Beau temps pour la vermine, 18

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 18Beau temps pour la vermine, 18

(Où Abderrahman fait l’expérience du vide.)

        Que faire ? se désolait Abderrahman. L’autre était armé, probablement. Mais lui ? On n’arrête pas un tel adversaire avec un coupe-frites et un fusil de fantasia.

        L’ascenseur continuait à monter, saluant chaque étage d’un cliquètement de plus en plus sonore.

        Et Ali qui n’avait pas le téléphone.

        Appeler les Plonquitte.

        L’ascenseur s’arrêta. Abderrahman entendit la porte s’ouvrir et se refermer. Puis on sonna.

        Il respirait à peine, buvant l’air à toutes petites gorgées, le recrachant du bout des lèvres. Rester le plus silencieux possible. Une chance qu’il n’ait pas allumé. Si l’autre ne l’avait pas vu à la fenêtre, il le croirait peut-être absent.

        Nouveau coup de sonnette. Abderrahman se rapprocha du téléphone.

        Il entendit une clé entrer dans la serrure, et s’attaquer au mécanisme. Sans succès. Une autre la relaya.

        L’homme avait un passe. Dans ce cas, il n’y avait plus à hésiter.

        Le plus rapidement et le plus silencieusement possible, il entra dans la cuisine et gagna la fenêtre, qu’il ouvrit. Le courant d’air arracha la diététique punaisée au mur. Elle tourbillonna un instant au-dessus du carrelage avant de s’y poser.

        Merde ! ça va se voir.

        Mais plus le temps de faire le ménage. La feuille s’envola, la porte d’entrée s’ouvrait. Abderrahman enjamba l’appui de la fenêtre, qui donnait sur la cour de l’immeuble, en fit coulisser le cadre derrière lui, et, les doigts accrochés à la bordure de béton, la pointe des pieds reposant sur la corniche inférieure, il attendit. Tant que l’autre ne viendrait pas de ce côté, il avait une chance.

        En tournant la tête vers la droite, il vit qu’il s’était bien souvenu. Il y avait dans l’angle du mur, à un mètre environ, une descente en fibrociment. Ça valait mieux que l’appui de la fenêtre, qui l’obligeait à s’accroupir en porte-à-faux.

        Pourvu que la canalisation tienne !

        Il tendit la main droite, réussit à la glisser derrière le tuyau, rampa lentement le long de la corniche et, au moment où il allait perdre l’équilibre, se lança résolument dans le vide tout en attrapant la descente de la main gauche. Son dos heurta violemment le mur. Il en eut le souffle coupé. Mais, l’instant d’après, il avait assuré sa position, et, blotti dans l’angle du mur, l’extrémité des pieds reposant sur la corniche, il respira un grand coup.

        Il regarda entre ses cuisses. La cour était étroite et déserte. Quelques étages plus bas, une cuisine éclairée projetait un rectangle laiteux sur le mur d’en face, percé de sombres lucarnes de chiottes ou de salles de bains. Une silhouette s’y encadra. Des bruits de casseroles montèrent dans la pénombre. Il y avait donc du monde dans l’immeuble. Au deuxième peut-être.

        Bientôt un autre rectangle, plus pâle, se découpa sur le mur, à sa hauteur. L’ennemi venait d’allumer dans l’entrée ou dans le salon.

        Abderrahman tira un peu sur ses avant-bras, remontant de quelques centimètres son épaule droite, qui avait tendance à glisser. Levant les yeux, il se dit que le retour ne serait pas commode.

        – On verra bien, atermoya-t-il.

        À cet instant, le rectangle de lumière vira au jaune citron. L’homme était dans la cuisine. Il se profila sur le mur en ombre chinoise, une ombre qui rapetissait à mesure qu’il s’avançait vers la fenêtre entrouverte.

        Tant qu’il ne se penche pas au dehors, il ne peut pas me voir. Autrement, je suis foutu.

        L’ombre ne bougeait plus. L’homme était juste derrière la vitre.

