Amont

Publié le par Louis Racine

Amont

 

« Vous êtes arrivés à Le Havre. Attendez l’arrêt complet du train avant de descendre. »

Riant de l’incorrection, et au mépris de la consigne, il avait déjà sauté sur le quai. Un employé à casquette lui fit les gros yeux. Ben quoi ? Ils n’avaient qu’à pas déverrouiller les portes si tôt.

Il fut le premier dans la rue et en retira un fier plaisir. Pourtant il n’était nullement pressé. Pas plus ce jour-là que d’habitude. Ça le faisait juste marrer, comme, quand il ne savait où aller, d’y aller d’un bon pas, l’air résolu.

Bon, là, il savait.

Et puis c’était facile : tout droit.

Il faisait beau. Tant mieux, vu ses projets. Il rajusta les bretelles de son sac à dos, et en route pour la mer.

Passé les abords de la gare, plutôt sinistres, il trouva la ville agréable. On lui avait prédit laideur industrielle, hideur portuaire et froideur stalinienne. En fait, la zone des usines, des fumées et des silos, il l’avait derrière lui. Quant aux immeubles de la reconstruction, il leur trouvait de la variété, de l’inventivité, et même une patine soyeuse pour l’œil. Il se laissait caresser le regard par leurs tons pastel et leur béton tiédissant au soleil printanier.

On lui avait annoncé des avenues sans âme balayées par le vent, il goûtait la douceur de l’air et la liberté des grands espaces. Peu de monde dans les rues, en plus, mais il s’en foutait. Arrivé au palais de Justice, il prit à gauche, ayant aperçu ce qui ressemblait à un plan d’eau. C’était bien ça, un bassin tout en longueur, traversé par une élégante passerelle asymétrique et cintrée avec en perspective un bâtiment original – à coup sûr ce fameux Pot de Yaourt rebaptisé le Volcan, la maison de la culture dessinée par Niemeyer – et, plus loin, le clocher de l’église Saint-Joseph, un genre de fusée de béton dont il était curieux de voir l’intérieur.

Sur le bassin évoluait une flottille de petits voiliers barrés par des gamins. C’était mignon comme tout. Il s’arrêta un moment pour les regarder, puis reprit sa marche. À mesure qu’il approchait de la rue de Paris et de l’Hôtel de Ville, les passants se faisaient plus nombreux. Enfin il déboucha sur la place Auguste Perret. Toujours ces voies larges et dégagées, et là, un quartier piétonnier où des cafés avançaient leurs petites tables sur les dalles blondes.

Il fut tenté de s’y installer, mais préféra continuer vers la mer. Quand même, il avait faim, alors il s’acheta un croissant dans une boulangerie proche des Halles et le mangea sur le chemin de Saint-Joseph.

La visite de l’église lui donna le vertige, un vertige à l’envers ; il se sentit projeté vers le ciel, et la comparaison avec la fusée lui apparut dans toute sa pertinence. Bon, il ne fut pas pour autant touché par la foi, mais ce n’était pas contre les concepteurs, les réalisateurs ni les admirateurs de cette merveille architecturale. Il marqua son enthousiasme tout laïque d’un Oh putain ! qui fit se retourner les visiteurs, les uns scandalisés, les autres épanouis.

Allez, à la mer ! La cerise sur le gâteau. Il y déjeunerait. On lui avait parlé d’une friterie. Comme il avait économisé l’argent du voyage – par chance, il n’avait pas été contrôlé : encore un signe encourageant –, il était assez en fonds pour s’offrir un vrai restau, mais mieux valait voir venir.

Le front de mer lui plut tout de suite, avec son alliance de grandeur et d’humilité, d’évidence et d’opiniâtreté, son peuple de galets formant rempart horizontal contre la putasserie touristique. Il y avait bien l’énorme paquebot échoué qui se voulait une résidence pour gens chics, mais c’était comme les usines, on lui avait vite tourné le dos. Tout invitait à regarder au loin, au large, ou vers le cap surmonté de deux grands disques blancs, sans doute les oreilles de Mickey dont le surnom était venu aux siennes.

