Beau temps pour la vermine, 41

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 41Beau temps pour la vermine, 41

(Où Abderrahman regarde par un trou de serrure.)

        – Cette porte ? dit Belqadi avec la même expression que s’il venait seulement d’en découvrir l’existence. Ah ! oui, c’est un placard. Je n’en ai pas la clé.

        – Un grand placard alors, dit Clotilde. Éclairé par une fenêtre.

        Elle désignait le rai de lumière révélateur.

        – Oui, un débarras. Vous auriez aimé le voir ? Ce n’est probablement pas la pièce la plus agréable de la maison.

        Et ses lèvres se retroussèrent sur ses belles dents bien alignées.

        – Nous nous contenterons de l’imaginer, dit Clotilde avec un charmant sourire.

        Elle se dirigea vers l’escalier, où Belqadi la suivit.

        – Donc, Zitouni, pour l’entretien du parc ?...

        Resté en arrière, Abderrahman actionna à tout hasard la poignée de la porte, sans succès. Puis il se pencha pour regarder par le trou de la serrure.

        Il ne vit pas grand-chose, mais cela lui suffit.

        Une tache rouge.

        Il se redressa vivement. Belqadi s’était retourné et l’attendait. Avait-il remarqué son indiscrétion ? Il ne laissa rien paraître de tel.

        – Allons, mon chéri, tu traînes, dit Clotilde.

        Abderrahman lui prit la main, et elle étreignit fortement la sienne.

        – Écoutez, Zitouni, dit-il quand ils furent retournés dans le petit salon, nous n’allons pas nous éterniser ici. Il se fait tard et nous sommes invités à dîner. Nous reviendrons demain matin, si vos amis sont d’accord.

        – Mais ils vont arriver ! Attendez encore un quart d’heure, vingt minutes. Ce sera vite passé. Je vais vous servir à boire. De toute façon, n’hésitez pas à utiliser le téléphone si vous craignez d’être en retard à votre dîner.

        Il souriait d’un sourire qu’Abderrahman jugea aussi artificiel que la plante verte de l’étage.

        – Tenez, ajouta-t-il, c’est l’heure des informations.

        Il alluma la télé.

        – Alors ? Qu’est-ce que je vous sers ?

        – Non, vraiment, Zitouni, dit Abderrahman, il faut que nous y allions.

        Belqadi ouvrit la bouche pour répondre, mais le présentateur le devança.

        – ... dans l’affaire Zaki, ce patron de boîte de nuit retrouvé mort dans le canal Saint-Martin, à Paris.

        Au nom de Zaki, tous trois s’étaient tournés vers le poste où des images du canal accompagnaient maintenant un commentaire dit par une voix féminine.

        – Drôle de suicide, en effet. L’autopsie a révélé que Lahcen Zaki était mort noyé, mais après avoir absorbé entre trois et cinq cents grammes de résine de cannabis. Acte délibéré ? C’est peu probable.

        Abderrahman sursauta. À l’épais visage de Lahcen venait de succéder sur l’écran la jolie frimousse de Mériem.

        – Par ailleurs, la jeune prostituée dont le corps à-demi carbonisé a été découvert ce matin dans le bois de Vincennes travaillait pour Zaki. Alors l’hypothèse d’un règlement de comptes ne fait plus guère de doute. Une pratique assez banale dans un milieu où l’on trafique de tout, de charmes comme de stupéfiants.

        Abderrahman inspira profondément. Il allait en avoir besoin.

        – Seulement voilà, reprit le présentateur, qui a tué Zaki ? Malgré tous leurs efforts, les enquêteurs, sous la direction du commissaire Larguier, ne sont pas encore parvenus à mettre la main sur Abderrahman Khaliqui, celui qu’ils considèrent comme le suspect numéro un, et que la police avait malencontreusement relâché dimanche dernier.

        Le regard d’Abderrahman croisa celui de Belqadi, qui ne paraissait pas ému le moins du monde. Clotilde alluma une cigarette. La voix féminine s’éleva de nouveau.