        Une chance, cette gouttière. Si j’avais dû rester accroché au rebord, sûr qu’il aurait vu mes doigts. Ou alors j’aurais déjà lâché prise. Malheur ! Il va ouvrir.

        L’ombre en effet levait un bras vers le bord du cadre. Abderrahman regarda entre ses jambes. La fenêtre au-dessous était accessible, mais fermée. Plus bas, l’autre ombre avait disparu. Dans deux secondes il serait découvert, et entièrement à la merci de l’ennemi.

        Le mouvement s’était arrêté. Le bras resta un instant suspendu, puis retomba.

        Un fait nouveau avait dû se produire, mais lequel ?

        Ça s’entendait bien, pourtant.

        Le téléphone sonnait chez les Yaziri.

        Après de longues secondes d’hésitation, l’ombre grandit, devint floue, se fondit enfin dans le rectangle jaune. Abderrahman respira profondément, puis se demanda dans quelle mesure il devait se réjouir. Combien de temps durerait ce miraculeux répit ? Et surtout, quel prix le Très-Miséricordieux en demandait-Il ?

        Tout dépendait de l’origine de l’appel et de la réaction de l’ennemi. Il n’aurait pas fallu manquer un message important, voire lui en laisser le bénéfice. Et si c’était Clotilde elle-même qui avait choisi ce moment-là pour se manifester ? Il en avait des palpitations.

        La sonnerie cessa. L’autre avait-il décroché ? Abderrahman décida de jeter un œil dans l’appartement. Le téléphone était à peu près dans l’axe de la porte de la cuisine. D’une violente poussée de la main droite, il se décolla du refend, tendant la main gauche vers l’appui de la fenêtre. Par bonheur, elle rencontra le cadre, s’y agrippa fermement, et l’autre la rejoignit. Alors, centimètre par centimètre, il se redressa, jusqu’à ce que son regard puisse franchir le rail métallique.

        Debout près du téléphone, l’homme lui tournait le dos. Il avait coincé le combiné entre son épaule et son oreille. D’une main, il tenait un flingue, de l’autre il écrivait quelque chose sur le bloc-notes.

        Ce salaud est en train de se faire passer pour Samir ou pour moi !

        Il aurait donné cher pour ce bout de papier.

        L’autre raccrocha, se retourna, et se retourna encore, comme s’il s’était subitement mis à danser, une tomate écrasée sur la figure. Puis il s’écroula.

        Paralysé par la surprise, Abderrahman vit un autre homme jaillir de l’entrée, encore un Maghrébin. Il brandissait un pistolet à silencieux. Il se pencha sur le corps, disparaissant de son champ de vision.

        Maintenant Abderrahman tremblait comme une feuille. Sentant qu’il allait tomber, il se projeta dans l’angle du mur, se rattrapant de justesse à la gouttière. Il serait mieux là pour attendre la suite des événements.

        Il tourna la tête.

        Sur le mur opposé se silhouettait une ombre grotesque. La fenêtre s’ouvrit, et deux têtes en dépassèrent, dont celle du cadavre. Après un bref coup d’œil dans la cour, le meurtrier fit basculer son fardeau par-dessus l’appui. Des mains tièdes battirent le vide, effleurant Abderrahman. La chute lui parut interminable. Le corps atteignit le sol avec un bruit sourd. Puis, de nouveau, ce fut le silence. De l’autre cuisine éclairée montait une odeur de saucisses grillées.

        L’inconnu ferma la fenêtre, la verrouilla, et éteignit.

        Dix mètres plus bas, dans le rectangle resté allumé, l’ombre de tout à l’heure reparut. Il fallait retourner les saucisses.

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

Chapitre 4

Où les issues deviennent des impasses, et inversement.

Chapitre 5

Où Abderrahman se reçoit mal.

Chapitre 6

Où Abderrahman est bien reçu.

Chapitre 7

Où Abderrahman change de résidence.

Chapitre 8

Où la température monte de quelques degrés.

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