Treize vendredis, 6/13

Publié le par Louis Racine

Treize vendredis, 6/13

 

Gabriel Racine revient avec Infime, nouvelle nouvelle de notre série d’été.

 

 

INFIME

 

« Maman, ça veut dire quoi traces de fruits à coque ?

– On n’a pas le temps, ma chérie, tu vas être en retard à l’école.

– Maman, s’il te plaît !

– Bon, mais tu laisses ce paquet de céréales et tu te dépêches de finir ton bol. Ça veut dire qu’il y en a de toutes petites quantités, des quantités infimes, si tu préfères.

– Infimes, ça veut dire toutes petites ?

– Oui.

– Est-ce que moi, je suis infime ?

– Bien sûr que non ! Avant tu étais toute petite, maintenant tu es juste petite. Mais tu es grande par rapport à ton frère. Dépêche-toi !

– Lui, il est infime ?

– On ne peut pas employer ce mot pour les personnes. Ou alors ce n’est pas gentil.

– C’est comme infirme alors ?

– Mais non voyons, tu sais bien ce que ça veut dire, infirme ! Allez, on n’a plus le temps, file chercher ton cartable !

– Mais maman, les fruits à coque !

– Plus tard. Il faut que je finisse de préparer ton frère.

– Tu vas oublier.

– Tu me le rappelleras. Dépêche-toi.

– J’aurai oublié.

– File avant que je me fâche !

 

Elle n’aimait pas quand sa mère roulait vite comme ça. Ce n’était pas le moment de lui reparler de cette histoire. Quant au petit frère, cramponné à son biberon, il s’était isolé dans une parfaite indifférence.

De toutes petites quantités de fruits à coque dans ses céréales ! Qu’est-ce que ça pouvait être que ces fruits à coque ? Les fruits, elle savait : pomme, banane, fraise, voilà. Mais des fruits à coque ! Quel genre de coque d’abord ? Une coque de bateau ? Les fruits à coque, est-ce que c’étaient ceux qui poussent sur les bateaux ? Comme les bananes ? Non, elle n’y poussent pas, elles y mûrissent seulement, pas toujours assez, d’ailleurs. Et puis, des bananes dans ses céréales, n’importe quoi ! Ou alors c’étaient les fruits de l’arbre à bateaux ? Elle voyait bien à quoi ça pouvait ressembler, cet arbre-là : avec des branches comme des mâts, des feuilles comme des voiles. Et les coques étaient dans les fruits, comme des noyaux ! Mais oui ! c’était sûrement ça ! Les abricots, quand tu les ouvrais, tu trouvais deux coques de bateaux renversées l’une sur l’autre, et ça faisait comme une petite boîte dans laquelle il y avait cette amande délicieuse que Mamie mettait dans les confitures. Et à tous les coups, si on plantait cette amande dans la terre, il poussait un arbre à bateaux. Et justement, aux dernières vacances, le restaurant où ils avaient fêté ses six ans, L’Abri côtier, était au bord de la mer, et fréquenté par des marins. En fait voilà : les abricots, si tu ne les manges pas, ils deviennent des bateaux. Mais non, qu’est-ce que tu racontes, les bateaux, ça se fabrique. D’accord ! c’était une façon de parler, comme de dire une coque de noix simplement parce que les noix, c’est vrai, quand on sait les ouvrir sans les écrabouiller, ça fait deux bateaux aussi. Mais bon, les noix, c’est pas des fruits. C’est dommage, on aurait pu les appeler des fruits à coque ! Chez Mamie il y avait une noix énorme, une fausse, en bois, pour ranger des bidouilles, avec un couvercle très lourd qui pinçait les doigts. Mais si elle avait été infime, elle aurait pu se débarrasser du couvercle et des bidouilles, se glisser là-dedans, et hop ! un soir, au coucher du soleil, elle se serait embarquée pour les Îles. Elle aurait évidemment pensé à pourvoir son frêle esquif d’un mât et d’une voile, et aussi elle l’aurait couvert d’un pont, avec sa cabine au-dessous. Je vais vous faire visiter. Alors ici, c’est ma couchette. Là, la petite table où je fais mes devoirs. Quoi, mes devoirs ? Elle serait journaliste sportive, spécialiste de surf ! Elle porterait une casquette bleue, elle fumerait la pipe. Elle aurait de grands anneaux aux oreilles et resterait pieds nus toute la journée. Je vais vous faire visiter mon île. Enfin, j’en ai plusieurs, j’habite la plus jolie, celle avec des fleurs géantes, les autres c’est juste pour me promener, aller pêcher des étoiles de mer. Pourquoi tu ris, maman ?

– Je me rappelais un souvenir de quand j’avais ton âge. On arrive. Prends ton cartable, je descends t’ouvrir. Dis au revoir à ton frère.

– Tu me raconteras ?

– Promis.

Elles s’embrassèrent.

– À ce soir, mon petit abricot qui sais déjà si bien lire !

– À ce soir, maman.

Avant d’entrer dans la cour, elle se retourna comme d’habitude pour adresser un signe de main à sa mère. Elle trouva que le rayon de soleil qui lui dorait les cheveux était du plus bel effet.

 

 

Publié dans Treize vendredis

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Salomé 13/08/2017 11:14

Trop mignon.nes !