À la friterie Victor, il s’acheta une barquette de frites avec deux saucisses et une bière et alla déguster le tout sur la plage, puis il se déchaussa et, les pieds dans l’eau, longea le littoral vers Sainte-Adresse, commençant à repérer des endroits possibles pour son bivouac. Il hésitait à s’installer entre les cabines en bois dites cabanes de plage, ce serait douillet peut-être mais trop confiné. Il trouverait sûrement mieux. Toute une ville pour lui tout seul ! Ça laissait de l’espoir !

Il atteignit l’extrémité de la plage, se rechaussa, remonta vers le remblai, longea les brise-lames, s’aventura un peu au pied de la falaise, puis fit demi-tour et revint à la friterie en empruntant le boulevard. Une chouette balade. Il se racheta une bière et longea la jetée jusqu’au bout, jusqu’à l’entrée du port. Il décida de s’y poser, s’assit, sortit son bouquin de son sac.

Quand il lui avait dit qu’il comptait visiter la Normandie, son vieux pote François lui avait conseillé de lire Maupassant. Bon, lui, la lecture, ce n’était pas son truc, enfin ça dépendait. Il dévorait encyclopédies et guides, il en connaissait un rayon sur un tas de sujets, mais la fiction, honnêtement, ça lui tombait vite des mains. Ce qu’il avait bien aimé aussi, c’était la philo, c’était même comme ça qu’il avait eu son bac. Il n’en revenait toujours pas. Les études, il y avait renoncé assez vite – après un semestre quand même en psycho-socio – pour courir le monde, à commencer par la France, à commencer par la Bourgogne ; les vendanges lui avaient rapporté de quoi tenir quelques mois à Paris, où il avait passé l’hiver et le début du printemps plus ou moins hébergé à droite et à gauche, gagnant, de petit boulot en petit boulot, un peu de thune, et voilà qu’à l’approche de Pâques il s’était mis dans l’idée d’aller faire un tour à la mer.

François lui ayant donc recommandé Maupassant, et le prestige du copain balançant son faible attrait pour la littérature, il était passé chez Gibert. Il y avait là pas mal d’ouvrages de cet auteur, dont des recueils de contes. La brièveté des récits l’avait tenté, mais le côté conte lui avait paru dévalorisant, alors il avait opté pour un roman, un vrai, pas trop long quand même, Pierre et Jean, un bon compromis, en plus ça se passait au Havre, sa destination première.

Il se cala confortablement contre le muret qui le protégeait de la brise marine et des embruns, respira un grand coup, ouvrit le livre et, juste comme un gros porte-conteneurs entrait au port, plongea dans l’inconnu.

 

 

Le froid le réveilla.

La fatigue avait eu raison de lui.

Captivé pourtant par ce roman. D’ailleurs il en avait lu un bon tiers, sans voir le temps passer, sans se rendre compte qu’il piquait du nez. Il se retrouvait dans sa position initiale, bien à l’abri dans son recoin, son sac pris en sandwich entre son dos et la maçonnerie. Petit à petit l’histoire lui revint, il fut de nouveau frappé par la naïveté de Pierre, incapable de voir ce qui sautait aux yeux même de qui ne le connaissait que de loin, telle cette serveuse de bistrot.

Il se mit debout, s’étira, se dégourdit les membres. Il se sentait reposé, d’attaque, c’est juste qu’il avait froid maintenant que le vent s’était levé, tendant devant le soleil un voile uniformément gris.

Il avait le gosier sec aussi.

Il regagna le boulevard, avisa un café à l’enseigne sympathique, « Au bon retour ». Malheureusement c’était fermé. Il remonta le col de son blouson, hésita sur la route à prendre. L’énorme paquebot échoué, dont il découvrit le nom, la Résidence de France, fit repoussoir. Il mit donc le cap sur le cap, marchant d’un aussi bon pas que s’il n’eût pas su où il allait. De fait, il ne savait pas trop. On lui avait vanté une rue de la Soif, comme il en existe dans certains ports. Il aborda un passant, lui posa carrément la question, se réjouit d’apprendre qu’il avait justement pris la bonne direction, en profita pour taper son informateur d’une clope, la première depuis le matin, il la fumerait en buvant un coup.

