Treize vendredis, 10/13

Publié le par Louis Racine

Treize vendredis, 10/13

 

Gabriel Racine frappe une troisième fois. Un point, c’est tout.

 

 

UN POINT, C’EST TOUT

 

Cinq minutes maximum par copie : François Preudhomme n’avait jamais passé plus de trois heures sur un paquet de dissertations. Il y mettait un point d’honneur ; et pratiquait le point d’infamie, tôt surnommé le point Preudhomme.

Je ne sais s’il avait inventé le procédé. Mais il en usait avec entrain et sans modération. Quand un devoir lui paraissait spécialement mauvais, il refusait de le corriger jusqu’au bout. Il s’arrêtait, parfois dès la première page, et pour tout commentaire marquait l’endroit d’un point rouge bien visible dans la marge. Puis il notait, et passait à la copie suivante.

Ainsi tenait-il plus facilement le délai qu’il s’était fixé : trois heures, régulièrement placées le vendredi matin, entre huit et onze. Cela avait toujours été, depuis plus de vingt ans qu’il avait été nommé au lycée de *** ; les proviseurs-adjoints qui s’y étaient succédé avaient dû se plier à cette exigence, certains plus récalcitrants que d’autres, mais enfin il leur avait fallu à tous admettre cette loi : monsieur Preudhomme avait son vendredi matin. Ainsi le voulait son emploi du temps personnel, dont il n’eût évidemment délégué la confection à personne.

Le jeudi soir, il voyait son amant du moment. Ils dînaient chez l’un ou chez l’autre, ou dans un des bons petits restaurants qu’ils avaient sélectionnés ensemble dans un rayon de quinze kilomètres. Pourquoi le jeudi ? Tout simplement parce qu’il consacrait le week-end à sa mère, que le lundi et le vendredi étaient trop près du week-end, et que, le mardi, il risquait davantage de rencontrer des collègues, à cause du mercredi moins chargé.

Le vendredi, donc, il se levait à sept heures, déjeunait, corrigeait, prenait une douche, avalait un repas froid, et partait rendre ses copies, préparant en chemin le corrigé qu’il finissait d’improviser devant les élèves, brillamment, croyait-il, en tout cas ne se commettant jamais à leur en distribuer un en bonne et due forme.

François Preudhomme jouissait de l’estime et même de l’admiration générales ; les résultats modestes de ses élèves au baccalauréat lui valaient des éloges, car on avait toujours escompté pire de tels éléments ; il demandait bien sûr les classes les plus faibles, donc les moins exigeantes et les moins prolixes à l’écrit, et, dès la rentrée, devant ses collègues, avec un sourire indulgent et fataliste, faisait état de leur nullité. Les principaux intéressés, soit complices de sa paresse, soit convaincus qu’un tel culot était la marque du génie, lui fichaient une paix royale. Enfin leurs parents et la société civile en général étaient reconnaissants à l’érudit d’avoir pondu plusieurs articles et même tout un ouvrage – retentissant, majeur, définitif – sur cette spécialité de la région : les clochers-peignes.

Plus de vingt ans de carrière et pas le moindre problème.

Puis ce fut l’année de Sabrina Ricouard.

Je serais bien en peine de décrire cette adolescente, tant elle passa d’abord inaperçue. Qui était-elle au fond ? Monsieur Morvan, son professeur de français en seconde, avait bien cherché à le savoir, mais il l’avait regretté. C’est tout juste s’il n’avait pas été accusé de pédophilie, pour être allé la chercher à l’autre bout de la France où elle avait fugué et d’où elle l’avait appelé en détresse absolue comme étant le seul adulte en qui elle eût confiance. Il l’avait ramenée, elle avait réintégré le domicile familial ou ce qui en tenait lieu, mais il avait fait une dépression et Sabrina avait dû changer d’établissement.

La voilà donc en première au lycée de ***. Vu ses résultats, on l’a mise dans une classe faible. Elle a Preudhomme en français. Le contraire de Morvan. Ils ont le même âge, mais tout les oppose.

