Beau temps pour la vermine, 2

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 2Beau temps pour la vermine, 2

(Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.)

        – Tu reprends un jaune ? proposa Jamel.

        Il n’hésita guère.

        – Oui, je m’en fous.

        – Tu te tracasses pour ton copain ? Il n’a sans doute rien fait.

        – C’est pas mon copain.

        Ils se turent. Jamel but son baby, Abderrahman son pastis. Il revoyait le visage affolé de Majid. Ce ne serait pas une bonne nouvelle, mais il avait envie de savoir.

        Il reprit son paquet de prospectus.

        – Bon, je vais faire ma tournée.

        Il n’arrivait pas à sourire.

        – Écoute, dit Jamel, tu poses ton truc dans un hall d’immeuble, tu en as pour une seconde, et je te ramène en voiture.

        – J’ai pas le droit, il faut que je distribue les papiers un par un. Et il y en a cinq cents.

        – Alors, bon courage, soupira Jamel.

        En sortant, Abderrahman eut l’impression de se heurter à un mur de coton, tant il faisait chaud et silencieux dehors. Pourquoi avait-il refusé l’aide de Jamel ? Pour jouer le jeu jusqu’au bout ? Résultat, il se retrouvait seul avec sa grande quinzaine du porc, et ses grands pieds comme locomotive.

        Non, Abderrahman, se dit-il, sois honnête avec toi-même. Si tu as refusé, c’est que tu n’aimes pas Jamel. Et d’une. Il est un peu pédé paraît-il, et tu as eu trop de problèmes avec les pédés. La deuxième raison, c’est que tu veux savoir pour Majid, et que tu es en train de retourner d’où tu viens, en faisant semblant de ne pas t’en rendre compte.

        Effectivement, tap, tap, contournant la grève des éboueurs, il était arrivé devant la porte du fameux immeuble.

        La rue était toujours déserte, mais moins silencieuse, parce que d’une fenêtre ouverte tombaient les échos d’un jeu télévisé.

        Abderrahman réfléchit à toute vitesse.

        C’est plus fort que moi, il faut que je monte voir. En même temps je sais que c’est une connerie. Du genre on m’attend là-haut. Un pressentiment avec une gueule de flic. Alors tire-toi en vitesse. Mais qu’est-ce que tu fais ? Tu entres ? Stop, Abderrahman. Non, il faut que je monte. De toute manière il est trop tard. C’est tout à l’heure que j’aurais dû me tirer, en sortant du café. Je suis un con, j’ai toujours été un con, c’est le destin.

        Abderrahman garnit une à une les boîtes aux lettres, tendant l’oreille, prenant son temps.

        Maryvonne, le camembert est originaire de l’Orne, du Calvados, de la Seine-Maritime, on ne souffle pas.

        Il ne savait pas, lui, et il s’en foutait. L’intégration a ses limites. Il faisait déjà un gros effort avec la quinzaine du porc. Le fromage n’est certes pas interdit aux musulmans, mais le camembert ça sent très mauvais.

        Aïe ! aïe ! aïe ! Maryvonne, je suis désolé, ce n’est pas la bonne réponse, c’était l’Orne.

        Parce que tu es musulman, Abderrahman ? aurait dit Ali. Celui-là, il ne manquait jamais une occasion de critiquer. Mais c’était un vrai ami.

        Abderrahman était arrivé au pied de l’escalier. Il chercha une poubelle pour y jeter les 484 prospectus qui lui restaient. Mais avec cette grève les poubelles pleines à craquer étaient toutes dehors à attendre, depuis une semaine, une sorte de délivrance. Il posa son paquet sur la deuxième marche, sur la troisième un grand pied, et commença son irrésistible ascension vers les emmerdements.

        Non, Maryvonne, c’était Casablanca, il faut sortir le dimanche, mais vous préférez peut-être regarder notre émission, vous avez raison.

        Casa ? Dommage qu’il n’ait pas fait attention à la question. Il aurait sûrement su répondre.

        Allons, Abderrahman, concentre-toi plutôt sur ta sécurité, et tâche de ne pas trop faire grincer les marches.

        Arrivé sur le palier du premier étage, il comprit pourquoi on entendait si fort la télé. La porte était entrouverte.

        Des applaudissements crépitèrent. Il s’approcha, attentif au moindre son. Mais à part la télé, rien. Inspiré, il frappa. Une façon de prouver la pureté de ses intentions. Pardon madame, vous ne connaîtriez pas monsieur Lecourtois ? Il habite cet immeuble et j’ai un message à lui remettre.

        Oui, ça pouvait aller à la rigueur.

        Nouveaux applaudissements, mais pas de réponse. Il frappa encore, puis poussa doucement le battant.