La rue Guillemard, ainsi s’appelait-elle officiellement, devait son surnom à la fréquence des cafés qui bordaient sa pente, à gauche dans le sens de la montée. Il les trouva pour la plupart peu remplis, mais il était encore tôt, et ce n’était pas d’affluence qu’il avait besoin. Il s’arrêta dans le premier qui lui plut, s’avança vers le comptoir. Une jeune serveuse fort souriante et jolie lui demanda s’il venait pour la place.

– Bien sûr, répondit-il du tac au tac. Je commence quand ?

– Demain dix-huit heures, c’est pas ce qu’on vous a dit ?

– Si, bien sûr. Vous pouvez me rappeler ce que j’ai à faire ?

– À part aider au bar et à la fermeture, rien.

Il en était tout irradié d’excitation. Il décida de jouer le grand jeu. En plus la fille lui avait tapé dans l’œil et il aurait parié que c’était réciproque.

– On m’avait parlé d’un logement.

– Bernard vous a dit ça ? Y a la petite chambre, mais c’est juste pour les pauses. On peut pas s’y installer à demeure.

– Ah ben j’ai dû mal comprendre alors.

– Vous habitez où ?

– Résidence de France.

– Non, je rigole, précisa-t-il devant son bref ébahissement.

Elle se marra.

– Je vous offre quelque chose ?

De mieux en mieux.

– Seulement si vous buvez aussi.

Elle se servit une violette à l’eau, il avait choisi un demi. Ils burent en se souriant des yeux.

– C’est comment votre nom ? lui demanda-t-il.

– Lina. Et vous ?

 

 

Un quart d’heure plus tard, il sortait du café, croisant sur le seuil un type de son âge dont il eut la certitude que c’était lui qui était pressenti pour le job. Vérifier ne s’imposant pas, il traça vers le haut de la rue. Il n’allait pas s’arrêter en pleine ascension.

Ça le réjouissait, ce malentendu. Lina, Lina, Lina. En même temps, il n’avait pas menti tant que ça. Il avait juste saisi la perche. Barman, il aurait pu. Il avait pu. Un mois. Non, trois semaines, puisqu’on l’avait pris avant à se tirer des pressions aux frais de la boîte. Une erreur idiote. Il ne savait pas. Il s’était cru très fort. C’est vrai qu’en apparence c’était imparable : il remplissait un tout petit peu moins les verres des clients, et au bout d’une vingtaine de demis ça lui en faisait un pour lui. Sauf que ça ne marche pas comme ça. Bon, c’était quand même moins laid que de piquer dans la caisse.

Trois semaines pendant lesquelles, malgré tout, il avait acquis des compétences. Il avait potassé Le Barman universel, pour le plaisir, car on ne lui en demandait pas tant, et un beau jour il avait proposé à son patron de préparer des cocktails sympa. Comme à l’époque il fréquentait toute une bande d’Antillais, il avait eu l’idée de se spécialiser dans les mélanges à base de rhum. Bingo ! On l’appréciait. Son planteur, notamment. Il avait revisité la chose. Une inspiration. L’ingrédient tout bête qui vous fidélise la clientèle. Ça restera secret. Mais ça lui avait valu de fameux pourboires. Décidément le coup des demis sifflés en loucedé était une vraie connerie. Il avait tué la poule aux œufs d’or. Son patron aussi, du moins c’est là-dessus qu’il avait axé sa plaidoirie. On ne se sépare pas d’un tel génie. L’autre n’avait rien voulu entendre.

La rue de la Soif se hissait jusqu’à un carrefour où une rue très passante la coupait à ras. À peine en eut-il déchiffré le nom qu’il se sentit vaciller. La fatigue, l’ébriété ? Que nenni. Un choc mental.

Rue d’Étretat.

Oh putain !

Tout d’un coup il comprenait ce qu’il faisait là. Pourquoi il avait pris ce chemin.

Bien sûr qu’il savait. Même s’il ne l’avait pas spécialement étudié, il avait bien consulté le plan de la ville les jours précédents, et à plusieurs reprises. Mais en occultant cette information capitale : Étretat était voisine du Havre. Il pourrait s’y rendre facilement.