Sabrina le provoque. Elle met des minijupes. Elle croise haut les jambes. Un jour elle vient en short, sans soutien-gorge. Chemise à carreaux piquée à son père, les deux pans noués sur le nombril. Aux pieds, des godillots de l’armée. Le lendemain, vamp. Maquillée à outrance. Bas résille, talons-aiguille. Il ne la regarde pas, ou alors avec un sourire tellement méprisant que c’est sûr, ça finira mal.

Arrive le 22 octobre.

Elle n’a pas fait son exercice. Il lui dit : Mademoiselle Ricouard, on n’a pas fait ses devoirs. Il s’amuse à souligner cette rime ridicule.

– Et vous, vous les avez faits ? Un point c’est tout ?

Il vient de leur rendre leur première dissertation. Elle a eu le point d’infamie. Sur le coup elle n’a rien dit, ça sort maintenant. Elle affronte l’ennemi d’une voix blanche.

– J’exige que vous lisiez ma copie jusqu’au bout. C’est la moindre des choses. Vous avez votre paie et vos vacances en entier, vous lisez les copies en entier.

Une odeur inconnue flotte dans la classe. Un frémissement caresse les nuques. Des portes claquent dans les esprits.

– Dehors !

Lui non plus ne crie pas. Il demande à un des élèves délégués d’accompagner mademoiselle Ricouard chez la conseillère principale d’éducation. Il fait tout pour paraître détendu et sûr de lui, mais son visage a blêmi d’un coup, sauf deux nuages d’un rose écœurant qui lui donnent l’air d’un vieux travesti de cabaret.

– Elle a raison, monsieur, dit le délégué.

Tout le monde retient son souffle, attendant un éclat qui ne vient pas.

– Elle a tort, et je vais vous le prouver. Mademoiselle Ricouard, apportez-moi votre copie.

Il a marqué la bilabiale d’une aspiration dédaigneuse.

– Pourquoi ?

– Pour que je la lise.

– À haute voix ?

– Vous m’en contestez le droit ? C’est une dissertation ou un extrait de votre journal intime, qui ne peut intéresser personne ?

Sur ses joues les nuages s’estompent, son teint s’unifie. Il est en train de surmonter la crise.

Sabrina, elle, rougit de plus en plus. Ses yeux maintenant paraissent tombés dans une flaque. Elle se lève, sa copie à la main. C’est la main gauche. Elle tient l’autre fermée contre son cœur, comme si elle voulait empêcher quelque chose de s’en échapper. Elle avance vers le bureau, monte sur l’estrade, donne sa copie, et en même temps retire son poing de sous son sein. Aussitôt son chemisier s’orne d’un point rouge. Elle jette un compas sur le bureau et s’évanouit.

Une élève du premier rang pousse un cri.

– Ridicule, dit Preudhomme.

Il s’évanouit à son tour.

 

L’événement demeure dans les annales du lycée de *** sous le nom de l’affaire du compas. Sabrina est passée en conseil de discipline pour avoir perturbé le cours. Tout le monde a témoigné en faveur de monsieur Preudhomme, y compris le délégué réfractaire, qui a rendu hommage au calme de son professeur devant la violence de l’élève. On ne fait pas ainsi semblant de se suicider, c’est contrevenir à toutes les règles citoyennes. Sabrina fut donc exclue trois jours. Elle ne revint pas. Pas sage et de passage, comme disait son prof de maths.

Le proviseur de l’époque est aujourd’hui en retraite. Il s’applaudit encore d’avoir pu tenir les médias à l’écart de l’affaire, et surtout, surtout, se félicite qu’elle se soit produite en un temps où les réseaux sociaux n’existaient pas.

 

 

Publié dans Treize vendredis

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Commenter cet article

Mirabelle 25/08/2017 22:17

Gabriel et Louis sont-ils apparentés?

Louis Racine 25/08/2017 22:38

C'est un vrai problème, chère Mirabelle. Savez-vous que Louis est mon second prénom ?
Bien à vous,
Gabriel Louis Racine