Beau temps pour la vermine, 31

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 31Beau temps pour la vermine, 31

(Où Abderrahman pratique en rêve un sport inédit.)

        Ils avaient passé la fin de l’après-midi à discuter, à retourner dans tous les sens toutes les questions auxquelles ils ne pouvaient pas répondre. De temps en temps, quelqu’un disait qu’il était paumé, et il y avait un silence, puis la conversation reprenait, toujours sur le même sujet.

        Gérard avait préparé le dîner (il appelait ça faire la popote), c’était sûrement très bon mais Abderrahman n’avait rien pu avaler. Tout en mangeant, ou en ne mangeant pas, ils avaient élaboré un nouveau plan pour libérer Clotilde. Il était identique au précédent, sauf que Paula serait remplacée par Gérard et Gérard par un copain à lui. Un type sûr, et costaud, un champion de karaté. Ce détail intéressa beaucoup Abderrahman. Restait à savoir si le copain accepterait. S’il refusait, ce serait encore jouable, mais plus risqué, bien que Gérard soit certain de ne pas avoir été repéré.

        – Enfin il vaudrait mieux qu’Albert accepte, surtout pour toi, Paula.

        Elle avait protesté :

        – Je n’ai pas peur. Et puis je sais conduire, non ?

        Quant au problème majeur, l’état de Clotilde, ils comptaient encore sur Mériem, qui lui donnait son cocktail de saloperies à midi. Manifestement, la veille, elle n’avait pas pu intervenir, ou alors elle n’avait pas assez diminué les doses. Il faudrait peut-être utiliser des produits de remplacement. C’était pour arranger ça que Paula était retournée là-bas.

        Les mains sous la nuque, Abderrahman contemplait le plafond. Il n’avait plus du tout mal à la tête, seulement au ventre. Il n’avait pas sommeil non plus, mais il ne prendrait pas la gélule de Paula. Gérard lui avait suggéré de regarder la télé, mais il n’en avait aucune envie, il n’avait aucune autre envie que de serrer dans ses bras une Clotilde redevenue elle-même.

        Par moments, le réseau lumineux tendu au plafond se modifiait, se déformait, puis les lignes pâles retrouvaient leur disposition première tandis que dehors un bruit de moteur s’éloignait, vite absorbé par les échos d’une fête, quelque part dans l’immeuble.

        Abderrahman se tourna sur le côté. Une barre jaune sous la porte lui rappela que Gérard travaillait dans la pièce voisine, une sorte de grand placard qu’il avait baptisé son Q. G. Pour arrondir ses fins de mois, il faisait du piratage informatique. Il se vantait de pouvoir franchir toutes les barrières, même les plus sophistiquées, celles-là même auxquelles il avait pensé avant les autres. Abderrahman avait demandé des précisions, et Gérard lui avait cité des exemples de son savoir-faire, mais il ne s’en souvenait déjà plus. Il se rappelait seulement ce mot de barrières, qui l’avait frappé. Comme il aurait aimé lui aussi se rire des obstacles qui le séparaient de Clotilde ! Il avait toujours aimé sauter. Finalement, ç’avait peut-être été une connerie de ne pas se spécialiser dans les haies. Surtout le quatre cents mètres. Il revoyait la photo que Naïma lui avait offerte. À l’époque, il n’en avait jamais vu d’aussi grande. Elle avait été tirée à Casa, mais c’est Naïma qui l’avait prise. Il était photographié de face au téléobjectif, juste au moment où tu tends ta jambe droite au maximum pour vaincre la résistance de l’air. Une image splendide. D’ailleurs il avait réalisé un bon temps ce jour-là. Il faut dire que le vent était favorable, et le téléphone sonna.

        Déjà Gérard avait décroché. L’appareil devait être sur son bureau. Abderrahman tendit l’oreille. Son intuition lui signalait qu’il était concerné par cet appel. Gérard parlait peu. De petits paquets de mots espacés par de longs silences. Puis, brusquement, il éleva la voix.

        – C’est n’importe quoi ! Tu es là dans une demi-heure, criait-il, ou je préviens les flics. Merde alors !

        Abderrahman s’assit au bord de son lit. Il entendit Gérard raccrocher, se lever, s’approcher de la porte. Un silence. Puis il frappa :

        – Abder ?

        – Entre.

        Abderrahman alluma, Dès qu’il vit sa tête, il sut que Gérard était porteur de mauvaises nouvelles.

        – C’était Paula ?

        – Oui. Le petit chat est mort.

        – Agrippine ? Dommage.

        – Ce n’est pas le plus grave.

        Il resta debout dans l’encadrement de la porte, les yeux posés sur le sol, comme un gamin pris en faute.

        – Paula n’a pas pu voir Mériem.

        – Elle la verra demain matin.

        – Non. Ni demain ni jamais.

        Abderrahman sentit de la neige couler dans son dos.

        – Elle est partie ?

        – Ils l’ont emmenée.

        – Ils vont la tuer, les salauds !

        – Ce n’est sûrement pas ce qu’ils peuvent lui faire de pire. Tu veux une cigarette ?

        Maintenant, ils fumaient tous les deux, penchés au balcon, au-dessus du square ceinturé d’ordures.

