Beau temps pour la vermine, 13

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 13Beau temps pour la vermine, 13

(Où Abderrahman change de résidence.)

        – Au fait, Abderrahman, avait-il demandé, tu es sûr que ce Zaki ne savait rien ?

        – On devait simplement se retrouver chez lui.

        Ali avait insisté.

        – Il ne savait rien ?

        – Il savait que nous allions cambrioler une vieille.

        – Mais pas madame Rossignol ?

        – Non, ça, je pense qu’il ne le savait pas.

        Pour toute réplique, Ali lui avait tendu le journal.

        – Page 17. En bas.

        – Il avait regardé, et sursauté en découvrant ce titre : Le Canari décapité.

        Avidement, il avait lu l’article. Ça donnait à peu près ceci :

        Entre autres établissements frais le jour et torrides la nuit, Pigalle s’enorgueillit depuis de nombreuses années du Canari, sis dans une rue que l’on pourrait qualifier de... piétonnière. Mais voilà : le patron, Lahcen Zaki, vient d’être retrouvé noyé dans le canal Saint-Martin, sous une passerelle d’où il s’est peut-être jeté. Les deux promeneurs qui ont donné l’alerte, vers minuit, ont seulement entendu le bruit d’une chute dans l’eau. Or, de l’aveu d’un policier, les patrons de boîte de nuit choisissent rarement la noyade pour mettre fin à leurs jours. Il pourrait donc s’agir d’un règlement de comptes, mais pour l’instant la thèse de l’accident n’est pas non plus exclue. Reste à savoir si une autopsie sera pratiquée.

        En tout cas, au Canari, la nouvelle a créé une vive émotion. Les clients ont été immédiatement priés de vider les lieux, en attendant des nuits meilleures. Heureusement, l’offre ne manque pas dans le quartier, et les hôtesses des bars voisins valent bien, sans doute, celles du Canari.

        Ali avait patiemment attendu qu’Abderrahman ait fini sa lecture pour lui demander s’il pensait toujours que Lahcen ignorait l’identité de leur victime. Abderrahman avait dû convenir que non. Et maintenant, enfoncé dans le canapé saumon, il tournait et retournait dans sa tête une série de questions qui se résumaient en une seule : qui avait trahi qui ?

        Seule certitude, Lahcen était mort. Alors que pour la vieille, ça n’avait pas encore été confirmé : le journal ne parlait pas du tout de l’affaire qui aurait le plus intéressé Abderrahman. Ce silence mettait ses nerfs à rude épreuve.

        Décidément, il avait été très mal inspiré d’accepter la proposition de Majid. D’abord c’est lâche de voler une vieille. Qu’est-ce qui lui avait pris ? Il découvrait tout d’un coup l’ampleur de son crime, se cherchait en vain des circonstances atténuantes. Rien ne pouvait plus diminuer sa faute à ses yeux, ni surtout sa colère contre lui-même. Il ne s’était pas rendu compte. Il avait agi comme un gosse. Il s’était vu offrant triomphalement quelques milliers de francs à Clotilde, pour lui faire une surprise. Il lui aurait avoué l’origine de cet argent, et elle l’aurait un peu grondé, contente quand même qu’il ait trouvé une solution à leur problème. À présent, toutes ces imaginations le dégoûtaient. C’est pas possible ce que je suis con, pensait-il. Il ne comprenait même pas qu’Ali lui ait donné l’hospitalité, ou ne la lui ait pas plus chèrement monnayée, lui qui aimait tant les sermons. À sa place, il ne s’en serait pas privé. C’était juré, plus jamais il ne conspirerait ainsi contre ses propres intérêts. Le mal absolu, c’est de se détester.

        Comme sortant d’un brouillard, il s’aperçut qu’il avait les yeux braqués vers le poster impudique, et que Chantal le regardait. Ça faisait deux Chantal, celle de la photo et celle assise en face de lui, plus habillée que l’autre, encore qu’il eût presque l’impression du contraire. Toutes deux lui souriaient du même sourire faussement naïf. Il se sentit soudain mal à l’aise, mais ne put s’empêcher de sourire à son tour. Puis il jeta un œil vers les autres, mais, tout à leur conversation, ils n’avaient rien remarqué. Une conversation passionnante, sûrement, où, sous la courtoisie du ton et même des propos, s’affrontaient deux générations de Marocains immigrés, deux idéologies différentes, deux modes de vie opposés par bien des aspects. Il était du devoir d’Abderrahman d’y prendre part, ne fût-ce que passivement, d’enregistrer les déclarations de l’un et l’autre des orateurs, d’en comprendre le sens caché, d’apprécier la subtilité des stratégies, bref, de suivre, en manifestant régulièrement son intérêt mais aussi sa neutralité par de discrets hochements de tête ou des ricanements fugitifs, caractères sans signification précise, rapidement tracés sur la tablette beige de la politesse, en guise de compte rendu simultané, fidèle et patient. Voilà ce qu’il aurait fallu faire, au lieu de continuer à sourire à la femme du maître de maison. Tu commences mal ton séjour chez tes hôtes, se disait-il, sans pouvoir détacher son regard de celui de Chantal. Tu dois suivre la conversation, même s’il te semble avoir déjà entendu tout ça des milliers de fois. Et surtout si tu as cette impression. Car c’est seulement en suivant que tu pourras constater qu’en vérité ce n’est jamais pareil.

