Treize vendredis, 8/13

Publié le par Louis Racine

Treize vendredis, 8/13

 

Voici Alan Bathurst, un maître du clair-obscur.

 

 

RÉVEIL

 

La première fois que je suis retourné à Darwin, ce qui m’a d’abord frappé, c’est le silence.

Je sortais de l’hôpital, où l’on m’avait gardé une semaine avant de m’annoncer que je resterais aveugle toute ma vie. À cette nouvelle, je l’avoue, ma première réaction fut un nouveau projet de suicide. J’avais perdu mon fils, par ma faute. Perdre la vue n’était rien en comparaison, mais m’invitait comme en prélude à mettre fin à mes jours, sans me rater, cette fois. Je devais ma cécité à ma précédente tentative, ayant voulu me faire sauter la cervelle et m’y étant mal pris.

Puis je me raisonnai. D’une certaine façon, vivre redevenait intéressant, d’une difficulté plus stimulante. J’avais même hâte de retrouver mon domaine, que je connaissais comme ma poche, pour l’avoir exploré de fond en comble pendant une dizaine d’années. Je me faisais fort de m’y débrouiller sans l’aide de personne. Certes, je serais heureux d’y retrouver mes compagnons, malgré la honte que m’inspirait mon nouvel échec. Mais je ne voulais pas y ajouter le poids de la dépendance. La solitude était un fardeau suffisant. La cécité la renforçait, la confirmait, tout en la peuplant de souvenirs. Longtemps aveuglé par une fausse lumière, l’obscurité m’avait ouvert les yeux. Et, quand je dormais, les rêves prenaient le relais des souvenirs. L’aveugle sait mieux que le voyant distinguer le rêve de la réalité, parce qu’il se laisse moins abuser par celle-ci.

C’est pourquoi j’avais demandé aux gens de mon entourage de ne pas m’accueillir à mon arrivée, mais de me laisser seul les premières heures. Je les avais en outre priés de ne pas faire de bruit, préférant, pour me réacclimater, le chant des oiseaux à ceux de la tondeuse de Mr. Pummicage, de l’aspirateur de Dorothy ou des moteurs à injection que l’excellent R. entretient dans ses ateliers.

L’ambulance me déposa au pied du perron, sur l’esplanade gravillonnée, puis s’en alla, non sans que l’ambulancier m’eût demandé si je n’avais vraiment plus besoin de lui. J’étais partagé entre le désir de le lui prouver et un fort besoin de solitude, lequel l’eut bientôt emporté. J’écoutai le decrescendo du chuintement des roues, je sus quand la voiture franchissait le portail, je me doutais que mon jardinier m’épiait, à une des fenêtres peut-être du pavillon où il loge, à moins qu’il ne fût campé quelque part sur l’esplanade à se rouler une cigarette en attendant la suite des événements.

Il ne tondait pas, mais il avait tondu. L’air embaumait le gazon fraîchement coupé ; et aussi les fleurs, sa fierté.

Il s’était certainement surpassé pour rendre le décor le plus beau possible. Certes, d’autres que moi pouvaient en jouir, et lui-même tirait un vif plaisir de son art, mais qu’il eût ainsi défié ma cécité me fit monter les larmes aux yeux.

Je me demandai si Dorothy avait fait les carreaux.

Le domaine était maintenant plongé dans un profond silence. J’en éprouvai moins d’angoisse que d’étonnement. Pourquoi les oiseaux ne chantaient-ils pas ? On eût dit qu’ils avaient pris pour eux la consigne de discrétion donnée aux humains.

Je gravis les marches du perron, sans effort et sans crainte, mes pas sonnant durement, me sembla-t-il, dans l’air émaillé de fragrances végétales. Je n’avais pas l’impression de ne pas voir. Je me disais que ce serait autre chose quand je fréquenterais des endroits inconnus. Mais le ferais-je ? Était-ce encore au programme ?

Tout en poussant la porte de ma demeure, je me demandais si j’en aurais jamais une autre. Pourquoi n’eût-ce pas été là mon ultime séjour ?

Le vestibule, le hall étaient silencieux. Je m’y orientai facilement, mais je souffrais de plus en plus de la mutité des lieux. Comment ? me disais-je, je n’ai pas installé ici la moindre pendule dont le tic-tac familier me saluerait aujourd’hui ? L’hiver, le poêle ronchonne, le vent gifle les vitres, en cette calme fin d’été tout se tait.

Je suis entré dans le salon. Pas de vieux standard de be-bop zigzaguant entre les murs, pas de feu de cheminée crépitant dans l’âtre, pas de tintement de verres et de glaçons. Les tapis, dont les motifs sont nettement tissés dans ma mémoire, étouffaient mes pas.

Je passai dans la salle à manger, contournant le bas de l’escalier. L’ornement sculpté du départ de la rampe se présenta spontanément sous ma paume. J’en ressentis une grande joie. Je n’aurais pas eu besoin de ce contact pour me guider, mais je goûtai délicieusement ce cadeau de l’habitude.

Le parquet de la salle à manger craquait. Venant de certaines lattes, cela me surprit. Je ne les avais pas encore repérées. Dorénavant, j’aurais l’occasion de parfaire ma science des lieux.

Je m’approchai des baies de l’oriel donnant sur le parc, collai mon front à la vitre. Pas de doute, Dorothy était passée par là.

Je ne pus m’empêcher de me comparer à ce verre ; j’étais devenu transparent. Mais peut-être pas tant que cela, finalement. Ne pas savoir si l’on vous voit ne suffit pas à vous démasquer.

Et mes reflets, qui regarderaient-ils désormais ?

J’ouvris la baie. Du son, par pitié ! Tout n’allait pas s’éclairer d’un coup, mais qu’au moins le monde me parle !

Loin, très loin, du côté de la chapelle, une alouette chanta.

Je compris que ce serait difficile.

Je fermai la fenêtre, sortis dans le couloir, retraversai le hall et gagnai le salon de musique. Sans tâtonner je m’assis au piano. J’étais prêt à parier que Dorothy l’avait soigneusement lustré. Je posai mes doigts sur les touches.

Je pensais à mon fils.

À son souvenir se mêlait celui de ma cousine morte noyée quand j’avais treize ans.

Je pensais à mon fils.

De quelle première note, de quel premier accord allais-je déchirer le silence ?

Chaque seconde de ma seconde vie serait une réponse à cette question.

 

 

Publié dans Treize vendredis

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beaulérot 13/08/2017 10:53

Il peut être terrible le chant de l'alouette.