Planteur, 2/3

Publié le par Louis Racine

 

Quand Bébé a décroché, j’étais encore en train d’échafauder mon plan. Du coup, j’ai un peu tardé à prendre la parole.

– Qu’est-ce que tu as ? elle m’a dit. Tu dors ?

– Loin de là. Écoute, il se passe un truc énorme.

Je lui ai raconté. Elle en était sur le cul. Ravissant, comme on sait. (Sans pouvoir vérifier. Non mais.)

– Le salaud, elle disait.

Bon, elle et moi on était d’accord : il ne nous laissait pas le choix. Elle a même dit : « Il l’aura voulu ». Comment je me procurerais le flingue, tout ça, elle s’en foutait. Ce qui comptait c’était de faire les choses proprement et sans danger pour nous. Un détail notamment la tracassait.

– Attends, tu vas pas le descendre devant huissier.

Je l’ai rassurée.

– Pourquoi pas ? Du moment que je suis cagoulé, impossible à identifier, autant avoir un témoin. Le mari soupçonneux trouve sa femme profondément endormie, si profondément qu’elle n’a pas entendu le vilain cambrioleur, qui surpris par cette irruption tue le mari. Puis il s’enfuit. Qu’est-ce qu’il aura vu l’huissier ? Une femme endormie, un cambrioleur dérangé en pleine action, un malheureux accident. Tu sauras très bien jouer les veuves éplorées, tout en dénonçant la paranoïa du défunt. Au besoin, je témoignerai qu’il abordait des inconnus pour se plaindre des infidélités imaginaires de son épouse. Fabienne confirmera. Et on pourra toujours exploiter le coup du somnifère. Mon mari était tellement méfiant qu’il me droguait.

J’étais en super forme. Bébé se marrait.

– Sois prudent, elle a dit.

– Je t’aime, Bébé.

– Moi aussi.

Suivaient d’autres mots doux. Puis elle a raccroché.

Un moment, j’ai pensé : et si ce con faisait surveiller sa ligne ? Mais je n’allais pas devenir parano à mon tour. C’est des flics qu’il fallait se méfier. Si plus tard ils s’intéressaient aux communications de Bébé avant le drame, mieux valait qu’ils ne puissent pas remonter jusqu’à moi. Voilà pourquoi j’avais appelé d’une cabine que je n’utilisais jamais. Prudent, le mec. Des défauts j’en ai, mais d’une manière générale je m’y entends à ne pas me laisser circonvenir, et Bébé aussi. C’est comme ça que l’autre cocu n’avait jamais pu nous coincer.

Marrant que je ne l’aie pas reconnu tout de suite ! Mais quand il avait prononcé le prénom de sa femme ça avait fait tilt et j’avais revu en un éclair sa bobine sur le fond d’écran de leur ordinateur, la photo de leur dernier voyage aux Antilles, évidemment il était en maillot de bain, tout bronzé, sourire jusqu’aux oreilles, ça change tout. J’avais eu du mal à ne pas éclater de rire, mais j’avais réussi.

Je m’étais démerdé comme un chef. J’avais une patate d’enfer, et pratiquement déjà en poche un chouette flingue et un beau paquet de thune. Ça méritait bien un dîner gastronomique, non ?

 

* * *

 

Mes projets de virée avec la môme Crochemore, j’y avais donc sagement renoncé, mais ça ne m’a pas empêché, en sortant du restaurant, de tomber sur Marcassin (ainsi surnommé depuis une fameuse partie de chasse), lui déjà cuit, moi à moitié seulement, car j’avais du travail, voir plus haut.

– Et les frères Migraine ? je lui fais. Tu les as mangés ?

– Déconne pas, c’est grave. Viens, je te raconte.

Et on est allés s’en jeter un aux Flamboyants.

Résultat des courses, les frères Migraine étaient indisponibles, pour la bonne raison que le matin même ils avaient été interpellés dans le cadre de l’affaire de la bagarre au Chiquito. Ils étaient encore en garde à vue. Marcassin en avait des sanglots dans la voix, hypersensible qu’il était devenu suite aux sanctions pénales que lui avaient values ses débordements contre les amis des oiseaux. Il lui en était resté des séquelles pénibles, comme un tremblement permanent d’une paupière, en contrepoint de celui des mains.