        – Qu’est devenu le suspect numéro un ? Il y a bien ce cadavre, un de plus, découvert ce week-end dans une cour d’immeuble près d’un autre canal, celui de l’Ourcq cette fois. Mais les policiers ne sont plus si sûrs qu’il s’agisse de Khaliqui. Seule certitude, toute identification formelle est impossible, le cadavre ayant été défiguré. Et puis il reste l’autre suspect, Majid Loumrhari, un petit voyou que la police détient depuis plus d’une semaine, et qui pourrait bien avoir joué un rôle important au sein de ce que certains appellent déjà la tajine connection.

        Retour au studio. Le présentateur reparut pour lancer un nouveau sujet. Abderrahman demeurait figé devant le récepteur, le cœur plein de haine pour ces cons qui n’avaient pas hésité à écorcher son nom pour des millions d’autres cons. Un beau sale nom d’Arabe, bien guttural, de quoi traumatiser la France avec tous ses Français de souche et tous leurs animaux familiers français de souche, pendant des générations qui ne demandaient qu’un peu de tranquillité, juste de quoi se consacrer au rôti du dimanche et au loto national. Abderrahman découvrait l’univers magique de la communication, un peu comme cette petite mijaurée d’Alice le Pays des Merveilles dans le livre complètement nul que Naïma lui avait offert pour ses quinze ans, mais il était recommandé par le libraire, et c’était quand même ce jour-là qu’il avait compris que Naïma était amoureuse de lui. Plus que de lautre, le gros dindon.

        La main de Clotilde se referma sur la sienne. Qu’est-ce qui allait se passer maintenant ? Quel jeu jouait Belqadi ? Clotilde avait-elle été séquestrée dans cette maison ? Quand ce cauchemar finirait-il ? Les Yaziri étaient-ils rentrés ? Que faisait Théo ? Où était Ali ?

        Belqadi éteignit la télé. Il ne souriait plus. Son bras retomba mollement le long de son corps. Un dense silence suivit.

        – Ça n’a pas l’air de beaucoup vous étonner, toute cette histoire, dit Clotilde.

        Sans répondre, Belqadi entra dans la cuisine. Il revint au bout de quelques secondes.

        – Ce sont vos amis dans la voiture beige ? Vous allez pouvoir repartir avec eux.

        Abderrahman en resta bouche bée.

        – Partez, vous entendez ? Allez-vous en tous.

        – Mais pourquoi ? dit Clotilde.

        – Pourquoi ? dit Abderrahman.

        – Dépêchez-vous, dit Belqadi en braquant un pistolet sur eux, il va arriver.

        – Qui ? demanda Clotilde.

        – Dépêchez-vous.

        Il les poussa jusque sur le perron.

        – Bonne chance, dit-il.

        – Merci, Zitouni.

        – J’espère que vous savez ce que vous faites, dit Clotilde.

        – Pas de problème.

        Un bref sourire et il referma la porte.

        Sans plus attendre, ils coururent vers la R12.

        – Vite, démarre.

        – Qu’est-ce qui se passe ?

        – C’était un piège.

        La nuit tombait. Les pneus crissèrent. Quelques minutes plus tard, la voiture fonçait vers la porte Dorée.

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

Chapitre 4

Où les issues deviennent des impasses, et inversement.

Chapitre 5

Où Abderrahman se reçoit mal.

Chapitre 6

Où Abderrahman est bien reçu.

Chapitre 7

Où Abderrahman change de résidence.

Chapitre 8

Où la température monte de quelques degrés.

Chapitre 9

Où Abderrahman fait l’expérience du vide.

Chapitre 10

Où l’on apprend enfin des nouvelles de Clotilde.

Chapitre 11

Où Abderrahman se heurte à une barrière linguistique.

Chapitre 12

Où Abderrahman se laisse guider par une jolie écriture.

Chapitre 13

Où Abderrahman se lève tard.

Chapitre 14

Où Abderrahman se lève tôt.

Chapitre 15

Où Abderrahman rencontre un nouvel allié, et un nouvel obstacle.

Chapitre 16

Où Abderrahman pratique en rêve un sport inédit.

Chapitre 17

Où l’on fait la connaissance du grand Albert.

Chapitre 18

Où se commettent des excès de vitesse.

Chapitre 19

Où se produisent d’émouvantes retrouvailles, et d’autres qui le sont moins.

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