C’était ce qu’il allait faire. Après tout, il était là pour ça.

Putain, Étretat !

Galets pour galets, il y dormirait aussi bien qu’au Havre.

Le tout était de trouver un véhicule.

Eh bien mais le stop ! On n’était pas à Paris, où ça ne marchait plus du tout (c’est pour ça qu’il avait pris le train ; sans payer, mais bon, ils n’avaient qu’à rétablir le stop !). Ça valait le coup d’essayer. Ça le ferait, même, il en était quasiment sûr. Les choses avaient commencé à prendre forme et sens, il n’y avait pas de raison que ça ne continue pas. Et en effet, il n’eut pas à attendre trop longtemps. Pas assez en tout cas pour se décourager. Au bout de dix minutes maximum une voiture s’arrêta. Un type dans les cinquante balais, pas une gueule des plus avenantes – soyons sincère, une sale gueule de con, comme quoi ça ne veut rien dire.

Il n’allait pas jusqu’à Étretat, mais il pouvait le déposer quatre kilomètres avant.

Affaire conclue.

Le chauffeur n’avait pas beaucoup de conversation. Après quelques échanges convenus il s’était tu, prétextant la lassitude de fin de semaine. Ce long week-end tombait bien.

Son passager ne devait guère paraître moins éteint. En réalité, il gambergeait à pleins tubes, priant aussi pour que l’autre n’aille pas les flanquer dans le décor. Un vendredi saint, dans une voiture verte, on ne sait jamais. Il déconnait, bien sûr. Ce qui mobilisait son esprit était d’une autre conséquence.

Plus il y pensait, plus il s’émerveillait de l’ingéniosité de l’inconscient. À aucun moment ces derniers jours il ne s’était demandé ce qui l’attirait sur la côte normande, à part sa proximité avec Paris. Il aurait été bien en peine aussi d’expliquer pourquoi il n’avait pas cherché plus tôt à voir à quoi ressemblait cette ville d’Étretat si proche et où sa mère lui avait toujours dit – quoique pas souvent – qu’il avait été conçu.

Tandis que la voiture roulait et que le type se taisait, semblant dormir, il se repassa le film, un montage répétitif de séquences quasiment identiques, de ces rares moments où sa mère lui avait parlé des circonstances de sa venue au monde, sans pour autant consentir à lui dire qui était son père. La dernière fois qu’il lui avait posé la question, c’était le jour de ses dix-huit ans. Jamais il n’avait été aussi confiant, jamais il ne l’avait sentie aussi près de lâcher le morceau, mais non, elle n’avait pas pu, et il avait fini par se mettre en colère, ce qui n’avait rien arrangé. Mais tu te rends compte, criait-il, c’est peut-être quelqu’un que je vois tous les jours ! Il a peut-être une fille ! Et si je tombe amoureux d’elle, si on couche ensemble ! Elle balançait lentement la tête, comme un vieux jouet déglingué, le visage inexpressif, les yeux fixés sur de tristes et incommunicables certitudes. Dis-moi au moins s’il est vivant ! Là, elle avait grimacé de douleur, en articulant des paroles qu’il n’était pas sûr d’avoir comprises mais qu’il n’avait pas osé lui faire répéter, tant elle avait l’air de souffrir. Du genre : Vaudrait mieux qu’il soit mort. Ça, ça l’avait achevé. Déjà que depuis quelque temps sa mère et lui étaient en froid, il avait carrément pris ses distances. Il en éprouvait bien un vague sentiment de culpabilité, mais tant pis ! Il assumait. Ou plutôt il s’interdisait d’y penser.

En approchant d’Étretat il avait le cœur qui battait de plus en plus fort contre son sac posé sur ses genoux.

Étretat. Il ne savait pas grand-chose de plus. Sa mère lui avait juste donné un détail un jour, comme à regret : ça s’était passé villa Morgane.

Ce nom l’avait hanté jusqu’à ce jour, et il ne se fit pas faute d’interroger son chauffeur. Il connaissait bien Étretat, probablement ?

– Oui et non.

– La villa Morgane, ça vous dit quelque chose ?