Résultat des courses, bis, j’avais fait gaffe, donc quand on a quitté les Flamboyants je tenais encore debout, mais Marcassin plus tellement. J’ai dû le hisser au volant de son 4 × 4. Là, il s’est mis à rigoler, mais à rigoler, qu’en d’autres circonstances j’aurais pu en être gêné. Surtout, je commençais à prendre peur en le voyant se marrer comme ça d’un rire silencieux tout en virant doucement au violet. Il me parlait, je ne comprenais rien, il me faisait signe d’approcher, j’ai collé mon oreille contre le vieux gant de toilette rempli d’osselets qui lui tenait lieu de bouche, et j’ai à peu près entendu ceci :

– ...ingue ...rice, ce con, ...bienne.

Ça passait en boucle.

– C’est bien, Gérard, j’ai dit, maintenant tu vas rentrer chez toi.

 

* * *

 

J’ai garé la Fiesta derrière le bosquet, j’ai tout éteint, et j’ai attendu. C’est génial ce coin de campagne à deux pas de la ville, sur la falaise. À la fois tu devines une énorme présence humaine et tu es tranquille. Et puis tu as la mer tout près, et comme présence c’est pas mal non plus. Mais moi ce que j’aime surtout c’est quand je commence à sentir le corps de Bébé contre le mien, ses petites fesses de star dans mes paumes, la nuit brusquement se sillonne comme un dos que prolongerait le plus joli cul du monde, du monde, parfaitement, putain il faisait frais quand même, j’ai relevé le col de ma veste, cinq heures et demie, j’étais en avance. Ça me laissait le temps de bien me préparer.

Je me rendais compte que je ne frissonnais pas seulement à cause de l’air ambiant. Au fond ç’aurait été parfait s’il n’avait pas fallu tuer ce mec. J’avais beau me répéter ce qu’on s’était dit avec Bébé, qu’il l’avait bien cherché, qu’avec sa magouille minable il nous forçait la main, ça me mettait mal à l’aise. Pour me remonter le moral, histoire aussi de faire le point, je passais en revue mes coups de génie. D’abord je n’avais pas pris la Twingo. Je m’étais amusé à me garer pile à l’endroit habituel, mon emplacement en somme, sauf que là c’était dans une voiture volée, je l’avais repérée l’avant-veille dans une rue tranquille derrière chez Karim d’où elle n’avait pas bougé. J’avais évité la route d’Étretat, des fois qu’il y aurait eu des contrôles. En semaine, c’était peu probable, mais on ne sait jamais. Enfin je m’étais occupé de mes accessoires de faux cambrioleur. J’avais piqué dans une station-service des gants en plastique jetables que j’avais cachés dans une boîte de capotes, j’étais allé repêcher dans le fond d’un placard une vieille paire de pompes dont je me débarrasserais juste après, et je m’étais muni de tout un attirail, pinces, pied de biche, ventouse, diamant de vitrier, que je portais à l’épaule gauche dans un sac en tissu dissimulé par ma veste. Ainsi paré, j’attendais. Personne, silence total, sauf, de temps en temps, l’aboiement d’un chien dans le lointain, et sur la route principale, là-bas, le passage de rares voitures.

Vers six heures moins le quart, j’ai glissé mon flingue dans la ceinture de mon pantalon au-dessus de mes fesses, roulé ma cagoule bien serrée dans une des poches de ma veste, fermé la Fiesta, et je me suis engagé sur le chemin.

La belle nuit que c’était ! Pas un pète de lune, pas un nuage, plein d’étoiles. Ça m’a rappelé mes vacances en Grèce, juste après le bac, un bail, mais la vision est toujours là. Ce ciel qui nous a servi de toit quand on dormait sous les oliviers, dans la plaine en dessous de Mycènes, ma copine de l’époque et moi, ces étoiles dont personne ne connaît le nom, à part des gens chiants, sauf Lejars, un mec énorme, mon prof de philo, Lejars, putain, pourquoi ils foutaient le bordel à tes cours tous ces cons ? J’en aurais pleuré. En fait, je m’en apercevais, je n’avais pas tout à fait fini de débourrer.

Arrivé de l’autre côté du bosquet, face à la maison, une grosse baraque prétentieuse, isolée, je me suis arrêté, et j’ai bien regardé tout autour de moi avant de longer la barrière. Je ne bandais pas, mais la perspective de revoir Bébé me troublait autrement que ne m’y autorisaient les circonstances.

Tout était calme. L’aire de stationnement devant la maison était déserte, la porte du garage fermée, les trois bagnoles à l’intérieur probablement, trois bagnoles il avait cet enfoiré. C’est beaucoup pour un couple, même si en fait de couple, bref. Seule brillait à l’étage une lucarne, qui devait être, si ma mémoire était bonne, celle d’une salle de bain.