        Par la fenêtre béante entraient comme des nappes de chaleur qui l’emprisonnaient peu à peu. Tendant la main, il réussit à attraper son verre, et s’en voulut aussitôt. Il était vide. Son geste allait passer pour un appel. Tout juste. Déjà Chantal avait saisi la bouteille et s’apprêtait à le resservir. Il n’osa pas refuser. Le glouglou attira l’attention de Samir, qui tendit son verre sans cesser de parler. Celui d’Ali était encore à moitié plein.

        Chantal reposa la bouteille sur la table de faux marbre, et son regard provocant sur Abderrahman. Le jeune homme avait profité du second service pour baisser les yeux, mais c’était pire. Car il voyait maintenant les belles cuisses de son hôtesse, découvertes très haut. Ce spectacle lui causa comme un étourdissement. Réagir ! Abandonnant son verre sur la table, il se leva d’un seul soubresaut, empoigna ses béquilles, et tituba vers la fenêtre, sans savoir ce qu’il allait y faire. L’idée lui vint au dernier moment. Il manœuvra le store ; la pièce s’emplit d’une ombre apaisante. Samir lui fit signe qu’il approuvait son intervention, et tourna de nouveau la tête vers Ali.

        Abderrahman resta debout sur ses béquilles, faisant mine de contempler le canal à travers les lames brûlantes du store. Mais Chantal se leva à son tour, et vint se coller contre lui.

        – Vous avez une belle vue, s’empressa de déclarer Abderrahman, dont cette assertion ne traduisait pas directement la pensée.

        – J’aime bien. C’est reposant.

        Se reposer. C’était exactement de quoi il avait besoin.

        – Vous prenez vos vacances en août, peut-être? articula le malheureux.

        – Oh ! non, en juin. Paris est tellement agréable l’été. Il fait un temps splendide et il n’y a personne, à part les touristes. Cette année, on était aux Seychelles. Plage tous les jours. Le paradis.

        Il avait pourtant bien remarqué son bronzage. Il faillit lui en faire compliment, et se retint de justesse. Les yeux douloureux à force de fixer le même papillon de soleil sur l’eau grise du canal, il tentait de mobiliser toute son énergie disponible pour lutter contre le désir que cette femme faisait naître en lui, pour rester insensible au son de sa voix, à son odeur.

        – Je vous crois sur parole, dit-il.

        Difficile de trouver plus nul, mais il s’en fichait. Il pensait à Clotilde. Il ne voulait pas lui être infidèle. Et d’abord il n’aurait pas pu.

        Son désir ne s’estompait-il pas déjà ?

        – J’espère que vous vous plairez chez nous, dit Chantal. Venez, je vais vous faire visiter.

        Faire visiter un deux-pièces ! C’était parfaitement inutile, on saisissait du premier coup d’œil, mais comment refuser ? Surtout qu’avec son plâtre de marche et ses béquilles, il se déplaçait aisément. Il ne prit d’ailleurs pas le bras que lui proposait la jeune femme.

        Elle lui montra la salle de bain-w.-c. aux nombreux miroirs, la chambre conjugale garnie de peluches, et la cuisine, où elle s’attarda. C’était plein d’appareils ménagers, dont un coupe-frites, parce que Samir adorait les frites. Il y avait aussi un grand réfrigérateur, un plus petit pour les boîtes de bière, et un panier de linge sale à côté de la machine à laver (mais le sèche-linge se trouvait dans la salle de bain). Abderrahman était de plus en plus convaincu que Chantal s’emmerdait dans la vie.

        Raison de plus pour se tenir sur ses gardes.

        Ils revinrent au salon. Abderrahman dormirait dans le canapé. Il était très confortable. Comme réagissant à un signal, Samir et Ali se levèrent. Chantal voulait garder Ali à déjeuner, mais il déclina l’invitation. En partant, il serra longuement la main d’Abderrahman, et le jeune homme lut dans son regard un ferme encouragement à persévérer dans la voie droite. Vraiment, Ali devinait tout.

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

Chapitre 4

Où les issues deviennent des impasses, et inversement.

Chapitre 5

Où Abderrahman se reçoit mal.

Chapitre 6

Où Abderrahman est bien reçu.

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