Beau temps pour la vermine, 43

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 43Beau temps pour la vermine, 43

(Où l’on va de surprise en surprise.)

        Le garçon vint servir les entrées, et Clotilde se redressa, finit son verre, réussit à sourire.

        – Dis donc, Abder, dit Gérard, ton copain Belcanaille, il est plus dangereux qu’il en a l’air.

        – Il nous a quand même laissés partir.

        – C’est bizarre, ça, dit Clotilde.

        – Pas plus que le laxisme des flics, dit Gérard.

        – Je n’y comprends plus rien, dit Paula.

        – Cherche pas, dit Gérard. À mon avis ça va faire comme dans certains polars, vous savez ? Même l’auteur s’y perd.

        Abderrahman se fit expliquer ce qu’était un polar.

        – Paula en a pondu quelques-uns, dit Gérard, elle te les montrera.

        – Tu charries, dit Paula.

        – Allons, bois un coup.

        Il donna l’exemple.

        – En tout cas, reprit-il, ça règle la question du traître. On sait maintenant que c’est Belcrapule qui a indiqué la cachette d’Abder aux amis de madame Rossignol.

        – Impossible, dit Abderrahman, il connaissait seulement l’adresse d’Ali.

        – Les épiciers ont pu le renseigner.

        – Il n’aurait pas laissé sa carte.

        – Quelle carte ?

        – Ça, dit Abderrahman. J’avais oublié.

        Il lui tendit le bristol courbé par sa fesse droite. Gérard ouvrait de grands yeux.

        – C’est peut-être une adresse bidon, dit Paula.

        – Ça vaut toujours le coup d’essayer.

        – Pourquoi ? dit Abderrahman. Belqadi, je n’ai pas envie de le revoir.

        – Eh bien moi, j’aurais quelques petites questions à lui poser.

        – C’est dingue, dit Paula. Tu vas te jeter dans la gueule du loup. Si Belqadi a laissé cette carte, c’était bien pour attirer Abderrahman dans un piège. Comme ça n’a pas marché, il nous a fait le coup du gardiennage. Quand je pense qu’on s’est laissé avoir. C’était pourtant énorme.

        – Gros comme une maison, dit Gérard, que l’alcool inspirait.

        – Non mais tu vois pas, le Belqadi qui se pointe juste comme on sort du commissariat. Des coïncidences pareilles, ça n’existe pas. À croire qu’il est de mèche avec les flics.

        – Pourquoi pas ? dit Gérard.

        – Ça voudrait dire que les flics sont de mèche avec les ravisseurs, donc avec la mère Rossignol.

        – M’étonnerait pas, dit Gérard. Plus rien ne peut m’étonner dans cette histoire.

        Au même instant, la lumière s’éteignit. Des cris de surprise jaillirent de l’obscurité, Abderrahman renversa son verre en voulant le poser.

        – Panne de courant, dit-il.

        – Non, dit Gérard, le ventilateur ne s’est pas arrêté.

        Autour d’eux, l’agitation grandissait. Abderrahman frissonna en entendant l’éclat de rire aigu d’une femme à la table voisine. Il avait beau écarquiller les yeux, il ne voyait rien, rien du tout.

        – N’aie pas peur, dit-il à Clotilde.

        Mais il lui serrait si fort la main qu’elle la retira d’un mouvement réflexe.

        Alors le fond de la salle s’illumina, l’air se mit à vibrer au son d’une musique rapide et joyeuse, émaillée de rires et de chants, et Abderrahman, stupéfait, vit s’avancer vers leur table Aimé, Théo, et d’autres Antillais connus ou inconnus qui tous riaient et chantaient et se balançaient. Il y eut des applaudissements. Clotilde riait de toutes ses forces, renversée en arrière, ses beaux seins roulant sous son chemisier. Puis elle se leva, et se jeta dans les bras de ses frères.

        – Alors sœurette, s’écria Théo, que penses-tu de notre petite mystification ?

        – Vous êtes des amours !

        Sur l’estrade, les musiciens s’en donnaient à cœur joie.

        – Même Barnabé est venu, dit Clotilde. Comment vous avez fait ?