Six heures moins cinq. Toujours la lumière en haut. J’ai enjambé la barrière et je me suis dirigé vers la porte d’entrée. J’ai écouté. Rien. J’ai contourné la maison jusqu’à la buanderie. Fermée. Je suis passé devant la fenêtre de la chambre conjugale, le volet était évidemment baissé, et j’allais pousser jusqu’à la cuisine d’été, quand un bruit dans mon dos m’a fait me retourner. C’était le chat. Je n’avais même pas sursauté. Je l’ai caressé un moment, puis je me suis assis sur le muret près du barbecue. J’ai les nerfs solides, je me disais. J’avais juste du mal à me défaire de la pensée de Bébé en nuisette, jouant les belles endormies. Le plus difficile à oublier, ce qui s’effaçait en dernier de mon horizon intérieur, c’était la ligne de ses sourcils, comme quoi je ne suis pas si cochon qu’on veut bien le dire.

À six heures, la lumière s’est éteinte. J’ai senti comme une caresse glacée le long de mes membres. Cette fois, ça y est, j’ai dit. Tout haut, peut-être. Mais bon, c’était sans conséquence. Je me suis approché de la porte d’entrée, j’ai tendu l’oreille. Aucun bruit. À tout hasard, j’ai poussé le battant de la porte. Il a cédé, dévoilant la nuit du hall, où régnait le plus profond silence.

Mortadelle de Berne ! Ça sentait le piège.

La porte était maintenant complètement ouverte, béant sur les ténèbres.

Et tout d’un coup j’ai entrevu mentalement quelque chose d’immonde, comme si un zombie venait de surgir devant moi. Je me suis dit : c’est toi le blaireau, il t’a flairé, il veut ta peau. C’est lui qui tire les ficelles, et il est armé sûrement.

Tout ça en une seconde. C’est fou ce qu’on pense vite, parfois.

Puis j’ai réfléchi : si l’autre tordu voulait me jouer un sale tour, il n’avait pas intérêt à éveiller ma méfiance. Je me suis rassuré comme ça. En tout cas je n’entrerais pas tant qu’il ne se serait pas manifesté. J’ai même reculé, me suis plaqué dos au mur près de la porte, en vérifiant par la même occasion que je n’avais pas été suivi. Quant à être sûr qu’il n’y avait personne dehors à m’espionner, ça c’était impossible.

Mon rythme cardiaque s’était pas mal accéléré, j’avais comme des tam-tams derrière les tempes. Je guettais le moindre bruit, la main droite passée dans mon dos, prête à saisir mon flingue. Toujours plaqué contre le mur, j’ai lancé :

– Je sais que vous êtes là. Je vous donne dix secondes pour vous montrer, sinon je m’en vais. Je vous rappelle que j’ai un certain papier à vous rendre.

Ma voix devait paraître un peu moins assurée sur la fin, parce que tout en parlant je m’étais rendu compte que le papier en question, je l’avais oublié dans l’autre veste. Bon, vu que la donne avait changé, que mes dix mille euros pour l’instant je pouvais faire une croix dessus, ça n’était pas très important, mais quand même ça m’a contrarié. Ma belle confiance en moi venait de se fissurer sur toute sa hauteur.

Pendant ce temps-là les secondes s’écoulaient, et toujours aucune nouvelle de mon employeur. Il avait dû se passer quelque chose d’imprévu. Mais quoi ? Ou encore c’était la ruse suprême : l’autre espérait me tromper par l’absurdité même de son comportement. Était-il retors à ce point ? Je me répétais deux trucs que j’ai appris tout petit, qu’il ne faut jamais sous-estimer l’adversaire, ni se surestimer soi-même, attendu que le naïf par définition ne sait pas qu’il l’est. Dans la circonstance présente, ça ne m’aidait pas beaucoup.

Avec tout ça il était six heures sept. Bon, je me tire, je me suis dit. Il me reste le contrat, avec lequel je pourrai toujours le faire chanter. Je n’y croyais pas trop, puisque Bébé ne tenait effectivement pas à divorcer et que la justice n’aurait pas eu grand-chose à secouer d’une attestation dans laquelle un mec reconnaissait avoir embauché un inconnu pour compromettre sa femme. Mais il fallait bien que je me console d’une manière ou d’une autre. J’éprouvais du dépit, une vague honte, l’impression de m’être fait couillonner sur toute la ligne, et j’en voulais presque à Bébé qui pourtant, quoi qu’il ait pu se passer, n’avait sûrement songé qu’à ma sécurité. J’en voulais à la terre entière, en fait. Ça m’a un peu ragaillardi, et quand je suis arrivé à la Fiesta j’ai eu un choc en constatant que les quatre pneus avaient été crevés.

