Beau temps pour la vermine, 33

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 33Beau temps pour la vermine, 33

(Où l’on fait la connaissance du grand Albert.)

        – Qu’est-ce que c’est ? demanda Paula.

        – C’est Mériem. Vaudrait mieux pas que tu lises.

        – Oh ! arrête.

        Elle lui prit le papier. Un bref instant, son visage parut celui d’une autre personne. Puis elle redevint Paula, et ses mains tremblaient vraiment très peu.

        Elle se tourna vers Gérard.

        – Je suis sûre qu’elle n’a rien dit. Ils ne l’auraient pas tuée.

        Puis, rendant le papier à Albert :

        – C’était une amie à moi.

        Il y eut un silence.

        – Désolé, Paula. Tu comprends, je me disais que ça pouvait vous intéresser.

        – Tu as bien fait, Albert, merci.

        – Te tracasse pas, dit Gérard, c’est super de ta part d’avoir accepté de nous aider.

        – Justement, j’ai pas bien tout compris. Faudra que vous me précisiez certains points.

        Et ils le suivirent dans le salon.

        – Voilà, j’ai apporté ça, c’est à une copine. Ça ira ?

        Il sortit de son sac une horreur jaune et violette, qui scintilla en se déroulant sur la table. C’était un genre de pantalon.

        Paula essaya de sourire.

        – Mais c’est parfait, Albert. Exactement ma taille, on dirait.

        Il y avait aussi un manteau en plastique rouge, avec un col suffisamment haut pour masquer tout le bas d’un visage quelle que soit la couleur de la peau, et deux paires de chaussures hideuses dans des tons fluo. Paula choisit les plus pratiques. Elle y serait à l’étroit, mais c’est surtout à Clotilde qu’il faudrait que ça aille.

        Il était dix heures et demie. Plus que quatre heures avant le départ. Ils réglèrent les derniers détails. Paula acheta une perruque d’un blond invraisemblable, et Albert et Gérard firent le plein d’essence des deux voitures.

        – Ce serait quand même con de tomber en panne.

        – On va pas rouler des heures, dit Gérard.

        – Alors là, mon vieux, j’en sais rien. Tu verras, si vous avez la bande du Canari aux fesses.

        – C’est surtout vous qui risquez d’être poursuivis.

        – Non. D’abord, ça m’étonnerait qu’ils reconnaissent Clotilde, et puis c’est Abderrahman qu’ils veulent. C’est pour ça qu’il vaudrait peut-être mieux que vous preniez la Lancia.

        Gérard en fut d’accord. Ils prendraient la Lancia.

        Albert retourna travailler. Il avait rendez-vous avec Paula à trois heures moins le quart, dans un café proche du métro mais aussi d’une station de taxis. C’est là que serait garée la R12. Si jamais, pour une raison ou pour une autre, elle refusait de redémarrer, il y aurait donc deux solutions de rechange. La pire, c’était de prendre le métro, avec une Clotilde complètement sonnée, mais ce serait mieux que rien, tant qu’ils ne tomberaient pas sur un contrôle de flics. Heureusement, les choses ne se passent jamais tout à fait comme prévu, et la conscience d’une telle éventualité les en garantissait presque. De même, la voiture fonctionnerait sans doute parfaitement. Mais quoi qu’il en soit, et toute superstition mise à part, il est bon de se faire peur, ça maintient l’attention en éveil.

        Pendant ce temps, Abderrahman pénétrerait dans l’immeuble par derrière. Sa présence était indispensable pour que Clotilde se laisse emmener, même si elle ne le reconnaissait que très vaguement. De toute façon, il fallait quelqu’un pour déverrouiller la porte et pour aider Paula à franchir les obstacles au retour, et il ne serait pas venu à l’idée d’Abderrahman de ne pas s’impliquer personnellement dans l’aventure, déjà qu’il avait honte de voir tous ces gens risquer leur vie pour Clotilde et lui.

        Pour la première fois, il éprouvait la peur de mourir. Rien à voir avec l’écœurement profond dont s’accompagne la mort elle-même. C’était au contraire la marque d’un attachement nouveau à la vie, à ses richesses dérisoires mais irremplaçables, celles qu’on n’entrevoit justement qu’à ces moments de crise, dans la touffeur grelottante des cauchemars, ou de certaines forêts. Abderrahman avait peur de mourir, mais il avait envie de se battre, et ces deux sentiments se mêlaient harmonieusement en lui, complémentaires. Car on ne se bat pas pour ce qu’on ne craint pas de perdre, et on ne craint pas de perdre ce dont on ignore la valeur.

        Son père avait-il eu ce goût de la vie ? Plus il tentait de se rappeler son visage, sa voix, ses gestes, moins il se sentait capable de répondre à cette question. En même temps il revoyait ses frères et sœurs. Pourquoi pensait-il si rarement à eux ? Il revoyait comme à travers un voile mouvant leurs yeux tièdes, leurs sourires figés, pourquoi se souvenait-il d’eux maintenant, sinon parce qu’il allait disparaître ? Jamais il n’avait tant désiré la présence de Souad, sa grande sœur. Pourquoi, sinon parce qu’il s’en savait définitivement privé ? Car on ignore la valeur de ce qu’on ne craint pas de perdre.