        Une vive clarté lui ferma les yeux, celle du soleil reflétée par le parquet ciré, en même temps qu’une haleine chaude lui soufflait au visage. La fenêtre était grande ouverte, mais l’appartement tenait du fournil, à part l’odeur de décharge publique.

        La porte d’entrée donnait directement sur un salon-salle à manger d’une dizaine de mètres carrés. À gauche, un long buffet verni. En face, devant la fenêtre, une table couverte d’une nappe propre mais effrangée. À droite, un cadavre.

        Abderrahman recula d’un bond, se cognant violemment la tempe contre le montant de la porte. Puis, hébété, sans trop savoir si c’était de la sueur ou du sang qui lui coulait sur la joue, il regarda de nouveau.

        Un cadavre, se répétait-il, les yeux fixés sur ce corps répandu sur le plancher dans une position inconfortable, celui d’une femme âgée, boudinée dans une blouse en nylon bleue à fleurs mauves, le cheveu rare, la pantoufle informe.

        Eh ! bien, Gérard, c’est ce qui s’appelle avoir de la chance. Pas de doute quant à la fidélité de Maryvonne ?

        Abderrahman leva les yeux. Un instant, la gueule du candidat le fascina.

        – Non, non, pas de danger. – Allons, mon cher Gérard, je plaisante. Voici maintenant notre quatrième et dernier jeu...

        Il tendit le bras, éteignit le poste. Puis il pensa aux empreintes. Mieux valait essuyer l’interrupteur. Regardant autour de lui, il vit un étui à lunettes sur le buffet. Il devait y avoir un petit chiffon dedans.

        Il commença à contourner le corps, puis s’arrêta net.

        La vieille avait bougé.

        Enfin, pas exactement. Ç’avait été un mouvement millimétrique, secret. Mais il était maintenant évident que ce cadavre vivait.

        Abderrahman contemplait, immobile, les mains de la vieille crispées sur rien, comme des pattes de poulet à l’étalage. Alors, dans le silence, il perçut un bruit de respiration.

        Ça lui étira les lèvres en un sourire d’enfant ravi qui s’effaça aussitôt, parce que la vieille était quand même bien abîmée. Penché en avant, il voyait maintenant son front rougi, et la tache brune sur le parquet.

        Tire-toi, tire-toi en vitesse. Elle vit, ça ne te suffit pas ?

        Mais il restait là, figé par le destin. Il y avait sûrement quelque chose à faire pour cette petite grand-mère.

        Lentement, il s’agenouilla.

        La stridence du cri l’assomma. Il ne comprit pas tout de suite que c’était la vieille qui hurlait. Sans changer de position, elle s’était mise à brailler dans le registre suraigu. Il n’aurait jamais imaginé qu’autant de bruit puisse sortir de ce cou fripé.

        Sous les profondes entailles de ses yeux, sa bouche faisait un grand trou obscène. Abderrahman plaqua dessus sa main gauche, et de l’autre ralluma la télé. La vieille se débattit, et brusquement il ressentit une douleur écœurante dans le bas-ventre. Elle venait de lui enfoncer le genou dans ce qu’il avait de plus viril.

        Et voici maintenant le moment tant attendu. Notre amie Sophie va tirer au sort la carte postale du gagnant de la semaine...

        Surpris par le coup, il relâcha sa pression. La vieille se dégagea et il redouta de nouveaux hurlements. Mais d’abord elle ouvrit les yeux et le dévisagea, les traits bouleversés par la peur, par la haine, les yeux brûlants et vitreux en même temps. Il fut encore moins capable de supporter ce regard que les cris. Ils reprirent, inhumains, et chacun d’eux, à peine atténué par le son de la télé, lui vissait de la folie dans le crâne.

        Bravo ! vous avez gagné les 56 000 francs de la cagnotte.

        Alors un tonnerre d’applaudissements salua Abderrahman, qui, les mains encore refermées sur un cou plus élastique et plus chaud qu’il ne s’y serait attendu, venait de commettre un meurtre. Avec une intolérable, inadmissible facilité.

        Il se releva, marcha vers la fenêtre, la corniche lui parut trop étroite pour ses grands pieds. Il redescendit par l’escalier, croisa quelqu’un dans l’entrée de l’immeuble, plongea dans le soleil, et courut.

 

(À suivre.)

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Fragon 31/07/2016 19:03

Je ne sais pas si mon commentaire est "parti"... j'ai ripé sur les touches. Donc, je répète. ça se lit tout seul ce truc et c'est plaisant. Je peux lire qu'un chapitre par jour parce que le reste du temps je m'active !
Mais je continue.

Louis Racine 31/07/2016 19:34

Merci ! Et bonne suite de lecture !