        – Mériem s’est fait surprendre en train de diminuer les doses de Clotilde. Paula prétend qu’elle ne peut pas la dénoncer. Mais moi, tu comprends, Mériem, ce n’est pas ma copine. Alors je reste lucide. Est-ce que tu peux jurer que tu ne parleras jamais sous la torture ? Ces mecs, quand ils veulent savoir, ils y mettent les moyens. Ça m’étonnerait que la gamine résiste longtemps.

        Abderrahman aspira une énorme bouffée de sa Marlboro légère.

        – Où est Paula ?

        – Elle voulait rester là-bas, figure-toi ! J’ai réussi à la convaincre de revenir.

        Ils l’attendirent en fumant. Plusieurs fois ils entendirent une voiture et furent déçus en la voyant passer sans ralentir. Ils guettaient le moindre bruit de moteur, la moindre lueur de phares. Quelque part à un étage inférieur, une sono amplifiait démesurément une musique à la mode.

        – Cette fois, c’est elle, dit enfin Gérard.

        Il regarda sa montre.

        – Et si ce n’est pas elle, j’appelle la police.

        – Pourquoi pas ?

        Gérard fronça les sourcils.

        – Pourquoi pas ? Mais, mon bonhomme, je te signale que tu es recherché pour meurtre.

        – Je m’en fous, je me tirerai. J’ai l’habitude. Vas-y, téléphone.

        – Je cherche seulement à te protéger, Abder.

        – Je sais.

        – Tiens, regarde si ce n’est pas elle.

        La voiture de Gérard contourna le square et vint se garer juste devant l’immeuble. Paula en descendit, leva les yeux, fit un petit salut de la main et disparut. Ils virent le trottoir se teinter de jaune, et rentrèrent.

        Paula était méconnaissable, les traits tirés, l’œil terne. Elle réclama un whisky et s’effondra sur la banquette.

        – Ils vont la bousiller, et c’est entièrement ma faute.

        Abderrahman s’assit à côté d’elle.

        – Non, Paula, c’est moi le responsable de tout ce qui arrive. Je suis désolé pour Mériem. J’aimerais tellement pouvoir...

        Il s’interrompit. Tous trois s’étaient figés en entendant grandir au loin une sirène de police. Elle semblait toute proche, quand elle s’arrêta.

        – Tu as appelé les flics ? demanda Paula.

        – Non, dit Gérard.

        Le ronflement d’un diesel montait de la rue, et des reflets bleutés indiquaient la présence de gyrophares.

        – Ils sont là, pourtant, dit Paula en revenant du balcon.

        Gérard et elle posèrent en même temps sur Abderrahman un regard angoissé.

        – Vite, Abder, il faut te planquer.

        – Vite, dit Paula.

        Il se tournait de tous côtés, en vain. Se planquer ! D’accord, mais où ?

        Ils finirent par l’obliger à entrer dans la penderie, où il se glissa tant bien que mal derrière des vestes parfumées à l’antimite. Il passa là de longues minutes, puis la porte se rouvrit et la voix claire de Paula se faufila jusqu’à son oreille :

        – Tu peux sortir, ils s’en vont.

        – Fausse alerte dit Gérard, c’est au premier qu’ils allaient. Sans doute une plainte à cause du bruit. N’empêche, j’ai eu les jetons. Imaginez que des flics se pointent ici, avec Abder dans ma penderie et mon Q. G. plein de disquettes piratées !

        Deux mille, il avait dit qu’il en avait.

        Abderrahman se déplia lentement dans l’entrée, qu’il traversa. Comme il allait vers sa chambre, Paula le rejoignit et lui prit la main.

        – Courage, Abderrahman, tout n’est pas perdu.

        Il bomba le torse pour paraître moins triste.

        – Comment libérer Clotilde maintenant ?

        – On verra ça demain. Il y a sûrement un moyen. Pour l’instant il faut dormir.

        Il s’efforça de ne pas la regarder d’une façon particulière, mais elle sourit.

        – Je prendrai la banquette, dit-elle. Pas d’objection ?

        – Bon, je vais me coucher, dit Gérard comme s’il n’avait rien entendu. Bonne nuit.

        Abderrahman s’allongea sur son lit, et s’endormit. Il rêva qu’il était champion de courses de haies. Mais en fait c’était du saut à la perche à répétition. Une discipline éprouvante. Heureusement que Naïma était là pour l’encourager.

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

Chapitre 4

Où les issues deviennent des impasses, et inversement.

Chapitre 5

Où Abderrahman se reçoit mal.

Chapitre 6

Où Abderrahman est bien reçu.

Chapitre 7

Où Abderrahman change de résidence.

Chapitre 8

Où la température monte de quelques degrés.

Chapitre 9

Où Abderrahman fait l’expérience du vide.

Chapitre 10

Où l’on apprend enfin des nouvelles de Clotilde.

Chapitre 11

Où Abderrahman se heurte à une barrière linguistique.

Chapitre 12

Où Abderrahman se laisse guider par une jolie écriture.

Chapitre 13

Où Abderrahman se lève tard.

Chapitre 14

Où Abderrahman se lève tôt.

Chapitre 15

Où Abderrahman rencontre un nouvel allié, et un nouvel obstacle.

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