 

* * *

 

Là-bas, sur la route, un poids lourd en doublait un autre, avec un long hurlement. Des chiens aboyaient dans le hameau voisin. À l’est, les étoiles déjà faiblardes à cause de la pollution s’étaient éteintes, le ciel passait du brun à l’ocre, le jour n’allait pas tarder à poindre. J’étais accroupi dans un buisson, les yeux braqués sur le coude du chemin, tâchant d’évaluer mes chances, d’ordonner mes idées. J’étais déjà parvenu à une conclusion : heureusement, ce n’était pas ma bagnole. C’est marrant cinq minutes, mais bon.

Et d’ailleurs, ça faisait cinq minutes que je n’avais pas bougé de ma cachette, sans rien remarquer d’intéressant. Si ce salopard était resté à proximité, il était lui-même des plus discrets. Or il y avait toutes les chances qu’il soit encore là. Il avait dû sortir pendant que j’étais derrière la maison, ou alors il guettait mon arrivée. Quant à cette lumière en haut, ce n’était pas difficile de brancher une lampe sur un programmateur. Manifestement il avait décidé de jouer avec mes nerfs. Il pouvait, j’avais du répondant. Ce qui m’inquiétait le plus c’était le sort de Bébé. Et à part ça, une vieille envie de chier me venait, la position, naturellement. Mais ce n’était vraiment pas le moment. En cas de frayeur soudaine, il s’agirait de contrôler ça aussi.

Je commençais à m’engourdir. Putain, qu’il se passe quelque chose, n’importe quoi, plutôt que de rester là blotti dans l’ignorance !

Je n’ai pas été déçu.

Un coup de feu. Et qui venait de la maison. Bébé !

J’ai bondi. Du moins dans ma tête. Pratiquement, je me suis déplié comme j’ai pu, j’ai attendu que mes muscles retrouvent leur tonicité et mes articulations leur souplesse (pas trop longtemps non plus, je n’étais pas si rouillé que ça, grâce aux séances de remise en forme que m’avait payées Bébé, même si j’avais revendu les deux dernières pour le cadeau d’anniversaire du petit de Fabienne), et je me suis engagé sur le chemin, pistolet au poing. S’il était arrivé quoi que ce soit à Bébé, alors là !

Force m’est de confesser que pas l’ombre d’un soupçon ne m’avait effleuré comme quoi l’autre tordu pouvait avoir un complice. Mais, à supposer que le doute m’ait chatouillé l’esprit, ce coup de feu l’aurait chassé tel un revers de main la mouche sur le plat du jour.

Tout était en apparence comme je l’avais laissé, juste un peu plus visible dans le jour naissant. Toujours aucune lumière à l’intérieur, toujours la porte d’entrée grande ouverte.

Je m’étais immobilisé derrière la barrière, scrutant l’intérieur de la maison. Il m’a semblé voir une ombre plus claire traverser rapidement le cadre béant. Il était là, ce con. Qu’est-ce qu’il croyait ? Que j’allais donner dans le panneau ? Je me suis rejeté en arrière, à l’abri des thuyas, pour attendre la suite des événements.

Et soudain j’ai vu Bébé jaillir sur le perron, complètement à poil. En une fraction de seconde j’ai imaginé qu’elle s’élançait vers moi et s’écroulait sur le gravier, abattue par l’autre ordure, j’ai failli lui crier de ne pas bouger, puis j’ai compris qu’en fait il était derrière elle et la maintenait, et c’est lui qui a crié :

– Jette ton arme et approche. Je te préviens, à la moindre connerie j’abats cette salope.

N’importe quoi.

– Vas-y ! j’ai rétorqué. J’en ai rien à foutre de ta meuf, je la connais pas. Je vais commencer par la descendre et je te ferai la peau après. Et pour finir je foutrai le feu à ta baraque et je repartirai avec ton 4 × 4. T’as cru quoi ? Que t’étais le plus fort ? Fais gaffe, je commence. D’abord les jambes.

J’ai tiré en l’air, évidemment, mais Bébé a pigé et s’est effondrée. La bonne petite ! J’ai sauté la barrière. L’autre était maintenant à découvert, c’était lui ou moi, je me suis couché à plat ventre sur la pelouse, j’ai pris le temps de l’ajuster, et là j’ai cru que j’explosais mais c’était mon épaule gauche qui venait de se prendre une balle, il ne m’avait pas loupé, j’ai voulu riposter, je me disais : « Il va m’éclater la tête comme une pastèque », mais juste avant de m’évanouir j’ai entendu les sirènes des flics.

 

(À suivre.)

Accès rapide aux épisodes :

1/3

2/3

3/3

 

Annonces

Commenter cet article