– Vaguement, répondit-il, ce qui valait un aveu d’ignorance sinon de franchise.

 

 

Quatre kilomètres à pied, quarante minutes de descente, une broutille. Il avait quand même espéré que l’autre pousserait plus loin l’amabilité, mais non, il l’avait laissé à l’embranchement d’une petite route qui s’enfonçait dans la campagne, trouvant même le moyen de lui lancer par plaisanterie : Je vous fais rien payer, hein ! « Classe », avait-il répondu en guise de remerciement. Et il s’était mis en route, sac au dos, en sifflotant, tendant quand même le pouce des fois que. Mais les gens devaient se dire, comme lui d’ailleurs, qu’il était pratiquement arrivé, et personne ne s’arrêta.

Il entra dans la ville sur les huit heures. Il faisait encore grand jour et il décida de se mettre tout de suite à la recherche de cette fameuse villa Morgane, puisque telle était sa véritable destination. Les passants ayant tous l’air de touristes, il entra dans un bar-tabac pour interroger les gens du cru. Il y avait là justement quelques beaux ornements de comptoir aussi pleins que doit l’être un bon coquillage et collés tout pareil à la paroi comme en constituant une efflorescence naturelle. Mais aucun ne sut lui répondre, malgré une discussion qu’il regretta d’avoir déclenchée vu sa stérile âpreté. Pour certains la villa Morgane avait brûlé, pour d’autres elle avait été démolie, pour d’autres enfin elle n’avait jamais existé, « et tant mieux », avait ajouté le plus bourré de tous, ce qui dans cet abîme en ouvrit un autre sous ses pieds. Il repartit d’un pas qu’il eût voulu plus guilleret, mais le demi qu’il s’était fait un plaisir et un devoir de commander s’était révélé aigre, acide, et maintenant lui sciait les pattes.

Il prit vers la mer.

Comme il passait devant un restaurant cher où des clients s’apprêtaient à entrer, il se trouva un moment nez à nez avec l’un d’eux, et il se passa une chose étrange.

Le type qu’il avait en face de lui, la quarantaine, lui était parfaitement inconnu, bien qu’il le rangeât aussitôt dans la catégorie des homos, question de flair, mais aussi preuve qu’on pense très vite parfois, puisqu’il mit sur le compte de cette orientation sexuelle le fait qu’il le dévisage avec plus d’insistance qu’il n’est convenable – il le savait, qu’il avait une belle petite gueule et qu’il ne plaisait pas qu’aux dames –, et c’est uniquement par jeu qu’il soutint son regard. Il vit alors le visage de l’autre se décomposer :

– Norbert ! s’exclama-t-il.

– Ah non, désolé, répondit-il, vous devez faire erreur.

Il allait ajouter « Mais vous allez peut être pouvoir me renseigner », quand il se ravisa : ces dîneurs étaient certainement des touristes. Il les salua et passa son chemin.

 

– Excuse-moi, dit Constant à son compagnon. C’est n’importe quoi.

– Mais tu es tout ému !

Ils avaient pris place autour de la table réservée par téléphone.

Constant sentit la pointe de jalousie qui perçait dans la voix de son ami. Les autres, un couple d’hétéros, les regardaient avec curiosité.

– C’est n’importe quoi, répéta-t-il. En plus, vingt ans après, tu vois. C’est comme si un fantôme avait resurgi du passé.

– Ouah ! fit la femme ; le cliché !

– Un sosie, trait pour trait. Vous n’imaginez pas.

– Il paraît qu’on a tous un double, dit la femme.

– Et c’est toi qui parles de cliché !

Ils rigolèrent, commandèrent du vin en guise d’apéritif.

– Tu ne veux pas nous en dire plus ? minauda son compagnon.

– Curieux comme une vieille chouette, railla le quatrième.

– OK, dit Constant, je vais vous raconter. Je vais la faire courte, parce qu’en réalité ça n’aucun intérêt.

– En général, ricana le même, c’est l’inverse, c’est parce qu’elle est courte qu’elle n’est pas intéressante.

– Est-ce qu’on peut parler d’autre chose que de cul ? demanda la femme.

