qu’il lui offre ce qu’elle aime.

Tous les trois, on s’est levés comme pour prendre congé.

Le commissaire a tenté de fendre son bureau d’un seul coup de poing, mais il n’a réussi qu’à se faire mal.

– C’est ça, foutez-moi le camp ! il a crié. Mais vous avez pas fini d’entendre parler de moi. L’enquête continue, les armes, la voiture volée, tout le bazar. Vous serez convoqués à nouveau. Et je vous préviens, si on trouve quoi que ce soit, ou si vous faites encore les marioles, ça va chier !

On a tranquillement quitté les lieux.

– Un homme intelligent, a dit l’autre lâche quand on s’est retrouvés sur le trottoir.

– Et si policé, j’ai fait.

– Plein d’entregent, a dit Bébé.

On s’est serré la main. Celle de Bébé était toute chaude.

– Au plaisir, j’ai dit.

– Au plaisir, elle a fait.

– Les meilleures sont les plus courtes, a dit l’autre cocu.

– Ça se discute, on a dit ensemble, elle et moi.

J’ai éclaté de rire, malgré ma douleur à l’épaule, et je les ai plantés là.

 

* * *

 

– Salut Planteur ! a dit Fabienne.

Sans rien répondre, j’ai gagné ma table.

Dè euh, elle a fait en se posant à côté de moi sur la banquette, tout en lorgnant vers le comptoir mais Souad nous tournait le dos, t’es de mauvais poil aujourd’hui. T’as des soucis mon lapin ? Oh ! mais qu’est-ce que tu t’es fait ? Tu t’es cassé le bras ?

J’ai souri.

– Dis donc, Fabienne, tu peux me prêter ton portable ? J’ai plus de forfait. Et sers-moi un chardonnay.

Elle m’a apporté tout ça, s’est rassise, et j’ai composé le numéro de Marcassin. Son nom s’est affiché dès que j’ai eu émis l’appel. Par chance il a répondu tout de suite.

– Gérard ? C’est Planteur. Comment ça va depuis qu’on s’est vus ?

Il m’a raconté. J’écoutais patiemment, ponctuant juste de temps en temps, du genre : « Seize rétros quand même, mon salaud ! », « Ah ! les enfoirés ! », « Ou alors au pire avec sursis ».

Puis j’ai demandé tout en regardant Fabienne :

– Au fait, qu’est-ce que tu m’as raconté l’autre soir concernant ton flingue ? Tu m’as parlé de Maurice et de Fabienne, non ? T’étais mort de rire.

– Y a de quoi ma poule ! Ça fait trois mois que j’essaie de fourguer mon SIG, je finis par demander à Fabienne qui connaît pas mal de monde, tu sais à qui elle le revend ? À Maurice, que je vois tous les jours ! Mais en fait à ce que j’ai compris c’était pas pour lui, c’était pour un de ses potes.

– Incroyable ! j’ai dit. Bon, tu passes me prendre chez moi ce soir et on va chez Fouache ?

Je lui ai rendu son portable. Pas contente, elle était.

– Ben quoi ? elle m’a dit. J’ai rien fait de mal. J’ai pas pris de commission, si tu veux savoir.

– Ah non ? Et mon ami que tu trouvais riche, tu te rappelles, le buveur d’Affligem, il vous a donné combien à Maurice et à toi pour lui indiquer ma pomme ? Je revois Maurice vautré sur le comptoir, je suis sûr qu’il lui a fait signe quand il est entré. Et ton petit clin d’œil quand tu nous as servis, ça s’adressait pas surtout à lui ?

– Je te jure, Planteur, t’es trop méfiant. Viens plutôt m’aider à réparer le... Oh ! pardon, j’oubliais ton bras.

– J’ai le droit pour moi, j’ai dit.

J’ai bu mon verre et je suis parti sans payer.

Avant de sortir, j’ai lancé :

– J’ai une dette envers Karim, un truc à lui remplacer, je le renverrai vers vous. Vous avez l’air bien positionnés pour ce genre d’articles. Quand on peut s’arranger à l’amiable...

 

* * *

 

J’étais au Cabestan à ma table habituelle, je regardais passer les cons en pensant à Bébé, plus que quelques jours à tenir avant que son mari prenne du champ, en attendant je buvais un coup à leur santé à tous les deux, j’étais en fonds, la môme Crochemore venait de me renflouer pour quarante-huit heures, j’avais rendez-vous dans dix minutes avec Karim pour déjeuner, et c’est alors que j’ai vu entrer mon cocu. Il est venu s’asseoir en face de moi et il est resté là sans rien dire, souriant de toutes ses dents. J’ai eu la nette impression qu’il était ivre.

– Vous ici ! j’ai fait. Décidément, aucune dignité.

– Parce que vous, vous êtes une référence en la matière ? Je suis venu vous payer un verre.

– C’est gentil, mais ici je consomme gratuitement. Grâce à vous d’ailleurs.

C’était quand même plus courtois que de dire : ça fait deux ans que vous payez mes consommations sans le savoir. J’ai ajouté :

– Tiens, je vous invite. Une Affligem ?

Au fond, j’éprouvais une espèce de gratitude non pour ce mec, mais pour son existence. Quand la vie vous fait de tels cadeaux, il serait indécent de ne pas lui dire merci. Ça et le cul de bébé. Mais les deux sont liés. Oui, la double peine, ça existe, la double veine itou.

Fabienne nous a servis comme elle aurait noyé des chiots.

– Un conseil, a fait l’autre en baissant la voix, vous devriez pas continuer votre petit jeu avec ma femme. Dans l’histoire de l’autre nuit, elle était à fond avec moi.

Il a vidé son verre d’un trait, puis il a chuchoté :

– Y a pas des choses qui vous ont paru bizarres ? Bérangère et moi on était d’accord pour vous éliminer, cher petit monsieur de merde.

– Fabienne, j’ai crié, remets-nous ça !

Et le temps qu’elle s’exécute, j’ai articulé en regardant au-dessus de la tête de l’autre blaireau, ce qui n’était pas difficile vu la pose grotesque de calomniateur dans laquelle il s’était tapi :

– Voyons, cher ami, reprenez-vous. Si réellement c’était votre projet commun, pourquoi toute cette mise en scène ? Non, j’ai l’habitude, croyez-moi. Sur la fidélité et l’infidélité, j’en sais plus que vous. À mon tour de vous donner un conseil. J’ai bien capté que nous sommes condamnés, au moins pendant quelque temps, à nous tenir tranquilles l’un envers l’autre. N’en profitez pas pour venir mal parler de votre femme devant moi, OK ? Et maintenant vous m’excuserez, mais je dois y aller.

Je me suis levé, il m’a imité.

– Je vous dépose ? il a dit.

– Non, sans façons.

Mais comme c’était ma direction, on a longé le trottoir ensemble.

– Saperlipopette ! j’ai fait quand on n’a plus été qu’à une dizaine de mètres de sa voiture.

– Quoi ?

– Vos pneus. Je parierais qu’on vous les a crevés tous les quatre. Remarquez, ça tombe bien ; conduire dans l’état où vous êtes...

Et, tandis qu’il découvrait le désastre, je regardais Toblerone se fondre dans le trafic sur sa Brutale, Maurice en croupe.

Puis j’ai repris mon chemin. Il faisait beau et je commençais à avoir faim.

 

 

 

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