        – Un client t’a reconnue. Il a téléphoné aux Sainte-Luce. Et puis la rumeur a fait son chemin jusqu’à nous.

        – Alors, dit Aimé, il n’y avait plus qu’à organiser ce petit dessert surprise.

        On rapprocha les tables, et les nouveaux venus s’assirent. Leur gaieté s’était déjà communiquée aux rares clients qui n’étaient pas directement concernés. Partout brillaient des regards amicaux.

        On but, on dansa, on fuma. On discuta aussi, mais sans parvenir à éclaircir les choses. Le plus vexant était de ne pas pouvoir se venger.

        – Ce serait de la folie de tenter quoi que ce soit contre la bande, disait Barnabé, qui avait abandonné ses percussions à un adolescent très doué.

        – Déjà qu’il faut supporter les flics, dit Théo.

        – À propos, s’écria Abderrahman, comment ça s’est terminé l’autre nuit ?

        Théo éclata de rire.

        – Plutôt mal pour eux.

        Il n’avait cessé de leur parler ou de chanter pendant tout le trajet, et il avait continué au commissariat.

        – Je vous jure, je les ai fatigués. Je leur ai récité le Cahier d’un retour au pays natal, et j’ai enchaîné avec le rôle du rebelle dans Et les chiens se taisaient. Ça les énervait grandement, mais ils ne pouvaient pas m’imposer le silence, ils n’en avaient pas le droit. Je ne me suis arrêté qu’à l’aube. Ils n’avaient même plus la force de me mettre dehors.

        – Ils ne t’ont pas questionné à mon sujet ?

        – Si, bien sûr. J’ai répondu que je ne savais pas où tu étais, et qu’on avait signalé ta disparition ainsi que celle de Clotilde. Ils ont voulu me faire dire qu’elle s’était enfuie avec toi. Eh bien trouvez-les, j’ai dit, on ne demande que ça. Je leur ai dit : les mecs, faites votre boulot. D’accord, ils m’ont dit, mais cessez de vous payer notre tête. Vous voyez, c’est resté relativement courtois. N’empêche que depuis, notre téléphone est surveillé vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

        – Heureusement qu’il ne l’a pas été plus tôt, dit Abderrahman, je me serais fait repérer.

        – Ces cons-là sétaient seulement occupés de la ligne de Clotilde. Ah ! j’oubliais, sœurette : ils ont fouillé votre studio.

        – Quoi ? s’exclama Abderrahman.

        L’idée que les flics perquisitionneraient chez eux ne lui était pas venue à l’esprit. Elle lui causait un sentiment très désagréable.

        – Ils n’ont pas trop foutu le bordel, au moins ? demanda-t-il.

        – Mais non, tu parles, ils ont pris les patins.

        – C’est quoi ?

        – Une expression, dit Paula.

        Mais il avait compris.

        – Enculés de flics ! cria-t-il.

        – Répète un peu, dit une voix derrière lui.

        Il se retourna.

        Adossé au comptoir, Vasseur se déballait un chewing-gum.

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

Chapitre 4

Où les issues deviennent des impasses, et inversement.

Chapitre 5

Où Abderrahman se reçoit mal.

Chapitre 6

Où Abderrahman est bien reçu.

Chapitre 7

Où Abderrahman change de résidence.

Chapitre 8

Où la température monte de quelques degrés.

Chapitre 9

Où Abderrahman fait l’expérience du vide.

Chapitre 10

Où l’on apprend enfin des nouvelles de Clotilde.

Chapitre 11

Où Abderrahman se heurte à une barrière linguistique.

Chapitre 12

Où Abderrahman se laisse guider par une jolie écriture.

Chapitre 13

Où Abderrahman se lève tard.

Chapitre 14

Où Abderrahman se lève tôt.

Chapitre 15

Où Abderrahman rencontre un nouvel allié, et un nouvel obstacle.

Chapitre 16

Où Abderrahman pratique en rêve un sport inédit.

Chapitre 17

Où l’on fait la connaissance du grand Albert.

Chapitre 18

Où se commettent des excès de vitesse.

Chapitre 19

Où se produisent d’émouvantes retrouvailles, et d’autres qui le sont moins.

Chapitre 20

Où Abderrahman regarde par un trou de serrure.

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