– Ça date de l’incendie, commença Constant. Et il posa délicatement la main sur le bras de son ami, traduisant par ce geste toute sa reconnaissance, son admiration, son amour.

Sans Franck, en effet, sa sœur et lui eussent vendu la villa : trop grande, mal isolée, humide, jamais vraiment remise de l’incendie qui l’avait partiellement détruite. Seuls leurs parents y restaient attachés, mais leur père avait été emporté par un cancer fulgurant, leur mère, diminuée déjà depuis l’accident qu’ils avaient eu la même année, s’en était à peine rendu compte, elle vieillissait désormais dans une résidence qui coûtait bonbon à ses enfants mais où elle était magnifiquement traitée. Et puis Constant avait rencontré Franck, un talentueux architecte. Dès qu’il avait vu la villa, il avait su quel parti on pouvait en tirer. Et, avec l’accord de la sœur de Constant, qui vivait aux États-Unis, il avait réussi à en faire une maison confortable et moderne tout en préservant son cachet et son authenticité. En revanche ils avaient renoncé à ce nom bizarre, incongru de villa Morgane.

 

 

Assis face à la mer, sur la falaise d’Amont, il regardait le soleil plonger dans les flots.

Quelque chose le travaillait en profondeur, il n’eût su dire quoi.

Ça semblait lié à cet incident devant le restau.

Bon, il était temps de redescendre. Trouver un truc à manger, un coin où dormir.

Seul.

Il se leva, s’approcha du bord.

Et s’il sautait ?

Pourquoi pas ?

Qu’est-ce qui l’en empêchait ? Sérieusement ?

Il ferma les yeux, le vide sous ses pieds.

Une mouette cria.

Il rouvrit les yeux, et son attention fut attirée par un mouvement à sa droite.

Une femme marchait résolument vers l’abîme. Parvenue au bord, elle s’arrêta.

Il sut qu’elle allait sauter.

Il s’élança.

Elle l’entendit, le regarda, et sauta.

Il la retint de justesse. Il crut même qu’ils allaient tomber tous les deux. Mais tout ce qui tomba, ce fut son bouquin, qui dans la mêlée avait jailli de sa poche. Il disparut dans l’abîme.

– Vous êtes dingue !

À ce mot, la femme cessa de se débattre, le dévisagea, et se blottit contre lui, en pleurant.

 

 

Ils dînèrent à l’hôtel où elle était descendue. Elle l’hébergea pour la nuit, discrètement. Ils firent l’amour. Elle avait bien vingt ans de plus que lui. Plus que sa mère. Elle vint sur lui, c’était à la fois doux et puissant. Il la trouvait belle, ses cheveux défaits, pleine d’énergie. Qu’elle ait pu vouloir mourir lui paraissait incompréhensible. Il se fit un film. Après leur étreinte, elle remonterait sur la falaise. Elle s’accordait juste une dernière folie. Il décida de le lui dire cash. Elle rit. Pour la première fois depuis qu’il la connaissait.

– La folie, tu m’as empêchée de la faire.

L’histoire de cette femme déborderait largement le cadre de cette nouvelle. Elle avait deux enfants, de treize et quinze ans. Elle était originaire de Grenoble.

– Il n’y a pas assez d’endroits d’où se jeter, là-bas ? lui demanda-t-il le lendemain au petit déjeuner.

Elle rit de nouveau. Elle dit qu’elle n’avait pas ri comme ça depuis longtemps.

Ils se revirent. Nous les reverrons.

Il ne se demandait plus du tout ce qu’il était venu faire en Normandie.

Il décida d’y rester un moment.

Et il s’établit au Havre.

 

 

 

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Publié dans Treize vendredis, 2

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Commenter cet article

E 15/06/2018 19:41

J'aurais écrit : Vous êtes arrivé.e.

Louis Racine 16/06/2018 00:27

C'est que Planteur, contre toute attente, joue collectif.

asabat 15/06/2018 11:17

Louis Racine, si vous n'existiez pas...

Louis Racine 15/06/2018 11:53

Quelqu'un a dit ça de Jeannine Morillon.

Augustine 15/06/2018 11:13

Le ton Racine.