L’enfant trouvé de la cathédrale de Reims

Publié le par Louis Racine

L’enfant trouvé de la cathédrale de Reims

 

Quand je demandais à *** pourquoi, ayant tué ses huit premiers enfants, elle s’était contentée d’abandonner le neuvième dans une salle du Musée de l’Allumette à ††† (on y voyait, reproduits à diverses échelles, animaux, objets usuels et monuments célèbres, tout en allumettes, comme la pancarte interdisant de fumer), elle répondait : Je ne sais pas.

J’étais, on l’aura deviné, le gardien de cet établissement pas comme les autres – vraiment unique en Europe –, et, mon Dieu ! je ne m’en plaignais pas, entretenant les meilleures relations avec le maître des lieux auteur de ces merveilles et prenant plaisir à voir le public partager mon admiration pour son œuvre. Mon ravissement culminait quand l’artiste, débordé, ou absent, me chargeait de renseigner les curieux à sa place.

Un jour se présenta une visiteuse fort singulière. Même sans l’exiguïté du vestibule, sa crinoline l’eût fait remarquer, qui, on s’en doute, dissimulait le couffin où dormait le bébé. Je n’oublierai jamais cette frimousse de chat mal nourri, cette maigreur extraordinaire. « Toi, mon bonhomme, dis-je en découvrant le nourrisson sur le parvis de la cathédrale de Reims, tu viens d’être abandonné ou je ne m’y connais pas. »

L’enquête dura plusieurs années, sans résultat. Nous nous résignâmes à ne jamais retrouver la femme. De penser que nous l’avions fouillée à la sortie, de crainte qu’elle n’emportât dans son équipage quelque joyau de peuplier, de colle et de vernis, nous causait de l’amertume. Et l’enfant grandissait, plus vite qu’il ne grossissait, dans sa famille adoptive.

Un matin, sept ans jour pour jour après son irruption dans mon existence, il s’enfuit. Comment la retrouva-t-il ? Toujours est-il qu’il alla droit chez la femme du musée, laquelle ne portait plus de crinoline mais avoua aussitôt être sa mère et lui demanda pardon, en faisant valoir qu’elle lui avait laissé la vie sauve. La modestie m’empêche de m’attarder sur ce qu’elle lui dit de la confiance que lui avait inspirée ma bonne tête – et, j’en mettrais mon seul bras à couper, mon infirmité.

Rémi m’écrivit tout cela de son pensionnat, dans une lettre que j’ai malheureusement perdue. Quant à ses parents adoptifs, il ne voulait plus en entendre parler, car ils le battaient.

Nous nous fréquentâmes durant une dizaine d’années, *** et moi ; Rémi tourna mal, fugua souvent, se pendit une fois, qui suffit à l’effacer de nos vies et de la sienne.

Sa mère ne lui survécut guère. On a cru qu’elle sentait son arrestation proche. Mais les cadavres n’avaient pas encore été découverts. La vérité est qu’elle s’était bel et bien attachée à ce gamin. Pourquoi spécialement à lui ?

« Parce que je lui avais laissé sa chance.

– Mais pourquoi à lui ?

– Je ne sais pas. »

C’est tout ce que j’ai pu en tirer.

Il se passa encore quelques années. Le musée brûla, l’assurance refusa d’indemniser le propriétaire, qui disparut sans laisser de traces.

Je veux bien reconnaître avoir craqué.

Peu m’en chaut.

 

 

 

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Publié dans Treize vendredis, 2

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asabat 18/05/2018 10:56

Une tête brûlée, ce Rémi ?

Louis Racine 18/05/2018 18:40

Une fois de plus, vous avez su lire entre les lignes.