        Allongé sur son lit, il essayait vainement de se relaxer. Il s’en voulait de ne pas avoir insisté à propos du flingue, puisqu’il connaissait un endroit. Mais les autres y étaient vraiment très hostiles. Trop dangereux, avaient-ils dit. On n’est pas des gangsters, nous, etc. N’empêche, ça l’aurait rassuré.

        Deux heures moins le quart. Le temps trichait, traînait les pieds. Aussitôt après le déjeuner, Gérard s’était enfermé dans son placard pour pirater de nouveaux logiciels, ce qu’il avait appelé s’aérer l’esprit. Paula quant à elle avait pris un roman épais comme un dictionnaire et s’était installée sur le balcon. Par la fenêtre ouverte, Abderrahman l’entendait tourner les pages, avec la régularité d’une horloge.

        Attendre. Ça lui donnait toujours envie de fumer. Il se leva, alluma une Bastos et se pencha à la fenêtre. Paula releva la tête, sourit, puis son sourire s’effaça peu à peu, et elle reprit sa lecture.

        Il faisait doux et silencieux. À cette heure-ci, les oiseaux se taisaient. Les arbres du square, attirant le regard vers le haut, faisaient oublier les ordures qui s’entassaient sur le trottoir, et dont la puanteur se diluait dans l’air. Ce n’était pas comme dans les rues étroites de Pigalle.

        Deux heures. Abderrahman décida de prendre une douche.

        Deux heures vingt-cinq. Abderrahman sortit de la salle de bain.

        Le ciel s’était voilé. Paula lisait toujours, allongée sur la banquette.

        – On y va ? dit-elle en refermant son livre.

        – Je suis prêt.

        Gérard reparut.

        – On y va ? demanda-t-il.

        Paula se déguisa rapidement, et ils descendirent. Le ciel s’était encore assombri. Ils arrivèrent à la voiture juste comme il commençait à pleuvoir.

        – Si j’avais su, dit Gérard en regardant Paula, j’aurais mis un imperméable, moi aussi. Dis donc, tu sais que tu me plais, comme ça ?

        Mais personne n’était réellement d’humeur à plaisanter.

        La Lancia filait sous la pluie. Le nez collé à la vitre, Abderrahman contemplait le paysage. Des passants rentraient la tête, pressaient le pas. Les trottoirs luisaient. Aux abords des arrêts de bus, les parapluies poussaient comme des champignons.

        Ce spectacle lui causait de l’impatience. Voilà plus d’une semaine qu’il ne vivait plus, tandis que toute cette ridicule humanité n’avait pas cessé de s’agiter, de trépigner, de glapir. Plus d’une semaine ! La tête lui tournait. Mais aujourd’hui rachèterait tous les échecs.

        La voiture s’arrêta, et Paula descendit.

        – Attention au loup ! lui lança Gérard.

        Elle haussa les épaules, eut l’air d’hésiter un moment, et s’éloigna sous la pluie.

        – Je ne vois pas la R12, dit Gérard. Ah ! si, la voilà.

        Paula entra dans le café. Les flammes jaune et rouge de sa perruque et de son imperméable clignotèrent encore quelques secondes derrière les vitres, puis s’éteignirent.

        – Allez, dit Gérard, à nous.

        Il redémarra, prit la première rue à droite, et se gara.

        – Trois heures moins dix, dit-il. ça ira ?

        – Pas de problème.

        Abderrahman entra dans l’immeuble, gagna la cour, grimpa sur le toit du garage, redescendit dans l’autre cour, escalada l’appentis, entra dans la chambre, regarda sa montre, et souffla.

        Il lui avait suffi de quatre minutes.

        Il ouvrit sans bruit le verrou, attendit, et tira doucement le battant. Le palier était désert.

        Le hurlement d’une moto passant dans la rue le fit sursauter. Il rentra précipitamment la tête, et referma la porte.

        Trois heures moins trois.

        Abderrahman se plaqua contre le mur. Quelqu’un descendait l’escalier. Le pas était celui d’un homme. Un client de Clotilde ? Mais elle ne commençait qu’à trois heures. D’une autre pute, alors. Ou bien un type du Canari. Pourvu qu’il ne s’aperçoive pas que la porte était déverrouillée !

        Arrivé sur le palier du premier, l’homme s’arrêta. Abderrahman l’entendait souffler juste derrière la porte. Puis une clé pénétra dans la serrure.

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

Chapitre 4

Où les issues deviennent des impasses, et inversement.

Chapitre 5

Où Abderrahman se reçoit mal.

Chapitre 6

Où Abderrahman est bien reçu.

Chapitre 7

Où Abderrahman change de résidence.

Chapitre 8

Où la température monte de quelques degrés.

Chapitre 9

Où Abderrahman fait l’expérience du vide.

Chapitre 10

Où l’on apprend enfin des nouvelles de Clotilde.

Chapitre 11

Où Abderrahman se heurte à une barrière linguistique.

Chapitre 12

Où Abderrahman se laisse guider par une jolie écriture.

Chapitre 13

Où Abderrahman se lève tard.

Chapitre 14

Où Abderrahman se lève tôt.

Chapitre 15

Où Abderrahman rencontre un nouvel allié, et un nouvel obstacle.

Chapitre 16

Où Abderrahman pratique en rêve un sport inédit.

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